Colombie : travaux sur terrains instables

En France, quand on parle des Colombiens, c’est généralement pour énumérer la liste des exactions dont ils sont les victimes : meurtres ciblés de syndicalistes ou de leaders populaires, massacre de populations rurales, déplacements forcés, séquestrations… La dénonciation l’emporte souvent sur l’effort d’analyse, sans parvenir à se défaire d’une vision catastrophiste d’un pays qui semblerait voué à la violence, l’anarchie et le conflit. Au point qu’on finit par se demander : comment des millions de gens font-ils pour vivre dans un pays marqué aussi durablement par la violence ? Comment est-ce encore possible qu’il y ait des syndicalistes ? Des leaders populaires ? Des mouvements sociaux ? En posant ces questions, on se tourne non plus vers la mort, mais vers la vie. Une vie tissée, certes, de douleurs, crises et précarités, mais aussi d’espoirs, solidarités et créativité. Contribuer à analyser cette complexité en la resituant aussi dans une perspective historique, c’est le propos de ce dossier.

Les Colombiens sont vivants, ils ne subissent pas passivement leur destin souvent marqué par le poids d’une histoire coloniale et les diverses difficultés pour construire un projet de nation. Confrontés à une crise multiforme, ils et elles se lèvent tous les matins et pour certains inventent des formes originales de lutte et d’action dont les objectifs engagent souvent directement leur survie et leurs modes de vie. C’est le cas de certains groupes sociaux, souvent minorisés, tels que les Indiens, les Afrocolombiens, les déplacés, les habitants des quartiers populaires, les femmes, les ouvriers de la canne à sucre (industrie des biocombustibles), les gais, lesbiennes et transsexuels, entre autres. Leurs luttes vitales interrogent ce que le Politique veut dire, quel est son vrai site et qui sont ses véritables acteurs, tant elles débordent largement le cadre des structures ou partis politiques. En effet, les formes classiques de pensée et d’organisation politiques échouent souvent à représenter ces luttes, voire à les identifier, ou à les soutenir et les renforcer. Le dossier se poursuit avec d’autres articles en espagnol sur le site Internet de la revue Multitudes.

Vireros Vigoya Mara

Economiste et anthropologue. Professeure au département d’anthropologie et au Master en Études de Genre de l’Université Nationale de Colombie. Ses recherches portent principalement sur les entrecroisements entre genre, sexualité, race et ethnicité. Dernières publications : Y el amor… como va? avec Liliana Angulo et Pascale Molinier, Bogotà: Alcaldìa Mayor/ Universidad Nacional/ Embajada de Francia, 2009. Raza, etnicidad y sexualidades. Ciudadanía y multiculturalismo en América Latina, Bogota, Universidad Nacional de Colombia, 2008. Coauteur et coéditrice avec Peter Wade et Fernando Urrea. Traductrice de nombreux articles d’Aimé Césaire.

Molinier Pascale

Professeure de psychologie sociale à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre de l’Unité transversale de recherche psychogénèse et psychopathologie (UTRPP) et directrice de publication des Cahiers du genre. Ses recherches portent principalement sur les rapports entre genre, travail et sexualités, également sur les formes alternatives de prises en charge psychiatriques. Elle est l’auteure notamment de Les Enjeux psychiques du travail, Payot, 2006 ; Le travail du care, La Dispute, 2013, 2e éd sous presse ; Le care monde, ENS Lyon, 2018 ; François Tosquelles et le travail (éd), Éditions d’Une, 2018.