La question iranienne

Des femmes vêtues de noir et une population zélée ? C’est aujourd’hui encore l’image de l’Iran, telle que véhiculée depuis trois décennies par les médias officiels iraniens mais aussi par la presse dominante « occidentale »[1]. L’évidence et la reconnaissance de ces signes visuels font en réalité partie du régime global des identités culturelles, connecté financièrement au processus de marchandisation. Pour comprendre le mouvement populaire des six derniers mois, il faut s’extirper de ce spectacle médiatique de la vie en Iran.

Le mouvement actuel n’est pas une simple protestation contre la fraude électorale. En effet, sauf lors des premiers jours de manifestations, les élections n’ont pas été l’enjeu central de ces rassemblements de rue. Les slogans visent clairement la dictature et la République islamique. Les rassemblements les plus récents, en milieu urbain, ont transgressé sans ambiguïté le cadre juridique de l’État. Les gens, comme pour rappeler les événements de 1979, ont commencé à ériger des barricades dans les rues et ont contre-attaqué les forces répressives.

Une nouvelle étape

Reprenons quelques idées reçues concernant le mouvement populaire qui se déploie actuellement. Tout d’abord, c’est une erreur de percevoir l’Iran contemporain comme une société « post-révolutionnaire ». Le mouvement actuel est la nouvelle étape d’un long processus révolutionnaire commencé en 1978. Les conflits internes entre les factions au pouvoir, les mécanismes de l’oppression, les multiples formes de lutte de la société civile iranienne, les slogans et les exigences de ceux qui protestent : toutes ces clés de la révolte actuelle appartiennent à une période historique dont la révolution iranienne de 1978-1979 a été le point de départ.

Cela signifie que le mouvement amorcé le 15 juin 2009 poursuit en réalité le déploiement des efforts communs pour inventer des réponses à une question fondamentale soulevée par le renversement du Shah et de la monarchie : sous quelle forme de société peuvent être co-articulées la liberté, l’indépendance et une république populaire (ce triptyque correspondant à l’emblématique slogan de l’hiver 1978) ?

Aujourd’hui, la révolution de 1979 se cherche à nouveau des noms qui lui conviennent : ce n’est en tout cas plus une révolution islamique, comme le gouvernement l’appelle. Sa nature précise sera déterminée par le mouvement lui-même, à travers ses références à cette mémoire révolutionnaire.

Multiplicité

Le mouvement populaire contient un éventail de tendances politiques différentes. Si nous considérons le déroulement de manifestations, qui sont urbaines et qui ont donc lieu essentiellement dans les rues, un point semble être constant : personne n’accepte ce régime comme la représentation de ce pour quoi les gens se sont battus en 1979. Ils veulent un changement radical, non seulement du gouvernement mais aussi de l’État dans son ensemble.

En ce qui concerne les revendications, il existe une divergence évidente entre les prétendus réformistes (une faction de l’establishment qui a été jetée dehors) et les exigences des gens qui ont investi la rue. Certains réformistes déclarent : « Voyez, ceci est la victoire de la classe moyenne ! ». Ils disent : « C’est la présence rare d’une nouvelle génération qui hait la Révolution : armée de la Raison et respectueuse du Capital, elle a commencé son mouvement ». Ils déclarent que ces gens n’empiètent pas sur les limites de la République islamique parce qu’en leur for intérieur, ce seraient des musulmans libéraux. Être libéral serait une chose que les réformistes, comme l’ancien président Khatami, ont appelé « le dialogue entre les civilisations », auquel on ajoute le multiculturalisme, les politiques identitaires et l’économie néolibérale.

Mais les gens dans les rues ont attaqué les symboles et les limites de la République islamique. Il ne semble pas qu’ils se soucient des directives de la Banque mondiale, du politologue américain Samuel Huntington ou de quelque département établissant leur identité authentique. Leurs visages, leurs façons de s’habiller ne ressemblent en rien à tout ce qui pourrait relever de la classe moyenne tel qu’on l’imagine. Leurs baskets ne portent pas de logos de grandes marques. En fait, si quelque part le mythe de la « nouvelle classe moyenne globale » touche à sa fin, c’est dans les rues de Téhéran, là, de nos jours.

Ces gens constituent la force de travail urbaine de l’Iran. La plupart sont des enseignants, des fonctionnaires d’État, des personnels soignants, des étudiants (l’Iran dispose d’un nombre plus important d’étudiants universitaires que la France) et des travailleurs. Ils souffrent du chômage (le chiffre se situe autour de 19% et il est en hausse), et ils en ont assez des privilèges de l’oligarchie dite islamique qui dirige le pays, de la corruption et des patrouilles islamiques de la Morale.

D’autres voix, chez les orthodoxes de la « gauche » internationale, estiment que ce mouvement de protestation est la réaction des riches, soutenus par la classe moyenne, contre une offensive des pauvres et de la classe ouvrière. Certains ajoutent que l’époque historique est celle de la lutte pour la souveraineté nationale et qu’Ahmadinejad est une variante du Bolivarisme, un allié de Chavez.

Ces analyses de rapport de classes tourneraient court devant une réalité simple et immédiatement compréhensible, qui s’appelle « hey’at-haay Motalefé-e » (littéralement l’Association des Marchands) : ces seigneurs du mercantilisme, ces milliardaires, ont soutenu Ahmadinejad sans réserve. Sont-ils donc les alliés des pauvres ?

De nouvelles formations

Ces « gauchistes » font preuve d’une grande ignorance du temps présent. Sous Ahmadinejad, l’État prétendait effectivement vouloir inventer une sorte de Bolivarisme islamique. Mais il ne s’agissait que d’un masque pour une vaste opération de sécurité intérieure. Certes, le pouvoir a bien organisé une nouvelle répartition des revenus rentiers, mais dans une mesure extrêmement limitée, et dans l’unique objectif de réduire les revendications sociales des pauvres à l’espoir pour quelques-uns d’échapper à la misère. En contrepartie, le pouvoir attendait de ces pauvres un soutien actif à la répression étatique des mouvements populaires de contestation de rue. Les événements leur ont donné tort. Les pauvres n’ont pas soutenu le pouvoir.

Ce mouvement populaire a lieu dans une configuration historique nouvelle, caractérisée par le déclin historique du mouvement ouvrier du XXe siècle, la fin des projets post-coloniaux et les changements structurels du capitalisme mondial. Ce mouvement se joue également dans une société où la crise du monopole d’État rentier iranien, étroitement lié au secteur énergétique global, redéfinit les limites des réponses possibles à la question iranienne. Cette question et les réponses qu’il sera possible de lui donner exigent de nouvelles analyses conceptuelles.

M. Doust Dariush

Psychanalyste et philosophe à l’université de Göteborg, en Suède. Il a publié des écrits concernant la philosophie de l’art, Lacan et aussi la philosophie politique. Il est également organisateur d’une série de colloques intitulés What Is the Common? . Il vient d’achever un projet de recherche avec le concours du conseil national de recherche en Suède sur l’histoire de la Révolution iranienne.

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