Désobéir à la limite

Quelque chose d’insupportable nous arrive. Pour ce qui est de la situation française et de la présidence Sarkozy, l’épithète de « fasciste » ne convient pas, et celle de « népotiste » laisse de côté l’analyse du système juridique, policier, gouvernemental qui se met en place, avec pour enjeu partiel de nouveaux moyens de contrôle et de surveillance des individus. Nous ne pouvons y consentir. Le refus de la « barbarie qui vient », pour reprendre l’expression d’Isabelle Stengers avec qui nous ouvrirons notre enquête, désigne simplement une sorte de moment subjectif fondamental, qui ne dit rien encore de ce qui doit être fait ou défait, des formes de résistances ou de créations politiques à mettre en œuvre. Il prépare seulement à la question suivante : en quoi la situation actuelle génère un nouveau sens, une nouvelle portée aux pratiques de contestations politiques

Les espaces politiques de la désobéissance

C’est à partir de cette question que nous voulons interroger le concept et les pratiques de « désobéissances », singulièrement celles – mais pas seulement – qui se disent « civiles » (ou « civiques »). Car nombreux sont ceux qui désormais utilisent ces termes : des Faucheurs Volontaires depuis un certain temps déjà, mais aussi récemment des « désobéisseurs pédagogiques »[[Cf. http://resistancepedagogique.blog4ever.com/. Voir aussi « Désobéissance pédagogique : l’appel à l’insurrection des consciences d’Alain Refalo » ([http://www.libetoulouse.fr/2007/2009/12/désobéissance-pédagogique-lappel-à-linsurrection-des-consciences-dalain-refalo.html->http://www.libetoulouse.fr/2007/2009/12/désobéissance-pédagogique-lappel-à-linsurrection-des-consciences-dalain-refalo.html) qui refusent d’appliquer les réformes du ministre de l’éducation nationale. Au point que la chaîne de télévision France 4 consacre désormais un magazine mensuel à ces pratiques (Global Resistance)… Comment expliquer le succès de ce signifiant, quelles significations et attentes accueille-t-il ? Au-delà de cette capture symbolique, comment se singularise cette pratique politique vis-à-vis d’autres modes de contestation, de résistance ? Qu’est-ce qui, dans les conditions historiques, juridiques, sociologiques et politiques actuelles, rendrait nécessaire de désobéir aux lois, sans attendre leur modification dans le cadre électif, « démocratique », représentatif ? Et pourquoi ajouter le prédicat « civil » à une telle procédure ? Pour rappeler que la désobéissance civile est interne aux limites de la démocratie, ou pour soutenir que « la désobéissance serait, non une marge ou une limite de la démocratie, mais son fondement même » (Sandra Laugier[[« Le modèle américain de la désobéissance civile, de Thoreau à nos jours »  ?

Expliquer les origines du concept de désobéissance civile sera nécessaire. Mais toujours en vue d’une explicitation de notre séquence politique actuelle. On prendra les termes de désobéissance et de civilité comme des opérateurs, que l’on tentera de parler et de faire parler, afin de donner une vue – des vues sur la scène politique actuelle. Pas n’importe quelle scène cependant, mais celle où se joue la contestation d’un ordre, de lois, de façons de faire déclarées injustes, et la manifestation créatrice d’autres valeurs, d’autres agencements, d’autres manières de vivre. La scène de certains rapports de forces, certes, mais aussi de formes, de déclarations, d’images et de proses, de détournements. Là où ça se performe de façon inattendue contre une norme ou une situation jugée inacceptable. Car s’il est important de comprendre ce que désobéir veut dire, il s’avère crucial de saisir ce que désobéir veut faire : avec la loi, les forces de l’ordre, les médias, « l’opinion », les personnes à qui elle s’adresse, ceux qui s’en réclament, et la mettent en actes. Le texte d’Albert Ogien nous permettra de faire le point sur cette multiplicité d’énoncés et de pratiques – « on ne se révolte pas n’importe comment » nous dira-t-il.

Insister sur ce que la désobéissance veut faire est en effet une façon d’analyser les rapports que la contestation politique entretient avec les moyens et les fins. Car dans tous les cas de figure, la désobéissance – civile ou pas – est aujourd’hui explicitement rattachée à la non-violence, à la non-clandestinité, elle est interne à la forme-démocratie, visant parfois l’occasion d’un procès comme possibilité de faire venir au jour un débat, une question étouffée, un agissement étatique passé sous silence, « déplaçant l’affrontement du champ politique vers celui de la justice » (Albert Ogien). Nous ne définissons pas dès maintenant tous les critères de la désobéissance politique, nous voulons simplement dire ici que les textes qui constituent ce dossier chercheront à toucher les contours, les frontières, les limites et les dehors de ces pratiques. Limites ne signifiant pas forcément manques ou insuffisances, mais tout aussi bien choix assumés, limites tenues contre vents et marées. Affaires de fins, et de moyens. Nous n’éluderons par conséquent nullement les questions classiques que pose tout acte de désobéissance politique : celui du rapport entre cet acte, la loi en vigueur, et ce au nom de quoi on effectue cet acte en dépit des règles, que l’on nomme cet au-nom-de-quoi du terme de légitimité, de valeur, d’Idée, voire de « loi non-écrite », pour parler Antigone

Ombres et lumière

Oui, Antigone, et avec elle toute la problématique du droit à la résistance, de la supposée inconsistance juridique d’un tel droit, du partage droit /politique et la façon dont cette dernière devra, ou non, « plier le genou » (Kant) devant la première, autrement dit du droit de se retirer (Thoreau), du « droit de sécession » (Bakounine) ou même du « devoir » d’insurrection (Robespierre). Car avec la désobéissance dite civile est impliquée une insoumission, un rejet, une négation – mais négation, semble-t-il, partielle. N’est-ce pas, demande Mathilde Girard dans ce numéro, « la révolution qu’il s’agit de conjurer par l’adoption du nom de la désobéissance civile » ? Encore une fois ici, interrogeons les limites : la désobéissance est-elle simplement homogène au cadre étatique, ou cherche-t-elle à s’impliquer dans ce cadre, en allant au procès par exemple, pour faire bouger la loi ? Le soi-disant civisme est-il tactique, stratégique ? Peut-être que la réponse à cette question tient à l’articulation pratique de « la loi publiquement en vigueur sous le soleil » (Hegel) et de la façon dont l’impératif éthique, politique voire spirituel à l’origine du refus s’excepte du cadre normatif. Question classique à nouveau, mais déterminante : de quelle exception s’agit-il ? Quel est son domaine d’extension ? L’exception manifeste, qui se déclare et se nomme, pourrait apparaître comme le symétrique de celle qui se retire et se cache, qui marronne, qui en appelle au « recours aux forêts ». Lumière et ombre. Affaire d’époque.

Précisons. Si la désobéissance doit être un opérateur pour la réflexion, c’est bien afin de tester et de mesurer ce qu’il en est aujourd’hui des rapports entre la loi, l’ordre, et sa contestation. Et ses possibilités de contestation, que le nouveau nomos immuno-sécuritaire restreint considérablement par le biais des lois dites « anti-terroristes », qui s’inscrivent lentement dans le corps ordinaire Droit. Il est à parier que, bientôt, seront déclarées terroristes de nombreuses pratiques de désobéissance. De même qu’il est aujourd’hui jugé terroriste de vouloir ralentir la circulation des flux (affaire de Tarnac), ou de s’opposer à la vivisection (cf. le Animal Enterprise Terrorism Act de 2006 aux USA, qui peut requalifier une manifestation ou un acte en soutien à la cause animale en acte terroriste). Et l’article de Ricardo Dominguez nous montrera la façon dont les pratiques vivifiantes et ô combien ignorées en France de « désobéissance civile électronique » se sont heurtées à la qualification terroriste. C’est à se demander si ce n’est pas aux instances de production normative elles-mêmes qu’il s’agirait de désobéir, tant celles-ci annulent une à une toutes les dispositions qui permettent d’être libres, et d’accéder au bien-vivre ! À croire que les refus pourraient peut-être converger vers une remise en cause beaucoup plus ample des procédures mondiales qui nous font une vie impossible. N’est-ce pas, précisément, cette convergence que les lois anti-terroristes ont pour fonction d’empêcher ?

Peut-être, sans doute même. Sans doute que ce qui se cherche aujourd’hui est une sorte de nouvelle synthèse entre l’ombre et la lumière, entre le retrait, la réserve, les « signaux faibles » (Mathilde Girard) et la manifestation. Une montée en puissance contre les cadres normatifs qui restreignent jusqu’à l’annulation les conditions de possibilité de l’existence. Second pari, seconde prophétie : la violence et la clandestinité ne sont pas à l’ordre du jour, mais risqueraient pourtant de le devenir en cas d’excès de pouvoir. Saurons-nous conjurer l’expansion de la thanatopolitique ?

Quelques liens plus ou moins civils :

Les Désobéissants : [http://www.desobeir.net/->http://www.desobeir.net/
Délinquants Solidaires : [http://www.delinquants-solidaires.org/->http://www.delinquants-solidaires.org/
Libertad !: [http://www.libertad.de/->http://www.libertad.de/
Génération Précaire : [http://www.generation-precaire.org/->http://www.generation-precaire.org/
Jeudi Noir : [http://www.jeudi-noir.org/->http://www.jeudi-noir.org/
L’Appel et la Pioche : [http://lappeletlapioche.org/->http://lappeletlapioche.org/
Sauvons les Riches !: [http://sauvonslesriches.fr/->http://sauvonslesriches.fr/
Sur l’insurrection des consciences, cf. [http://www.appel-consciences.info/->http://www.appel-consciences.info/
ainsi que [http://www.appeldesappels.org/spip.php?article165->http://www.appeldesappels.org/spip.php?article165

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)