Centralité du travail et projet politique d’émancipation

Juin 2007. En réponse à un article de Pascal Nicolas le Strat ->http://multitudes.samizdat.net/article1610.htmlÀ l’heure du retour en force de l’idéologie du travail, il apparaît plus qu’important de relancer un débat critique concernant la centralité même du travail. Il ne s’agit pas d’établir là une « nouvelle utopie », ce terme pose en effet de nombreux problèmes qui nous font deviner qu’il est incompatible avec une possible émancipation, mais d’essayer de prendre la mesure de l’aliénation telle qu’elle se présente actuellement, comme autant de pièges tendus à la population. Pascal Nicolas-Le Strat, à l’occasion d’un article paru dans Futur Antérieur en 1996, pose la question du travail par la problématique autonomie/hétéronomie, en une approche critique du livre d’André Gorz « Métamorphose du travail – Quête de sens ». C’est ce débat que nous souhaiterions ici relancer. L’article de Pascal Nicolas-Le Strat a la qualité d’être concis mais pèche par là même dans la mesure où cette concision lui fait, nous semble-t-il, pousser à l’extrême des éléments de la pensée d’André Gorz, lui faisant ainsi commettre des excès qui ne lui appartiennent pas, nous y reviendrons plus loin.
de la possible autonomie dans le travail

La critique qui est à la base de l’approche de Pascal Nicolas-Le Strat sur les thèses de Gorz tient à ce que l’idée du travail (tel qu’organisé dans la mégamachine industrialo-étatique) dépassant l’entendement de l’individu est considérée comme un renoncement qui entérinerait le « Grand partage ». Il nous semble que cette première critique pose implicitement un certain nombre de postulats qui ne vont pas de soi. En un sens, Pascal Nicolas-Le Strat affirme que la division du travail n’est pas un obstacle à l’autonomie des travailleurs. La question est vaste mais, dans un premier temps, observons les éléments qui invalident un tel postulat. Le fait est que les moyens de production n’appartiennent qu’au patronat et non à des salariés par conséquent dépossédés de leur outil de travail. De même, le fait est que la division du travail moderne atteint une intensité sans équivalent dans l’histoire de l’humanité et qu’elle est un obstacle à l’autonomie des groupes qui ne l’organisent pas. Le meilleur moyen de se convaincre de cet état de fait est de se reporter aux observations et recommandations des managers, cette « élite d’organisateurs [qui tente d’assurer la coordination, les conditions de fonctionnement et la régulation des organisations dans leur ensemble ». Peter Drucker donnait l’exemple du constructeur automobile Ford qui avait vu son modèle « Fiesta » interdit de vente aux États-Unis car les syndicats réussirent à faire reconnaître par les « agences pour l’économie d’énergie » que seules les voitures fabriquées par de la main d’œuvre états-uniennes pouvaient être vendues dans le cadre des réglementations pour l’économie d’énergie. La « Fiesta », modèle issu d’une organisation du travail très complexe impliquant un grand nombre de pays, fut donc exclue du marché. La résistance syndicale face à la complexification du procès de production, et donc à la mise en concurrence des salariés de différentes nations, fut ici efficace. Quelle est alors la préconisation de Peter Drucker? Complexifier l’assemblage financier du capital, par exemple en multipliant les marques, pour lui faire perdre en visibilité de manière à activer la main d’œuvre en un schéma qu’elle ne puisse pas comprendre. Les salariés fonctionnent alors sur le mode décidé par le patronat sans se rendre compte, ou alors trop tard, que c’était celui-là même qu’ils avaient combattu auparavant ! Constater la réalité n’est pas un renoncement. Pascal Nicolas-Le Strat écrit :

« En fait, quel sera le dernier refuge de l’autonomie s’il s’avérait que l’espace du travail lui soit définitivement inaccessible ? »

Mais est-ce parce que nous ne pouvons pas (à supposer que nous ne le pouvons pas) déterminer quel serait le dernier refuge de l’autonomie qu’il faudrait refuser la réalité de l’hétéronomie dans le monde du travail? Il nous semble qu’il y a là une erreur de logique : ce n’est pas parce que nous craignons les conséquences d’un constat que nous devons refuser de faire ce constat s’il s’impose.
Par ailleurs, il apparaît que Pascal Nicolas-Le Strat confond la catégorie travail en tant que telle et les effets de la complication des fonctions spécialisées de la division du travail. Il écrit:

« Pour lui, le travail est et restera inappropriable par les travailleurs, quel que soit leur degré d’organisation et quel que soit le régime de propriété ou le régime économique qu’ils choisissent. Il se manifestera toujours en tant qu’extériorité, en tant que puissance du dehors, par delà les efforts entrepris pour le domestiquer, le maîtriser ou le socialiser. »

En fait, André Gorz reprend les termes de la vita activa de Hannah Arendt. En cela, la catégorie travail n’a pas de fin dans la mesure où sa fonction est la reproduction de la vie. Elle ne distingue pas l’humain de l’animal dans la mesure où elle produit des objets de consommation destinés, par définition, à être détruits. Le travail est incapable à lui seul de rendre le monde humain : tel est l’enseignement délivré par Hannah Arendt. C’est à cette partie de la thèse d’André Gorz que se réfère Pascal Nicolas-Le Strat quand il évoque le travail comme « ordre de la nécessité ». Se rajoute à ces caractéristiques l’aliénation consécutive à la forme prise par l’activité travail sous l’influence de l’industrialisation de la production et de l’accumulation du capital. C’est dans cette configuration précise qu’André Gorz indique que le travail échappe aux travailleurs:

« À mesure qu’elle se complexifie, l’organisation des fonctions spécialisées, en vue d’une tâche qui les dépasse et les unifie en extériorité, peut de moins en moins faire fond sur les motivations propres des agents à se conduire de façon rationnelle par rapport à cette tâche ».

« À mesure qu’elle se complexifie », c’est-à-dire que nous sommes dans le cadre du système industriel. André Gorz, si nous nous en tenons à ce livre, ne prétendrait pas qu’un individu travaillant dans une société traditionnelle est forcément en pleine hétéronomie. Il est, en un sens, aliéné par la nécessité qui l’oblige à travailler mais il peut être, et dans l’immense majorité des cas il a été, propriétaire de ses moyens de production et consommateur de sa production. Sa motivation pouvait faire fond avec sa tâche; sa survie ne passait pas par les médiations complexes que la Modernité capitaliste impose aux classes exploitées dans l’appareil de production. Pascal Nicolas-Le Strat pousse donc à l’extrême la pensée d’André Gorz, lui faisant alors dire plus qu’il n’en dit vraiment et ratant ainsi une nuance fondamentale de sa pensée. André Gorz ne conclut pas que « l’humanisation du travail rencontre donc une limite ontologique » mais bien plutôt que le travail est, et sera toujours, une catégorie anthropologique mais que son développement moderne au sein de la mégamachine industrialo-étatique le rend inhumain. Une fois cette nuance posée, l’argumentation de l’article de Pascal Nicolas-Le Strat perd, en partie, sa substance.

de la libération du travail à la libération dans le travail

Pascal Nicolas-Le Strat regrette ce qu’il croit être l’oubli de la libération dans le travail par André Gorz. Dans le cadre de la société de classes moderne, alors qu’une classe sociale – la bourgeoisie – exploite le reste de la société par l’intermédiaire du salariat, l’enjeu est bien la libération du travail, l’idéal étant la libération de la population du système industriel d’exploitation. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il faudra toujours travailler en vue de reproduire la vie. Or, si elle libère en partie du travail, la réduction du temps de travail ne porte pas directement en elle d’éléments de réappropriation du procès de travail. En cela, la libération dans le travail s’avère être tout autant nécessaire que la libération du travail et Pascal Nicolas-Le Strat semble être alors dans le vrai. Mais c’est ici qu’apparaît une nouvelle dimension de la pensée d’André Gorz.
Par la réduction du temps de travail, et donc par l’allongement du temps disponible pour d’éventuelles activités autonomes, André Gorz envisage la mise en visibilité d’activités ne répondant pas aux échelles de valeurs, en fait à la morale, de la société du travail actuelle. C’est un renversement culturel qui est ici envisagé, renversement dont personne ne peut dire à l’avance ce qu’il serait mais qui, puisqu’il se produirait dans le temps d’activités autonomes, ne répondrait plus aux réquisits de la morale bourgeoise. Or, un tel renversement, s’il advenait, serait le seul moyen d’entrevoir une libération dans le travail. En effet, imaginer une libération dans le travail dans le cadre industriel actuel, dans le gigantesque mouvement d’artificialisation de la vie auquel nous assistons, revient à faire la part belle aux idéologies du management. Il s’agirait, en gros, d’améliorer les méthodes de travail au sein du système industriel sans remettre en cause les deux problèmes fondamentaux de ce dernier que sont l’exploitation des peuples transformés en main d’œuvre et la destruction de la nature. En fait, c’est ce à quoi nous assistons en ce moment avec la mise en place des politiques issues de l’oxymore développement durable, nouvel avatar d’une société du travail dont l’élite sent bien que les limites sont atteintes dans de nombreux domaines. La seule libération dans le travail qui semble actuellement possible passe par une remise en cause de l’enracinement culturel du capitalisme. Pour le dire autrement, entrevoir la libération dans le travail sans la libération du travail est une démarche aporétique. Le « curieux paradoxe » de la pensée de Gorz relevé par Pascal Nicolas-Le Strat n’est paradoxal que dans la mesure où ce dernier fait dire au penseur que le travail doit s’économiser et se fonctionnaliser en vue, et en vue seulement, d’une libération de temps social qui ménagerait des plages d’autonomie dans un cadre globalement aliéné. Or la démarche de Gorz est différente dans la mesure où il ne fait que prendre acte du mouvement de complication de la division du travail et d’augmentation de la productivité en tentant de le prendre à son propre jeu, ce qui est tout à fait différent.

ressources humaines et professionalisation : dernier avatar de l’idéologie du travail

Au delà des « purification et césure » que Pascal Nicolas-Le Strat identifie mal à-propos dans l’œuvre de Gorz, il est intéressant d’essayer de comprendre où se situe la coupure entre ces deux auteurs. Elle apparaît dans la conception même du travail. Pascal Nicolas-Le Strat est d’accord avec André Gorz sur le fait que hétéronomie et autonomie n’existent évidemment pas dans une sorte de pureté originelle mais se déclinent en une dialectique complexe dans tous les champs de la vie, y compris le travail. La différence tient à ce que pour Gorz, le verre est à moitié vide alors que pour Pascal Nicolas-Le Strat, il est à moitié plein. Pascal Nicolas-Le Strat, en acquiesçant à la possibilité d’un travail convivial dans le cadre d’une société technoscientifique, croit en la propagande des ressources humaines censées humaniser le travail alors que leur but a toujours été de neutraliser les antagonismes de classes au sein de l’entreprise pour activer la main d’œuvre en un rapport salarial défavorable au travail. Alors que le mouvement de dépossession de la vie des individus se poursuit (et va se poursuivre avec les perspectives cauchemardesques qu’annoncent les nanotechnologies) donnant ainsi raison à la Théorie Critique que Theodor Adorno et Max Horkheimer ont déclinée en termes de dialectique de la Raison, les auteurs sociaux-démocrates s’entêtent à se payer de mots et à croire au « dernier avatar de l’idéologie du travail ». Pascal Nicolas-Le Strat écrit :

« Elle [l’activité de production agrège de plus plus de technicité et d’automatisme mais elle mobilise tout autant l’initiative et l’intelligence ouvrière ».

La démarche consiste ici à faire tenir ensemble des éléments contradictoires et à affirmer qu’ils tiennent effectivement ensemble alors qu’en réalité, le contrôle social accru qu’amène la professionalisation de toutes les activités tient à la tension psychologique que provoque, en une injonction paradoxale destructrice, la perte d’autonomie des salariés consécutive à l’extension de la procédurisation (« technicité et automatisme ») et la responsabilisation qu’instaurent les multiples instances consultatives de la gouvernance d’entreprise (« initiative et intelligence ouvrière »). Le résultat en est la destruction généralisée des collectifs de travail. La réalité est bien loin de l’angélisme de Pascal Nicolas-Le Strat quand il évoque « l’interdépendance commune » des composantes subjectives et des agencements fonctionnels. Theodor Adorno écrivait :

« Quand au terme de certaines médiations on affirme l’immédiateté, au lieu de comprendre cette dernière comme étant essentiellement le résultat d’une médiation, on fait servir la pensée à une apologie de son contraire, on en fait un mensonge immédiat. C’est se mettre au service du Mal sous ses formes les plus variées, à commencer par l’égoïsme endurci de ceux qui acceptent le monde comme il est [… ».

L’analyse latourienne de Pascal Nicolas-Le Strat, et en fait tous les auteurs sociaux-démocrates de notre époque, oublie la médiation que l’intérêt de classe fait subir au procès de travail par l’intermédiaire du management et des ressources humaines et ne considère que l’immédiateté dans les instances de concertation qui peuplent maintenant les lieux de travail sans comprendre que c’est ainsi que sont détruites les rares parcelles d’autonomie que les collectifs de travail traditionnels parvenaient à faire exister. Parcelles éliminées au nom d’un intérêt de classe qui se dissimule derrière les médiations compliquées de la gouvernance d’entreprise, par exemple. Apparaissent alors les impossibilités théoriques de la pensée de Bruno Latour pour saisir la complexité du monde. L’opposition rhétorique entre le lexique de l’immobilité et celui du mouvement censée distinguer la pensée dite de « césure » d’André Gorz (césure entre hétéronomie et autonomie) et l’analyse latourienne de Pascal Nicolas-Le Strat qui pense le « mouvement même d’hétérogénéisation et d’hybridation (entre subjectivité et fonctionnalité, entre déterminations singulières et nécessité fonctionnelle, entre autonomie et activité hétérodéterminé…) » apparaît artificielle dans le sens où les termes même d’hétérogénéisation et d’hybridation reconnaissent l’existence des catégories d’hétérogénéité et d’autonomie. Comment ne pas voir que l’hybridation est permanente dans notre vie de tous les jours? André Gorz n’affirme pas le contraire, évidemment. De la même manière, personne n’affirmerait que hétéronomie et autonomie sont des « données préalables », elles ne sont que des catégories qui permettent le classement et la pensée. En poussant à l’extrême les arguments et les mots d’une pensée (dans le cas qui nous occupe, il nous semble, entre autre, que le terme de « sphère » est poussé à l’extrême), il est possible de la rendre incohérente. Et Pascal Nicolas-Le Strat de porter l’estocade :

« À la différence d’André Gorz, nous ne pensons pas qu’il existe une autonomie en soi (une intégration sociale définie comme telle) qu’il s’agirait de reconquérir dans les interstices des systèmes fonctionnels, un plus d’autonomie que l’on pourrait dégager au sein de l’hétéronomie mais nous retiendrons une autre hypothèse en considérant que l’autonomie reste une détermination ouverte qu’il s’agit de constituer dans le cours même de l’activité de production et de reproduction. »

André Gorz n’indique pas que l’autonomie doit être conquise dans les interstices des systèmes fonctionnels mais plutôt, dans un premier temps, en dehors : c’est le sens de la libération du travail. Cette conquête s’opère dans les temps de liberté, c’est-à-dire ceux où l’individu ne se vend pas pour un salaire, quelque soit l’endroit. De même, quand Pascal Nicolas-Le Strat offre au lecteur la possibilité d’être soit favorable à la conception de Gorz de l’autonomie décrite comme un « dépliement » (?), c’est-à-dire en tant « qu’arrivée à maturité d’un mode d’être donné en soi (une forme pure) », soit favorable à un « processus toujours ouvert des hybridations » qui correspondrait à son analyse latourienne. Il est certain que le débat posé dans ces termes ne laisse pas beaucoup d’alternatives au lecteur. Sauf qu’une telle définition de l’autonomie laisserait certainement André Gorz lui-même dubitatif.
Pascal Nicolas-Le Strat lance l’hypothèse que l’autonomie est possible dans l’activité de production. Cette idée nécessiterait d’être précisée : s’agit-il de l’activité de production quelle qu’elle soit ou dans le monde industriel ? S’il s’agit de la première option, alors oui, l’autonomie est en partie possible dans l’activité travail, malgré l’aliénation fondamentale que représente la nécessité de subvenir à nos besoins. S’il s’agit du second cas, alors Pascal Nicolas-Le Strat fait fi de la nouveauté radicale que représente le phénomène industriel. Il évacue le problème fondamental de la division macrosociale du travail en la confondant avec la question de la parcellisation des tâches. Au final, cette erreur revient à faire l’impasse sur les immenses douleurs du monde du travail salarié, sur la dépossession sans précédent des destinées et savoirs des peuples traditionnels (au nombre desquelles les sociétés paysannes occidentales de jadis) jetés de force dans la mégamachine industrialo-étatique par la mondialisation mais aussi sur les brimades instituées que les enfants occidentaux subissent en vue de leur intégration dans cette même mégamachine. Face au gigantisme de la tragédie actuelle, il y a une certaine inconscience à vouloir réformer un système qui nous mène droit vers la prochaine boucherie industrielle. L’analyse latourienne paraît alors bien fade.

le grand écart entre critique et projet politique

Pascal Nicolas-Le Strat met cependant le doigt sur ce qui apparaît comme le point faible de la pensée d’André Gorz quand il cite la phrase suivante :

« Tout est en suspens dans notre liberté, y compris elle-même […. Les seuls buts non économiques, post-économiques, susceptibles de donner sens et valeur aux économies du travail et de temps, sont des buts que les individus ont à puiser en eux-mêmes. La révolution réflexive que la position de ces buts suppose ne nous est imposée par aucune nécessité. La volonté politique capable de réaliser ces buts ne repose sur aucune base sociale préexistante et ne peut prendre appui sur aucun intérêt de classe, sur aucune tradition ou norme en vigueur, passée ou présente ».

Nous pensons qu’il y a là un problème mais pas tout à fait pour les mêmes raisons que Pascal Nicolas-Le Strat. André Gorz essaye ici, nous semble-t-il, de penser la manière de réaliser son projet d’autonomie. Pascal Nicolas-Le Strat doute que la seule distanciation par rapport à l’ordre fonctionnel du travail suffise à la mise en place du projet autonome gorzien. La question se pose en effet. André Gorz essaye de réaliser une sorte de grand écart entre sa critique de la société du travail et la transformation de cette critique en projet. Ce passage se fait par la catégorie politique, c’est-à-dire qu’il est obligé d’installer une distance entre le sujet et l’objet. Il instaure une médiation par la séparation entre pensée et action. Pour le dire autrement, il pousse à conscientiser la réalité en une « révolution réflexive » qui mènera à de multiples actions autonomes qui participeront à l’introduction d’une autre échelle de valeurs, échelle susceptible de remettre en cause l’ancrage culturel du capitalisme. Les individus sont donc appelés à la réflexion pour arriver à une certaine cohérence intentionnelle qui mènera à l’action. Or ce schéma est socialement situé dans les catégories de l’espace social les moins soumises aux urgences de la nécessité donc les plus susceptibles de neutraliser symboliquement cette dernière. Pierre Bourdieu indiquait que la capacité d’abstraction dépend des conditions dans lesquelles l’habitus fait de nécessité vertu. Il y a dans la croyance en la capacité des principes de l’axiomatique politique à penser et régler les situations problématiques de la vie quotidienne un mouvement d’acculturation qui donne raison à la phénoménologie telle que l’entendent les classes dominantes et qui fait de l’action une procédure. Or, comme l’a rappelé Hannah Arendt, cette scission entre pensée et action est à la base de la domination telle qu’elle s’est construite en Occident. Ce mouvement d’acculturation s’apparente donc à une violence de classe opérant sur les habitus populaires. Theodor Adorno et Max Horkheimer écrivaient :

« La distance entre le sujet et l’objet, qui conditionne l’abstraction, se fonde sur la distance par rapport à la chose que le dominateur acquiert par l’intermédiaire du dominé ».

Par conséquent, le passage qu’André Gorz opère de sa critique au projet politique, en reconduisant le rapport social à la base de la dépossession de la destinée des peuples par leur élite, met un terme à l’idée même d’autonomie qui est au fondement de cette même critique.

Au vu de l’analyse du texte de Pascal Nicolas-Le Strat que nous venons d’effectuer, il nous semble primordial de continuer la critique de la centralité du travail, à la manière d’André Gorz. Alors que l’idéologie du travail fait un retour en force, essayant d’invalider la possibilité de mettre un terme à l’exploitation au travail que met en place le salariat, il est plus important que jamais de maintenir une critique radicale. Nous avons montré ailleurs que l’idéologie du travail, et surtout l’enracinement culturel du capitalisme dont elle est une partie, posait la question du fondement totalitaire des sociétés modernes, ou peut-être plus exactement de la Modernité. La domestication de l’humain que la Modernité met en œuvre fournit le terreau de tous les extrémismes dans la mesure où la critique radicale a perdu en visibilité : les désirs frustrés s’exprimeront (et s’expriment déjà) de manière symptomatique. Mais le rôle de la critique ne peut se limiter à une fonction cathartique. Telle est l’idée d’André Gorz dans sa tentative de constituer un projet politique issu de sa critique. Soudain, les questions s’accumulent, au point de virer à l’impasse. Et si l’idée même de projet était aliénante ? Et si, à l’inverse de l’opinion courante voulant que tout soit politique, le phénomène politique n’était pas un phénomène mais une catégorie hétéronome? Et si les éléments de domination étaient nichés au plus profond de ce que l’on nomme la pensée ? Autant d’interrogations à la frontière de l’aporie auxquelles il faudrait bien tôt ou tard se confronter en dépit des logiques académiques et professionnelles si nous voulons comprendre en quoi le nazisme et le stalinisme ne sont pas des erreurs exceptionnelles de l’histoire mais plongent bien leurs racines au plus profond de la Modernité occidentale.