Grèce : révolte mineure ?

La révolte de décembre, événement aux répercussions mondiales, a marqué l’imaginaire. « Grèce puis France, c’est l’insurrection qui vient… ». « Etincelle à Athènes, incendie à Paris, c’est l’insurrection qui vient ». C’est ce que l’on pouvait lire sur les murs de l’Institut Français d’Athènes. La New School for Social Research, à New York, a été, elle, occupée. En Europe et en Amérique, les manifestations se sont succédées un peu partout. Maintenant, il nous revient de faire retour sur l’événement et sur la praxis – performative – d’une pluralité, d’une multitude, d’acteurs : une parole adolescente[2] ; une action[3] à l’image de la politique comme interruption et irruption de l’altérité. Ce sont les banderoles, qu’on voit dans l’occupation de la Chaîne nationale : « Arrêtez de regarder et sortez tous dans la rue », « Libération immédiate de toutes les personnes arrêtées », et surtout, les mots tagués sur les murs de la ville, « Liberté à nous tous » qui font entendre le désir de liberté, cher à La Boétie.

Si, pendant les deux premiers jours et nuits, après l’assassinat d’Alexis Grigoropoulos, le milieux anarchiste, bien que la révolte fût généralisée, est en première ligne, au lundi 8 décembre les élèves du secondaire, collégiens et lycéens, s’y mettent…Les émeutes s’étendent alors à toute la Grèce[4]. Pendant la semaine qui suit, vient l’insurrection. Les commissariats sont pris d’assaut[5] ; dans la rue, les actions du milieu anarchiste sont approuvées par beaucoup, jeunes et moins jeunes, vieux et moins vieux. Un relatif épuisement s’observe en province à l’approche des fêtes de fin d’année, même si, jusqu’à Noël, on reste encore actif à Patras, Salonique, Larissa, Volos, Kozani, Héraklion, Chania, Ptolemaïda… Dans le centre-ville d’Athènes, et sans compter les éphémères occupations d’établissements scolaires, de mairies surtout et d’autres bâtiments publics, les trois universités, A.S.O.E.E.[6], Polytechnique, École de droit, sont occupées[7] : autant de lieux d’accueil, de passage, de rassemblement et de manifestations, d’agoras. Elles ont été initiées non pas par les étudiants des universités, mais au contraire par une multitude, un « peuple » disparate – universitaire et extra-universitaire, « sauvage ». Les paroles émouvantes de la « deuxième génération » d’Albanais[8] et le « cri de désarroi d’un immigrant noir » (francophone)[9] ont été recueillies dans la première université, espace occupé résolument ouvert sur l’extérieur ; sur le blog de l’Occupation de A.S.O.E.E., il y a aussi les réflexions des filles dans la révolte[10]. Des trois, l’occupation de l’A.S.O.E.E. fut la plus « intellectuelle » et « culturelle » sans doute. L’École Polytechnique, le bastion du milieu anarchiste, attire les alentours, place Omonia notamment, et les « marges », sans logis, toxicos, immigrés, même si, manifestement, la « jonction » est loin d’aller de soi et les tensions n’ont pas manqué. D’autre part, l’École de droit rassemble les gauchistes, une partie de l’extrême-gauche et une mouvance libertaire organisée (« A.K. » : « Mouvement Libertaire » notamment). Dans la ville chaque personne circule, selon ses propres affinités, passe d’un espace à l’autre. C’est un mouvement hétérogène, d’une configuration bigarée. Les jeunes élèves des collèges et des lycées en sont les acteurs éminents. Après avoir tenté de départager les bons (« pacifiques ») des méchants : le jour « notre jeunesse » en beauté, la nuit, la pègre et la « plèbe »[11], les médias ont choisi de se taire. Si bien que la sphère publique officielle, médiatique et notamment télévisée (« police »), se voit alors supplémentée d’un espace politico-public d’opposition. Il y aurait beaucoup à dire sur les communications sur Internet (relatif espace de liberté ?), les sites web, ladite « blogosphère »[12]. Les élèves du secondaire se sont coordonnés par sms ; et par l’intermédiaire de Facebook, sur Internet, ils se sont ainsi constitués en réseau, expansif de surcroît, mais dont la transparence leur a valu néanmoins la critique.

Contre l’image d’une communauté incorporée, le Peuple-Un, souverain, national, c’est d’un point de vue subjectif et minoritaire que l’on part, du désir, notamment, de se déplacer aux marges et jusqu’en marge du mouvement ; « détourner », prendre le « sujet » par derrière… Devenir-minoritaire, mineure, Albanais, Noir, filles dans la révolte ? Devenir-femme de la politique et devenir-mineure – « queer » ? – des « femmes » ? Rien de plus chimérique. On en est évidemment bien loin et parler de la révolte en ces termes-là, ce serait parfaitement fantasmagorique. Ne faut-il pas aussi bien se garder cependant de décliner le mouvement au singulier et d’en faire un « sujet », homogène et unifié ? « Trouble» dans l’identité nationale, mâle et hétérosexuelle (« straight ») ? On peut se permettre de se demander si « ça » ne « fuit » de toutes parts, plus qu’on peut le croire. Pour preuve l’anecdote recueillie sur l’incontournable Indymedia Athènes, d’une scène de « resignification ». La réaction d’adolescentes au discours bienveillant d’une femme plus âgée dans une manif : après un moment d’hésitation perplexe, toutes d’enchaîner en reprenant le slogan misogyne, anti-flic, en n’en gardant – ô « agency » – que le mot incriminé[13] et de crier aussitôt sur le même tempo, ce que l’on pourrait sans doute traduire par : « Chattes ! Chattes ! Chattes-chattes-chattes ! ». Pouvoir performatif ? Dans les cortèges, les « RIOT GIRLS » prennent la parole et réagissent au sexisme, au machisme -«virilisme» déchaîné[14]. Les filles dans la révolte en appellent à « (l’auto-)destruction créatrice » et à l’émancipation de la « domination masculine » – lutte continue, éthico-politique – et livrent une réflexion des plus intéressantes, en mettant le doigt sur le pouvoir, la communauté, la reconnaissance, le deuil et le désaveu, collectif, de vies – « humaines superflues » – qui, contrairement à Alexis, ne méritent pas d’être pleurées (Albanais, l’immigrant Noir, « maverau »[15] ; « noiraud »). Le « faire mourir » d’une police (sexuée), leur paraît, enfin, pas moins propre au pouvoir qui a beau être normalisateur (disciplinaire), il ne saurait néanmoins faire l’économie de la souveraineté[16].

Quoi que l’on ait pu entendre des médias qui ont parfois voulu imputer les manifestations à l’extrême gauche, force est de constater que la gauche, loin d’un mouvement sauvage, « sans appartenance »,« immaîtrisable », elle « pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants », et sur la « chair », bref sur la subjectivité. En partie au moins l’extrême-gauche n’a pas manqué néanmoins de s’y joindre. Or, il n’en faut pas moins une analyse – institutionnelle ou « schizoanalyse » – attentive à la subjectivité voire aux mouvances pulsionnelles[17]. Les précipitations fusionnelles, l’incorporation (Kantorowicz), l’homogénéisation, la jouissance bureaucratique, la « compacité »[18], les « machines totalitaires » (Guattari)[19], la religiosité, la pastorale… La « rage de l’Un » – le « Tous Un » – dans un pays balkanique qui, héritier « d’une tradition continue de protestation et d’une culture de résistance unique en Europe »[20], ne l’est pas moins du stalinisme. Le K.K.E., le plus stalinien des Partis ou ex-Partis communistes européens, s’est encore une fois distingué par sa politique, répressive et paranoïaque, et par la proximité (social nationale ?) avec l’extrême-droite. Par ailleurs la « classe ouvrière » traditionnelle ne s’est pas beaucoup manifestée, c’est plus une révolte du « précariat ».

Un dernier témoignage pour finir. À minuit, dans le quartier d’Exarchia[21], assiégé par les M.A.T.[22], suite au rassemblement sur le lieu où le jeune Alexis est mort une semaine auparavant, une bande de copains est bloquée dans un café. On décide alors de fermer le café et de sortir, ne pas se laisser intimider, au risque de se faire arrêter, pire brutaliser. On essaie de manifester, de les faire partir. Dix minutes après, de quinze que l’on était, l’on est devenu deux cents, l’on arrive des alentours, les immeubles autour. En conséquence, les M.A.T. se retirent. Prenons-nous le quartier ? Est-ce la libération – fût-elle temporaire – d’un territoire en état de siège ? C’est un mouvement qui s’expose à la brutalité policière, mais qui trouve, néanmoins, l’adhésion d’une partie de la population comme jamais auparavant. Les comités de quartier qui se sont créés, institués, ne sont pas moins hérités, comme l’occupation de bâtiments et établissements publics tels que l’Opéra national, d’un mouvement qui manifestement ne s’est pas arrêté. On a encore le sentiment que tout peut repartir, que tout peut se faire encore. « Tout commence maintenant, tout est possible » dit un tract de décembre, signé « Mouvements pour la généralisation de la révolte ». Ne faut-il pas bien se demander alors s’il ne s’est pas produit une « brèche » ?

« C’est bien sûr cette absence de demande de réformes (et ainsi l’absence de toute prise permettant la gestion de la protestation) qui est l’élément le plus scandaleux – et pas les cocktails Molotov ou les vitrines brisées »[23]. Grèce : « le mauvais élève de l’Europe »[24] ? Scandales, corruption, mafias… Une crise politique sans issue apparente. Va-t-on en appeler comme en Italie, dans les années 1990, au Juge intègre et vertueux ? Il n’y en a même pas en Grèce… L’idée de justice – qu’elle soit « bourgeoise » ou « prolétarienne » et « populaire » – dit Guattari avec Foucault est profondément réactionnaire. Or, un mouvement a devancé de peu la révolte en novembre, c’est la grève de la faim d’environ trois milles détenus, hommes et femmes pendant une bonne vingtaine de jours. Le désir de juger et punir va-t-il alors l’emporter sur la « dérive », mineure, « enfantine » (Scherer) ?

Je remercie vivement Giorgos Karambelas d’Athènes d’avoir su mettre en commun l’expérience d’un insurgé « quelconque » ; Christiane Fourgeaud, Jeanne Roques-Tesson, Yvan Quintin et Nikos Graikos de leur précieuse aide à la traduction. La préparation de ce dossier a été « extraterritoriale ». S’il en va toutefois du désir, « ça » ne l’est pas moins, extraterritorial et déterritorialisé et déterritorialisant et…et…et…

Janvier-février 2009

Notes

[1] Mike Davis, « Sur la révolte en Grèce » (http://contretemps.eu /interviews /mike-davis-sur-revolte-en-grece) Retour

[2] Cf. 1. « Lettre ouverte des amis d’Alexis distribuée le 10 décembre 2008 à ses obsèques ». Retour

[3] Cf. 2. « Occupation de la chaîne nationale ERT » : http://www.dailymotion.com /video /x7r0ng_ occupation-de-net-tv-par-des-tudian_news Retour

[4] On y voit de très jeunes gens, parfois des enfants de 12 ans. Retour

[5] Cf. 6. « Lettre ouverte aux jeunes de la part de leurs aînés». Retour

[6] École des Hautes Études Économiques et Commerciales Retour

[7] http://katalipsiasoee.blogspot.com /; http://katalipsipolytexneiou.blogspot.com /; http://nomikikatalipsi.blogspot.com / Retour

[8] Cf. 4. « Ces jours-ci nous appartiennent à nous aussi » Retour

[9] Cf. 5. « Le cri de désarroi d’un immigrant noir » Retour

[10] Cf. 3. « (Se) détruire (soi-même), c’est créer. » Retour

[11] Cf. 7. « Je te dis qu’il n’y a pas de provocateurs (je croyais avoir le dernier dans les bras) ! » Retour

[12] Voir « L’encagoulé » : http://koukouloforos.wordpress.com / Retour

[13] « Μουνιά » : les parties génitales féminines ; injure d’une grande violence. Retour

[14] Voir notamment (en grec) : http://athens.indymedia.org /front.php3? lang = el &article_ id =969959 et http://athens.indymedia.org /front.php3? lang = el &article_ id =970403. Retour

[15] La retranscription chez un francophone du mot « μαύρο », noir. L’auteur reprend l’identification et l’interpellation, sociale et policière. Retour

[16] L’avocat de l’agent aux forces spéciales incarne parfaitement l’obscénité de la loi d’après Lacan ; il en est le symbole même. Retour

[17] F. Guattari, Psychanalyse et transversalité. Essais d’analyse institutionnelle, Paris, La Découverte, Paris, 2003 (Maspero, 1972). Retour

[18] E. Canetti, Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966 ; M. Abensour, De la compacité. Architectures et régimes totalitaires, Sens & Tonka, 1997. Retour

[19] F. Guattari, La révolution moléculaire, Paris, Editions Recherches, 1977. Retour

[20] M. Davis, o.p. Retour

[21] « L’espace autonome » qui clôt ce dossier est situé en plein quartier d’Exarchia. Retour

[22] C.R.S. grecs. Retour

[23] M. Davis, o.p. Retour

[24] « Entretien inédit avec Félix Guattari », Chimères no. 69, Désir Hocquenghem, avril 2009, p. 62.Retour