Ce qu’éditer veut dire – Hommage à Christian Bourgois

Christian Bourgois (21 septembre 1933-20 décembre 2007, éditeur à Paris), écrivait très peu. Se sachant perdu et ne pouvant se rendre à la 21e Foire internationale du livre de Guadalajara au Mexique, le 23 novembre 2007 pour recevoir le prix Merito Editorial, il confia à Dominique, sa femme et collaboratrice, son message de remerciement. Dans ce texte de douze pages[1] très sobre, on ne trouve que l’évocation de son métier d’éditeur et, de sa vie, que ce qui en faisait partie, rien de son cancer qu’il jugeait une chose sans intérêt. Il y développait quelques idées très simples.

1) Il arrive que l’édition se porte mal (et c’est assez récurrent[2]), soit pour de méchantes raisons (essoufflement esthétique, abdication devant les routines commerciales qui deviennent tyranniques), soit pour de bonnes raisons (accouchement dans la douleur d’un nouveau métier devant les défis technologiques, le numérique par exemple). La solution consiste à sortir des situations nationales en traduisant beaucoup et en réfléchissant avec intrépidité aux expériences étrangères, comme aux ressources que procure le modèle d’économie mixte (en particulier le prix unique du livre, la loi Lang dont il fut l’un des artisans et promoteurs).

2) Un éditeur n’est pas un marchand de produits cosmétiques pour le public. Sa fonction n’est pas de publier ce qui se vend le mieux (autant dire que la poésie, l’essai et la littérature tout court seraient aussi présents dans les bibliothèques privées ou publiques qu’ils le sont dans les bacs des Casino et autres Auchan), mais ce qu’il juge utile et bon pour l’alchimie de la culture. Il dispose donc d’un pouvoir fort malgré toutes les servitudes auxquelles il est soumis. Ce pouvoir de dire plus souvent non que oui ne peut jamais se déléguer sans dommage ni aux auteurs, ni aux directeurs de collection, ni a fortiori aux managers des groupes de communication ou à leurs fondés de pouvoir. D’où l’importance cruciale qu’un véritable éditeur attache toujours aux relations intuitu personae et à la défiance où il doit tenir les contrats qui ne viennent qu’une fois que l’essentiel a été réglé.

3) Un éditeur n’est pas un auteur rentré qui compenserait ses manques en s’introduisant sans vergogne dans l’atelier de l’écrivain pour lui tenir la plume de ses «conseils», avec ou sans le relais des «commerciaux». Christian appelait cette retenue le «respect» des auteurs, qu’il refusait d’appeler «ses» auteurs ou «ses» directeurs de collection. Il pouvait aller jusqu’à feindre de n’avoir pas lu ce qu’il publiait quand une relation de confiance s’était établie, comme pour mieux souligner que le chiffre des ventes n’était pas ce dont il désirait parler avant tout.

Une maison d’édition était pour lui l’expression d’un éditeur, sa griffe. Mais qu’est-ce que l’éditeur ? La somme de ses choix. Les auteurs de son catalogue à la pesée finale. Et lui dans tout cela ? Lui figurerait à n’en pas douter comme un personnage pour ses auteurs. Tant de soin extrême à déjeuner avec eux, à écouter à travers leur diversité presque extravagante les bruits du monde, à discuter de la situation politique de la chronique de la Cour. Tous les éditeurs choisissent plus ou moins l’image qu’ils laissent dans la critique, dans le milieu professionnel et plus encore chez les auteurs. La galerie des portraits est assez riche pour cela. Certains se font impresarios, scénaristes, correcteurs, d’autres hommes d’affaires, d’autres enfin protecteurs ou patrons d’écurie. Aucun de ces registres ne sonne juste. Avec Christian Bourgois, l’effacement devient incontournable : il oblige l’auteur, le directeur de collection. À quoi ? À rien de précis sinon à se tenir à la hauteur. Grand seigneur, bourgeois raffiné et distant sans le dandysme qui trahit un manque d’assurance, haut fonctionnaire ayant démissionné «avec fracas» de l’ÉNA, membre de l’élite des dîners du siècle, attentif aux expressions révolutionnaires de la société, passant de Jünger à Negri, des rapports gouvernementaux à Salman Rushdie, de René Thom à Patrick Kessel, d’Agamben à Susan Sontag, de Burroughs à Montalbán, tel il se voulait avec beaucoup d’endurance.

Capable d’administrer une leçon de tenue aux milieux les plus snobs, de radicalité aux révolutionnaires, de techniques de gestion aux managers, d’avant-gardisme littéraire et artistique à ses auteurs, de droit aux inspecteurs des finances, il n’était jamais aussi content que lorsque au fil de son commerce avec ses auteurs ou ses directeurs de collection ou de ceux qui attendaient qu’il trébuche, il passait d’un monde à l’autre. C’était cela sa passion détachée des «mondanités».

Tout comme Pessoa qu’il a publié, Christian n’était pas un homme de communication. Il a ajouté à la définition classique de la culture générale (ce qui reste quand on a tout oublié) cet élément peut-être encore plus essentiel : ne jamais rentrer complètement dans la case attendue. Celle de l’élite artistique parisienne chic, celle de l’ancien énarque très proche des pouvoirs, celle du grand bourgeois, celle du membre des conseils d’administration, celle du franc-tireur, enfant gâté de l’édition qui sait tenir à distance la passion de l’argent. C’était sa façon de tracer ses variations sur un thème imposé. Sa chaleur britannique, très cérébrale, et sa détestation discrète de la bêtise ne conduisaient pas précisément à l’effusion. Elle s’attacha l’amitié de ceux qui travaillèrent avec lui aux collections de son catalogue.

Il connut à plusieurs reprises des revers sévères qui lui firent perdre presque tout au sein des Presses de la Cité. Entée sur des maisons très commerciales ou peu à gauche, son entreprise patiente, artisanale et innovatrice l’avait condamné souvent au sort des start-up : il découvrait les auteurs ou les faisait découvrir sur la scène française, puis ne pouvait suivre et les voyait très souvent s’éloigner vers tout ce qu’il avait combattu. Il connut la peine de perdre 10/18 et repartit avec peu de moyens dans le local d’une cour rue du Bac. Mais le catalogue des auteurs Bourgois et l’estime des poids lourds de l’édition s’en accrut d’autant. Claude Durand et Antoine Gallimard l’ont dit tous deux récemment post festum.

Son implication dans l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), qu’il présida jusqu’à sa mort, l’installation réussie de celui-ci dans l’abbaye d’Ardenne à Caen montra qu’une politique de la culture pouvait n’être pas un mot déshonorant, n’en déplaise à Marc Fumaroli. Sa courte oraison funèbre fut prononcée par Jack Lang et l’actuelle ministre de la culture, Christine Albanel. On n’avait pas l’impression que c’était un éditeur qui se trouvait salué, une valeur du catalogue général France, mais plutôt la statue en pointillé de la culture, comme celle du Commandeur. Belle revanche pour l’anticonformiste qui avait claqué la porte de la haute fonction publique. Belle réponse aussi aux méchantes langues dans les milieux de l’édition qui lui reprochaient de n’avoir jamais eu à vendre des livres.

Christian Bourgois, combien de divisions ? combien de parts de marché ? demanderont les sots, sans doute. Nous pouvons répondre : une toute petite part d’éternité. Elle est sans prix et nous suffit. Longue vie à son entreprise désormais aux mains de Dominique Bourgois et un salut aussi à l’ami Olivier Corpet qui l’assista tant, les dures dernières années.

Notes

[ 1] Ce texte fut distribué lors de la cérémonie des obsèques, le 12 janvier 2008.Retour

[ 2] Éric Vigne l’illustre par de judicieuses citations dans son Le Livre et l’Éditeur, Paris, Klincksieck, 2008.Retour

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.