88. Multitudes 88. Automne 2022
A chaud 88.

La guerre fait bifurquer

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La guerre ukrainienne est née comme une guerre contre le peuple, mais en raison d’une résistance inattendue, elle a pris la forme d’une guerre du peuple ou populaire prolongée, comme dans la Chine occupée par le Japon impérial. Elle s’inscrit dans la lutte pour l’autonomie d’un peuple multiethnique et multilinguistique marqué par une longue histoire de résistance à la domination impériale des Russes, des Soviétiques, des Ottomans, des Lituaniens-Polonais, des Autrichiens ou des Allemands. Elle s’inscrit également dans la courte histoire des Printemps de la dernière décennie, puisque les forces démocratiques libérées par le mouvement Maïdan sont encore combattues par le Parti de l’Ordre de notre époque. Parti de l’Ordre russe ou proxys poutinistes dans d’autres pays convergent, voient des fascistes où il y a des militants qui se battent pour les mêmes libertés revendiquées dans le cycle de 1968 : libertés du corps, de la sexualité, de l’expression, du travail non subordonné.

Le dernier album d’Harry Styles a su capter quelques éléments de l’esprit du temps. Harry’s House est devenu un succès auprès du public et des critiques de musique, et les billets de sa tournée européenne se sont rapidement épuisés. Les chansons de rock doux, presque éthérées, s’inspirent des groupes pop des années 1980 comme Fletwood Mac et A-Ha. Ce sont des chansons qui fonctionnent bien dans la transe nonchalante de TikTok. L’album d’Harry Styles, sorti en mars 2022, marque le début de la resocialisation postpandémie, mais la sensation qu’on en tire est une inquiétude étrange. Au lieu d’un retour à la normalité émotionnelle, « you know it’s not the same as it was », les choses ne sont plus comme avant, quelque chose a été perdu et est apparemment irrécupérable.

Chômage et précarisation ont contribué à l’effritement de l’avenir, laissant un sillage de multitudes indignées à travers la planète. Les printemps arabes ont été pliés par un large front de Restauration qui, dans certains pays, a conduit à de terribles guerres civiles toujours en cours, comme au Yémen, en Libye ou en Syrie. Les tentatives de combler le vide des représentations politiques par le populisme de gauche ont échoué. Non seulement le centre de l’échiquier de la politique conventionnelle n’a pas été occupé, mais les néoconservateurs ont pris l’initiative et ont commencé à dicter les termes de l’alliance entre dirigeants bonapartistes. Les masses désespérées sont séduites par la promesse d’un retour à l’ordre.

Dans The Great Recoil, Paolo Gerbaudo définit l’atmosphère post-pandémique comme le moment où les sociétés1 deviennent introverties. L’intégration mondiale se rétracte et les sociétés se replient sur elles-mêmes, un repli sur soi qui renvoie au processus plus large de démondialisation. Contraintes par les quarantaines et les confinements à se replier sur elles-mêmes, les sociétés prennent soin d’elles-mêmes et de leurs voisins. Soumis aux forces centripètes, le champ de l’intériorité et les urgences de l’autonomie individuelle renforcés, en même temps qu’objectivement, les conditions de la vie sociale étaient mises en échec et auraient exigé une action collective globale. Au lieu d’une Grande Réinitialisation, la succession de crises et d’effondrements dus au Covid-19 nous fait vivre l’époque d’un Grand Recul, « une époque où la société est obligée de faire face aux tensions et à l’agoraphobie déclenchées par la mondialisation néolibérale2 ».

L’allégorie du réveil a une longue histoire dans la tradition critique, depuis le sommeil dogmatique de Kant jusqu’à la grammaire contemporaine des luttes, en passant par le temps-du-maintenant de Walter Benjamin. Pendant le cycle des grandes manifestations brésiliennes de 2013, les manifestants ont crié « Le géant s’est réveillé !» pour affirmer que la peur avait changé de camp. Les différents collectifs d’activistes identitaires aux États-Unis ont été baptisés de Génération du Réveil (Woke). Une fois éveillée du continuum des non-événements, la figure de l’éveillé implique la structure subjective d’une reconnaissance de soi et le pouvoir de s’actualiser ici et maintenant3. Cette subjectivation est comprise comme irrévocable. Comme si, pour les éveillés, piqués par la mouche de l’éveil, il n’y aurait plus de retour authentique à l’état dormant, mais seulement des insomnies.

Mais qu’est-ce qui nous pousse à nous réveiller ? Si notre condition naturelle est le sommeil, qu’est-ce qui, au sein du sommeil, pourrait nous faire entrer dans le présent actif ? La réponse freudienne, comme nous le savons, est le rêve, y compris la conscience précise que nous rêvons4. Le rêve a des effets d’éveil qui peuvent nous donner envie de nous réveiller ou, au contraire, de rester endormi pour mieux en profiter. Rester éveillé ou non devient un motif d’élaboration de notre propre vouloir5. Il existe pourtant une zone entre le sommeil et le réveil, entre le désir d’être éveillé et le désir de dormir, qui utilise des connexions actives avec le monde.

Dans ses études sur la philosophie et le cinéma, Deleuze parle de « mouvements du monde » lorsque la zone citée ci-dessus s’élargit pour occuper le monde dans son ensemble. Une situation de « rêve impliqué », dans laquelle on est « bien coupé de son prolongement moteur, mais [qui] ne compense plus cette perte en entrant en rapport avec des images-souvenir ou des images-rêve explicites6 ». Les choses continuent à se produire avec une grande violence et des traumatismes tout autour, mais nous nous retrouvons immobiles à grands pas. La planète dans son ensemble devient un paysage dépersonnalisé dans lequel de grands événements se succèdent, nous pouvons les vivre dans toute leur horreur, mais c’est comme si nous participions fatalement à ces scènes. Nous voulons nous réveiller, mais la vérité est qu’il n’y a plus de différenciation claire, alors que la réalité s’est transformée en un carrousel d’étrangetés et de féeries.

Dans le film Don’t Look Up : Déni cosmique (2021), réalisé par Adam McKay, les personnages interprétés par Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence sont des astronomes qui tentent frénétiquement d’éclairer l’opinion publique sur la découverte d’un astéroïde dans une trajectoire fatale. En quelques mois, la Terre sera touchée et la vie humaine éteinte. Les deux scientifiques s’affichent sur les réseaux sociaux et sont interviewés dans un journal télévisé, mais personne ne semble ému ou préoccupé. Ce qui est intéressant dans ce film, ce n’est pas exactement que le public ne croit pas que la catastrophe finale va se produire. C’est que, même s’ils le croient, cela n’a pas d’importance, il est plus important de performer sur les réseaux et les plateformes leur réaction à l’événement, présenté comme une catastrophe de plus parmi tant d’autres.

Lorsque, en février de cette année, les troupes russes ont franchi la frontière ukrainienne en divers points du pays, la planète a été replongée dans une situation de risque nucléaire élevé. Pendant la guerre froide, la doctrine de la destruction mutuelle assurée (MAD en anglais) était ancrée dans le modus operandi des deux seules superpuissances. Les leçons de la crise des missiles de Cuba en 1962 et de la crise des euromissiles en 1983 avaient institutionnalisé des mécanismes de désescalade, des moyens d’éviter l’hécatombe nucléaire. En 2022, les dispositifs doctrinaux permettant de refroidir les tensions n’existent plus, du moins en Russie. Pour ne rien arranger, au Kremlin, il n’y a plus de collégialité bureaucratique ni d’états-majors à la tête de l’État, mais un seul autocrate qui se voit comme un personnage violemment passionné, directement issu des Frères Karamazov. De toute évidence, Poutine et ses faucons ont profité de l’impression que l’Occident était acculé et s’est rallié à l’image d’un dirigeant irascible et imprévisible.

Si l’invasion à grande échelle était peu crédible, une fois qu’elle s’est produite le 24 février, elle a fait basculer le pendule perceptif dans l’autre sens mais le climat est resté d’une relative normalité pratique. Comme si le fait d’exister au milieu de la catastrophe faisait partie du paysage. Il ne s’agissait pas de se réveiller, car il n’y avait pas de réalité au-delà de l’univers-rêve devenu l’ici et maintenant. L’atmosphère existentielle est loin d’atteindre la paranoïa terrifiante des films des années 1980 comme Le Jour d’après (1983) ou Threads (1984). Il s’agit plutôt d’une hystérie collective jubilatoire, avec le flux des médias sociaux et des chansons pop, à l’instar de Don’t Look Up.

D’un point de vue sémiotique, l’invasion russe est aux antipodes de la première invasion de l’Irak de 1991, chapitre initial de l’après-guerre froide. C’était les débuts de la guerre dite « propre », sans images de victimes, avec ses bombes « intelligentes » et ses avions de chasse invisibles. La première guerre filmée en temps réel, même de nuit, grâce à des caméras thermiques et des équipes de journalistes incorporées aux troupes, diffusée 24 heures sur 24 sur la télévision par câble, sur CNN, dans le monde entier. On a d’abord imaginé que l’armée russe, considérée comme la deuxième plus puissante du monde, réaliserait quelque chose de similaire à l’opération Tempête du Désert de 1991, en appliquant les nouvelles technologies des drones, des missiles hypersoniques et la doctrine de la guerre hybride.

En quelques semaines de brutalité, nous avons vu que la réalité était tout autre, la phase de la guerre de manœuvre ayant laissé place à une guerre de friction. Pas de zones grises comme dans la phase de basse intensité du conflit (2014-22), mais des zones chaudes de guerre conventionnelle, pour ainsi dire « à l’ancienne ». Au lieu d’assister à des démonstrations d’armes sophistiquées, nous sommes témoins de la vieille artillerie de barrage réduisant les villes en poussière et de pratiques barbares consistant à imposer la terreur aux populations civiles. Il s’agit d’un conflit à fort contenu territorial, animé par des conquêtes territoriales, le redécoupage des frontières géographiques et des zones d’influence géopolitiques, ainsi que par des blocus navals et le retranchement des fronts où les frictions se produisent.

Mais la situation n’est pas symétrique. L’asymétrie ne réside pas seulement dans le fait qu’il y a un agresseur clair et une population victime qui a pris la décision collective de résister. L’asymétrie consiste également dans le régime de production des signes de part et d’autre. En cela, Zelensky n’est pas un petit Poutine.

D’un côté, il y a le leadership iconopolitique de Zelensky, le président élu de l’Ukraine qui domine les langages des plateformes de streaming et des réseaux sociaux, avec une image consciemment auto-construite d’un citoyen ordinaire entraîné dans des circonstances extrêmes7. Dans les vidéos officielles, Zelensky offre des images de corps et des faisceaux d’expériences de ceux qui vivent leurs petites tragédies en pleine invasion8. De l’autre côté, un personnage pré-internet qui, à la tête d’un appareil médiatique d’État mensonger, mobilise les symboles de la Seconde guerre mondiale et s’habille de la cape violette de l’empire millénaire, se plaçant dans la ligne de succession des tsars, dans une guerre maniaque contre tout le monde occidental. Le monde unipolaire est terminé, déclare Poutine au Forum économique de Saint-Pétersbourg. La projection nostalgique de la puissance impériale russe ne se situe pas dans la recherche d’un pluralisme, mais dans celle de la « multipolarité » de la conférence de Yalta, où Poutine pourrait s’asseoir avec d’autres « superpuissances » pour se répartir les zones d’influence de la planète. Dans ce dessein mégalomaniaque, Poutine n’hésite pas à transformer en armes l’énergie, l’alimentation et l’immigration.

Après le premier mois de guerre, les publics occidentaux ont commencé à se désengager progressivement de la guerre en Ukraine. Certains disent que ce n’est rien d’autre qu’une fatigue prévisible face au bombardement de nouvelles à son sujet. Cependant, les raisons de ce désengagement sont plus profondes. Les gens sont conscients de ce qui se passe en Ukraine et ont déjà compris qu’il y a une bataille de perspectives en cours. Pourtant, ils préfèrent de plus en plus une issue rapide du conflit, quels qu’en soient les coûts à moyen et long terme en termes de déséquilibre du système de sécurité européen. Cela a beaucoup à voir avec le malaise de notre époque capté dans l’album Harry’s House ou le film Don’t look up. Ce n’est pas exactement un état de négationnisme, comme pour l’extrême droite avec ses théories du complot, mais un état de « rêve impliqué », de perception conformiste, d’hystérie collective joyeuse, de sentiment « qu’il n’y a rien à faire ». L’auto-illusion ici ne consiste pas en une falsification de la réalité, au contraire, celle-ci est bien comprise dans ses grandes lignes : la Russie a attaqué l’Ukraine, Poutine est un dictateur nostalgique des gloires impériales, il y a une juste résistance menée par Zelensky. L’auto-illusion consiste à faire le pari qu’il serait possible de revenir au statu quo ex ante, par le rééquilibrage d’un monde qui serait seulement sorti de ses gonds.

Une partie de la gauche européenne renforce la tendance au désengagement, en y participant et en la célébrant, alors que l’engagement serait nécessaire pour la régénération de la gauche européenne elle-même9. Cette gauche-qui-connaît-Poutine10, cherche à calibrer soigneusement une position de type Salomon « neither-nor » (ni-ni), ni Russie ni OTAN. Or, tout ce que les résistants peuvent arracher aux pays de l’OTAN par le biais de la pression médiatique et politique pour résister à l’agresseur et reprendre leurs frontières est urgent et positif. Désarmer tout le monde est un rêve, comme dans la chanson de John Lennon11. Commencer par désarmer les plus faibles est tout simplement pervers.

Le XXe siècle s’est achevé en 1991 sur une touche grise et, peu après, les philosophes politiques les plus avisés ont théorisé le début de l’ère de la multitude12. Un nouveau sujet historique s’affirmait alors. La guerre ne serait plus entre nations ou peuples, mais potentiellement, une guerre de la multitude. Puis les Printemps Arabes ont éclaté. Malgré le sentiment de recueillement qui imprègne notre culture, malgré la démondialisation et la désorientation après tant de traumatismes et de crises consécutives, nous sommes arrivés à une bifurcation fondamentale : il faut décider collectivement si nous allons rêver les problèmes du nouveau siècle ou bien retourner habiter les cauchemars de l’ancien.

1Paolo Gerbaudo, Politics after Populism and Pandemic, London, Verso, 2021.

2Ibid. p. 13.

3Chez Walter Benjamin, l’éveil au temps-du-maintenant a un arrière-plan judéo-messianique et n’est pas loin de l’image de la porte étroite par laquelle le Messie passe à chaque instant.

4Sigmund Freud, L’interprétation du rêve. Traduction par Jean-Pierre Lefebvre ; Paris, Seuil, 2010, p. 532.

5Ibid., p. 234.

6Gilles Deleuze, « Cinéma 2. L’image-temps », Paris, Minuit, 1985, p. 80-81.

7Frédéric Bisson, « Zelensky, héros iconopolitique », 08/03/2022, https://aoc.media/opinion/2022/03/07/zelensky-heros-iconopolitique

8Volodymyr Artiukh, « Destruction of signs, signs of destruction », 09/05/2022, https://emptiness.eu/field reports/destruction-of-signs-signs-of-destruction

9Paolo Gerbaudo constate que, des crises des subprimes de 2008 à la pandémie de Covid-19, le « patriotisme de l’isolement » s’est successivement renforcé. La gauche souverainiste et nationaliste regarde d’un œil favorable cette tendance à se recentrer sur les problèmes nationaux, comme en témoignent les récentes déclarations de Pablo Iglesias, Jean-Luc Mélenchon ou Jeremy Corbyn. Gerbaudo, op. cit. À cet égard, je suis d’accord avec Zizek dans l’article cité ci-dessous : soit la gauche présente une réponse à la guerre qui va au-delà de son propre nombril, soit elle perd sa raison d’être.

10Les Allemands ont suggéré le néologisme « Putinverstehen ».

11Slavoj Zizek, « Le pacifisme est la mauvaise réponse à la guerre en Ukraine », 21.06.2022, Le pacifisme est la mauvaise réponse à la guerre en Ukraine | Slavoj Žizek  Les Actualités

12Antonio Negri & Michael Hardt, Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire. Traduit de l’anglais par Nicolas Guillot, Boréal, 2004.