Combattre le monotheisme du marché

Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale ? Il n’est pas sûr que ces deux adjectifs soient finalement si utiles. 28 septembre 2007Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ? (Doit-elle se définir comme antilibérale ? Comment se définit-elle par rapport à l’économie de marché ? L’antilibéralisme est-il un bon pôle de regroupement ? Des missions de service public peuvent-elles être confiées au privé ?)

Réponse de Yann Moulier Boutang (Directeur de la Rédaction de Multitudes et économiste )

Une première série de remarque sur l’intitulé global de la question et sur le terme “gauche authentique” qui servira à préciser le statut de ma réponse.

La gauche n’est pas un absolu, un point fixe, mais une position relative- dans les deux formes d’assemblée politique que connaissent les démocraties représentatives . Soit deux séries de sièges (généralement en hauteur) séparées par une travée (le système de la Révolution Française ou le Parlement anglais) soit un amphithéâtre circulaire déployé autour de la tribune où se trouve le président et les services techniques. On est à droite ou à gauche de quelqu’un.

La gauche en soi existe-elle ?

Dans le jeu politique des forces, des coalitions, des alliances, probablement non et pire : ce qui a été gauche à de forte chance de glisser vers la droite par le simple effet des ans. Les Radicaux constituaient l’extrême gauche de la 3° République au lendemain de la Commune, ils constituèrent le centre cinquante ans plus tard, aujourd’hui ils sont l’extrême droite de la gauche et le centre de la droite avant de sombrer dans l’insignifiant.

Parlons maintenant du programme de la gauche. Lui non plus n’est pas déterminé par un attribut, cela de la gauche en soi. Un programme qui emprunte aux valeurs classiques de la droite (l’ordre, la sécurité) peut se retrouver curieusement à gauche tant le reste de l’échiquier (la société) s’est déplacé à droite. On l’a vu très récemment. Dans ce cas, on pourra décider que ce programme est un contre-feu et s’y rallier. Mais l’inverse est vrai : un programme très, très à gauche (idéologiquement) peut conduire à un vote réactionnaire (la politique du pire).

Reste les valeurs et la sensibilité, la subjectivité. Là encore, c’est la position sur un axe cette fois plus linéaire : le saut révolutionnaire , le « progrès », le « statu quo conservateur » et enfin le retour à un ordre qui n’est plus en vigueur (réactionnaire). Ceci indépendamment de l’inconditionnalité des valeurs ou des convictions intimes.

Quelques surprises de taille découlent du fait que alliances, programme, et culture peuvent certes se recouvrir, mais le plus souvent se contredisent ou tirent à hue et à dia. Ce genre de situations fit les délices des distinctions staliniennes entre la position objective et subjective ou des sociologues professionnels du constat de la décomposition des mouvement sociaux. On vu des « communistes sincères » (on disait comme cela) voter pour un Parti qui se revendiquait du communisme, de la Révolution d’Octobre, pour un programme très modéré (souvent plus à droite du point de vue des mesures que celui des socialistes) et exprimer longtemps des valeurs carrément réactionnaires sur le plan par exemple de la sexualité, ou de la place des femmes dans la société ou de la Nation.
En revanche on a vu des gens viscéralement de gauche sur tous les sujets de société, dans leur idéologie, se situer sur l’échiquier politique parlementaire au centre par souci d’efficacité.

Question préalable par conséquent la question posée: à quel niveau doit-on se situer pour répondre : le premier niveau, celui du jeu politique institutionnel (parti, syndicat, présence dans le système de démocratie représentative) ? Celui du programme de ces instances ou celui du programme fondamental ? Et, non loin de ce dernier niveau, celui des désirs, des rêves, des valeurs, en voie d’élaboration et la subjectivité vive?
Je calibrerai ma réponse à ces trois niveaux et l’on verra qu’il n’y a pas souvent actuellement de coïncidence totale. Il est probable que ces moments de coïncidence correspondent souvent à ce que l’on appelle une situation révolutionnaire, simplifiée, polarisée. Le premier travail d’un réformisme intelligent craignant comme la peste toute sortie hors d’un système représentatif (par la démocratie directe, ou participative) a été de faire tout pour que ces trois niveaux ne coïncident pas. Avec pas mal de succès apparamment.

Deuxième remarque sur l’authenticité. C’est un mot dont il faut s’approcher avec respect et précaution tant il peut tourner à une discussion technique d’antiquaire, quand on sait qu’un meuble authentique est avant tout d’époque et peut toutefois revendiquer ce nom bien qu’il ne contienne que 10 % de pièces originales. A peu près ce que le socialisme, le communisme, le radicalisme contiennent de matériau d’origine. En revanche le terme authentique est intéressant en ce qu’il dit autre chose que la « vérité » ou « vraie » gauche. La véritable gauche est censée détenir la vérité sur elle-même et la vérité tout court. La « vraie » gauche, patentée, dira généralement que cela circule parfaitement entre les trois niveaux que nous avons caractérisés sommairement. La gauche « authentique »acceptera l’idée de se tromper et ne cachera pas ses tiraillements entre les trois étages de la fusée. On disait dans l’impayable langage maoïste ou dialectique : accepter les contradictions au sein du peuple. Ainsi l’Europe et quelques-unes des questions que vous avez l’intention de poser dans les semaines à venir fâchent forcément. Et la gauche commence peut-être quand, refusant les motions chèvres choux dans la théorie qui n’ont aucun sens ou l’intransigeance théorique dans les pratiques d’expérimentation de la démocratie, on n’escamote pas aux autres et surtout on ne s’escamote pas à soi-même, les sérieuses apories qui surgissent aux trois niveaux ou du fait que l’on est constamment sollicité à réagir aux trois niveaux.

J’en viens donc maintenant, à la réponse articulée.
D’abord sur l’anticapitalisme, sur le marché, ensuite sur l’anti-libéralisme et l’anti-néo-libéralisme (ce qui est différent), puis sur le marché, enfin sur la définition des services publics ou d’intérêt général ou universel .

J’ai l’habitude de dire que la démocratie est une chose trop sérieuse pour qu’on la laisse aux « démocrates  de la représentation bourgeoise », que le marché est un mécanisme trop important pour qu’on le laisse aux libéraux ou à la Société du Mont-Pèlerin avec son Saint Hayek ! Que le libéralisme politique est trop important pour qu’on le laisse aux libéraux économiques (ils ne sont pas légion traditionnellement dans l’Hexagone) et bien pire encore aux néolibéraux. Et pour finir que le capitalisme est une chose trop cruciale pour que qu’on le laisse ….. aux capitalistes.

L’anticapitalisme n’est pas vraiment le fil rouge, tout au plus un fil à couper le beurre. Ni un parti viable, un discriminant sur lequel fonder les alliances depuis la chute du socialisme réel en Russie et en Europe de l’Est et le peu ragoûtant hybride chinois qui combine (provisoirement espérons-le) le pire du communisme tyrannique et le pire du capitalisme débridé néo-manchestérien. Il n’est pas non plus un programme praticable à court ou moyen terme en revanche une idéologie destinée à se survivre à elle-même même si elle a perdu toute effectivité comme aurait dit Hegel. Certes la colombe paraît voler plus vite dans le vide abyssal du socialisme. J’ai tendance à penser qu’elle ne vole pas du tout.
En revanche, comme culture de base, la « pensée de derrière » (Pascal) que le capitalisme est historique (Wallerstein) et qu’il n’est l’horizon indépassable ou l’air que nous respirons que pour les imbéciles, et qu’il contient les éléments de son dépassement, demeure un discriminant de l’intelligence tout court, si nous appelons cela de l’anti-capitalisme, alors cet anti-capitalisme a un bel avenir devant lui. Cela ne nous avance pas forcément sur le premier niveau (les partis de la politique) ou le second (le programme) mais cette culture historique et critique est la condition sine qua non.

Les idées fausses ne deviennent jamais des valeurs solides (sauf dans la poche des marchands de divertissement à Hollywood). Pire, elles engendrent, l’équivalent de la « vulgar economie ». L’enfer est pavé des « bons sentiments » qui se donnent libre cours dans la politique vulgaire. L’idée que le capitalisme se réduise au marché, que le marché soit le diable, la finance la version moderne des 200 familles dénoncées par le Front Populaiare, que la mondialisation veuille dire simplement davantage de domination que sous la férule de ce bon vieil Etat Nation républicain, conduit tout droit au populisme, c’est-à-dire très vite à des alliances catastrophiques.

Le jeu politique vis-à-vis du capitalisme, je le vois ainsi : S’allier avec le capitalisme cognitif contre le capitalisme industriel ; s’appuyer sur le « communisme du capital » et le bloc émergent du nouveau travail productif pour repenser radicalement la démocratie et la représentation et construire, les rapports Nord/Sud. Nous avons besoin d’une abolition du capitalisme industriel comme nous avons eu besoin d’une abolition du capitalisme esclavagiste. Mais cela va-t-il nous sortir du capitalisme, de tout capitalisme ? Pas sûr, mais il n’y a pas d’autre chemin praticable. Reprendrez-vous une dose de « socialisme réel ? ». Non merci. Tout compte fait mieux vaut combiner la splendide utopie vivante active de la libération ici et maintenant avec Marx en Californie, plutôt qu’aller chercher Adam Smith à Pékin. C’est de ce côté que de nouvelles combinaisons sont à tenter. Celle du revenu inconditionnel d’existence pourrait bien marquer l’abolition du salariat industriel à laquelle avait rêvée toute le Mouvement Ouvrier (jusqu’à la Chartes d’Amiens de la CGT en 1906).

Côté programme, occupons-nous à contrôler davantage de la finance que de partir en guerre contre les moulins à vents du marché. Ce n’est pas la réalité complexe des marchés (pluriels) qu’il faut combattre. Ils contiennent même la marche vers la liberté, l’affranchissement de la contrainte au travail (c’est même la seule condition pour que le marché marche). Ce qu’il faut combattre, c’est l’idéologie du monothéisme du marché et tous les bigots de cette idole du forum, avant que celle-ci s’effondre dans une succession de crise financière qui efface les conquêtes des classes moyennes et les ramène au salariat.
La marchandisation du monde ne sera jamais atteinte. En revanche, la croyance dans la toute puissance, l’infaillibilité des marchés est une stupidité qu’il faut ridiculiser plutôt qu’ériger en grand ennemi. Occupons-nous plutôt de nous appuyer sur l’écologie politique pour remplacer le développement indistinct par un programme de préservation de la biosphère (qui voudra dire moins de croissance matérielle) et de développement de la noosphère (qui voudra dire un développement humain vertigineux).

Sur le plan des valeurs : Pour aller jusqu’au bout de la démocratie radicale, aiguisons la formidable contradiction du capitalisme cognitif : il veut développer comme nous la puissance de l’intelligence collective (les nouveaux modèles comme le peer to peer), qui sont la source hégémonique de la valeur et de la nouvelle accumulation. Mais il prétend multiplier les nouvelles clôtures des droits de la propriété intellectuelle pour les réduire à des marchandises étriquées et lugubres. Accélérons l’exploration et la mise en place des nouveaux biens communs. Bill Gates traite Linus Thornvald, Pekka Himanen de « communistes ». C’est ce « communisme » là qui nous intéresse. Le reste est passé ou littérature.

Méfions-nous : pour consolider des espaces de libertés ne faisons pas trop confiance à l’Etat Nation, ni aux grandes corporations multinationales. Les politiques publiques à inventer ne sont ni les re-nationalisations de la production industrielle, ni le maintien des services publics (en façade), encore moins de « réindustrialiser les banlieues » ou l’Europe. Les politiques publiques doivent concerner surtout la finance ( donc commencer par comprendre ce qu’elle est devenue),, la garantie de l’égalité d’accès aux biens connaissances à l’éducation permanente, les gigantesques monopoles des médias et des tuyaux du numériques. Si les multitudes (comme patients, clients, voyageurs, cybernavigateurs, usagers, étudiants, producteurs ) savent s’organiser et faire de la définition des cahiers des charges des services collectifs et de la surveillance de leur exécution un moment d’exercice d’une démocratie effective, la question des services universels (terme européen) et pas exclusivement français ne se bloquera pas sur le fort Chabrol de la défense du service public.

Nous avons besoin dans un pays trop peu européen, trop napoléonien de plus de véritable de décentralisation, pas de déconcentration qui est une farce à l’âge de l’informatique. Les traditions libertaire (du côté gauche), libertarienne (du côté droit), et même libérale ( au centre politique) sont bienvenues à l’heure où nos Parlements votent régulièrement des lois liberticides sur le droit d’auteurs, sur le téléchargement sur l’Internet.

Alors un peu moins de paroles « anticapitalistes » « anti-libérales », « anti-marché » et plus d’actes qui augmentent le degré de liberté de nous-mêmes et de nos petits-enfants dans un monde abîmé qui voit se lever un nouveau type de capitalisme.
De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).