Le fonctionnement de l’attention dans le travail du cartographe

La cartographie est une méthode développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari qui consiste à ne pas représenter un objet, mais à accompagner un processus, un processus de production1. Pour utiliser la méthode cartographique dans des recherches de terrain portées par la subjectivité, il s’agit d’abandonner l’intention de définir un ensemble de règles abstraites, d’emprunter une voie linéaire. La cartographie est toujours une méthode ad hoc, construite au cas par cas. Toutefois, malgré la singularité de l’expérience vécue par chaque « cartographe », on peut dégager quelques pistes pour la décrire, la discuter et surtout, la rendre collective.

La piste que nous suivons consiste à interroger le fonctionnement précis de l’attention du cartographe lors de son travail de terrain, sans chercher à en établir une théorie générale. Sigmund Freud2 en a décrit l’un des aspects avec le concept d’attention flottante, Henri Bergson3 un autre, avec la reconnaissance attentive. En empruntant ces concepts, ainsi que ceux explorés par les sciences cognitives contemporaines, nous nous proposons d’analyser l’étape initiale de toute recherche, c’est-à-dire, ce que l’on appelle traditionnellement la « collecte des données ». Or, l’usage même de ce terme est remis en question par des études récentes issues de l’approche constructiviste de la cognition4, considérant que les données ne sont pas simplement recueillies, mais en réalité produites, et ce, dès le début de la recherche. Le paradoxe de l’expression « production des données » est de prétendre qu’il s’y réalise une véritable production, alors que la réalité est dans une certaine mesure déjà là, virtuellement5.

Diversités attentionnelles

Examinons deux aspects de cette question. D’abord, la fonction même de l’attention, qui ne correspond pas à une simple sélection d’informations. Son fonctionnement ne ressemble pas à des actes de focalisation qui préparent la représentation des formes des objets : l’attention du cartographe détecte plutôt des signes et des forces circulantes, des pointes des processus en cours. De ce fait, la détection et l’appréhension d’un matériau au départ décousu et fragmenté, constitué de discours et de scènes, requièrent un état attentionnel de concentration sans focalisation, une attention aux aguets, comme décrite par Gilles Deleuze dans son Abécédaire6.

Ensuite, il faut considérer l’attention comme un processus complexe pouvant manifester des modes de fonctionnement variés : sélectif ou flottant, focalisé ou flou, concentré ou dispersé, volontaire ou involontaire. Il est aussi possible de mélanger ces modalités de l’attention, ce qui permet de penser à des sélections volontaires, des fluctuations involontaires, des concentrations floues, des focalisations dispersées, etc. La coexistence de ces variétés attentionnelles ne les empêche pas de s’organiser de façons différentes et d’assumer des dimensions singulières selon les diverses politiques cognitives.

Nous appelons politique cognitive une sorte d’attitude ou de rapport à la connaissance, au monde et à soi-même, que nous qualifions d’incarné et de non-conscient. Ainsi, lorsque nous comprenons le monde en tant que fournisseur d’informations préétablies devant être saisies, nous exerçons une politique cognitive de la représentation. Lorsque nous comprenons le monde comme invention, comme étant engendré conjointement avec l’agent de la connaissance, cela constitue une politique cognitive de l’invention7. Loin de n’être seulement que des positions épistémologiques abstraites, la représentation et l’invention correspondent à des manières distinctes d’envisager la recherche. Il faut ici souligner que l’attention cartographique – à la fois flottante, concentrée et ouverte – est habituellement inhibée par la prépondérance de l’attention sélective.

Théories attentionnelles

Attention sélective

William James8 fait de la sélection la plus importante fonction de l’attention, car elle est poussée par l’intérêt et contribue à rendre l’action efficace. Cette façon de comprendre l’attention a été incorporée dans la plupart des approches psychologiques et notamment, dans les études récentes concernant le trouble du déficit de l’attention (TDA). De nos jours, l’exercice de la force de la volonté est à la base du traitement de ces états cognitifs, qui constituent, dans le cadre de leur prise en charge par certaines techniques thérapeutiques alliées à l’administration de médicaments, ce que l’on appelle la biologie morale de l’attention9.

Cependant, la question de l’attention du cartographe pose un autre problème, celle d’un fonctionnement non déterminé par la fonction sélective. William James lui-même a reconnu la fluctuation de la conscience et de l’attention, phénomène qu’il essaye de saisir par le concept de flux de la pensée. Il a comparé celle-ci au vol d’un oiseau qui dessine le ciel à travers ses mouvements continus et qui se pose de temps en temps dans un certain lieu. L’atterrissage ne doit pas être compris comme un arrêt du mouvement, mais plutôt comme un arrêt dans le mouvement. Les vols et les atterrissages confèrent des rythmes à la pensée, et l’attention joue un rôle essentiel dans cette rythmique.

Attention flottante

Parmi les contributions théoriques sur les variétés attentionnelles se détache l’idée de l’attention flottante élaborée par Sigmund Freud. Dans Conseils aux médecins sur le traitement analytique, il conseille de ne pas diriger l’attention vers une chose spécifique, afin de maintenir l’attention « uniformément suspendue ». Il soutient que le plus grand danger de l’écoute clinique consiste à sélectionner le matériau apporté par le patient à partir des expectatives et inclinations personnelles et théoriques de l’analyste. Lorsque l’on opère une sélection, on fixe l’attention sur des points précis tandis que d’autres sont négligés. L’indésirable sélection sollicite une attention consciente et volontairement concentrée. Freud observe qu’ « en conformant son choix à son expectative, l’on court le risque de ne trouver que ce que l’on savait d’avance. En obéissant à ses propres inclinations, le praticien falsifie tout ce qui lui est offert10 ». Pour lui, l’attention consciente, volontaire et concentrée, fait ainsi obstacle à la découverte ; il faut donc exercer une attention dont la fonction de sélection est initialement suspendue.

Le concept d’attention flottante contribue à la discussion sur l’attention du cartographe, avec toutefois deux limites. La première : alors que l’attention flottante en psychanalyse s’exerce sur la parole insolite de l’inconscient, donc par l’audition, l’attention du cartographe englobe d’autres modalités sensorielles, comme la vue. La deuxième : Freud ne propose pas une manière d’apprendre à pratiquer l’attention flottante. Or, l’apprentissage d’une telle qualité de l’attention est essentiel au développement de la méthode cartographique.

Attention suspendue

Le concept de suspension, lui, a été créé par Edmund Husserl11 dans le cadre de la méthode de réduction phénoménologique, qui demande de mettre entre parenthèses tout jugement sur le monde. La suspension est une attitude d’abandon temporaire de l’attitude recognitive, dite naturelle par la phénoménologie. Il s’agit d’une suspension de la politique cognitive de la représentation, celle par laquelle la connaissance s’organise à partir de la relation sujet-objet.

Depraz, Varela et Vermersch12 ont développé ce qu’ils nomment la pragmatique phénoménologique. Ils soulignent que Husserl a formulé théoriquement la méthode de la réduction, sans pour autant poser le problème de sa mise en pratique concrète. Les auteurs argumentent qu’il est nécessaire de développer une vraie méthode de recherche portée sur l’expérience, ce qui les mène à décrire et à discuter de quelques pratiques, comme la méditation bouddhiste, l’entretien d’explicitation, la vision stéréoscopique et la séance de psychanalyse. Dans le cadre de la recherche cartographique, nous pouvons rapprocher le macro-contexte de la dynamique de transformation du problème général de la recherche, et les micro-contextes de l’auto-définition des micro-problèmes lors des réunions consécutives aux visites du terrain. Ces deux contextes interagissent dans une logique récursive, l’un engendrant l’autre et inversement.

Les trois auteurs13 considèrent que le geste de suspension provoque deux bifurcations de l’attention. D’abord un changement de la direction de l’attention : habituellement tournée vers l’extérieur, elle est redirigée vers l’intérieur. Ensuite, un changement de la qualité ou de la nature de l’attention : elle délaisse la recherche d’informations pour se rendre disponible à accueillir ce qui apparaît. L’attention ne cherche alors rien de précis, elle se trouve ouverte à la rencontre. Il s’agit d’un geste de lâcher-prise (letting go). L’attention à soi, ainsi que le geste attentionnel d’ouverture et d’accueil surviennent à partir du geste de suspension. Ainsi, la suspension, la redirection et le lâcher-prise ne se succèdent pas. Au contraire, ils s’enchaînent tout en se conservant, en s’entrelaçant.

Dans le cas de la cartographie, sa simple présence sur le terrain expose le chercheur à de nombreux faits saillants qui semblent convoquer l’attention. Cependant, plusieurs d’entre eux ne sont que des éléments de dispersion, au sens où ils produisent une succession de déplacements du problème de l’investigation. Alors, il importe, comme le souligne Freud, d’être prudent, car la suspension doit assurer que, dès le début tout sera digne d’intérêt. Mais pour lui, l’attention flottante se maintient avec l’ajustement subtil de l’accord des inconscients : ce sont les manifestations de l’inconscient qui réveillent l’attention ouverte de l’analyste, suscitant le geste de prêter attention. De même, l’ouverture de l’attention du cartographe ne signifie pas qu’il doit prêter attention à tout ce qui le trouble. La redirection est, en ce sens, une résistance à ce qui disperse son attention.

Dans un langage phénoménologique, la suspension est l’acte de démontage de l’attitude naturelle. Du point de vue de la cartographie, la suspension relève de la politique cognitive de la représentation, c’est-à-dire, d’un régime cognitif dont l’organisation est polarisée par la dichotomie sujet-objet. Il est important de souligner que, lors du geste de suspension, l’attention qui se tourne vers l’intérieur accède à des données subjectives – des intérêts préalables et des savoirs accumulés – qui doivent être écartées afin que l’attention soit en syntonie avec le problème qui fait avancer la recherche. L’attention à soi est, en ce sens, une concentration sans focalisation, une ouverture, une attitude de préparation à l’accueil de l’inattendu. L’attention se déploie en une qualité de rencontre, d’accueil. Des expériences se passent alors, se déroulant souvent de façon fragmentée, privée d’une signification immédiate. Ce sont des pointes du présent, des mouvements émergents, des signes qui indiquent que quelque chose se passe, qu’une processualité est en cours. Certaines expériences contribuent à moduler le problème même, le rendant plus concret et mieux posé. Ainsi, une issue ou une réponse au problème surgit ; d’autres expériences mènent à des problèmes supplémentaires, qui devront être traités séparément.

L’accueil des signes est rendu possible par l’adoption d’une attitude attentionnelle de réceptivité active. Ces signes sont spécialement intéressants lorsqu’ils posent problème et forcent à penser. Dans ce cadre, ils constituent ce que Francisco Varela14 a nommé breakdown, exigeant que l’attention se tienne en ralentissant son mouvement. L’attention tâtonne, explore soigneusement ce qui l’affecte, sans qu’une compréhension ou une action immédiate soient produites. Ces explorations mobilisent la mémoire et l’imagination, le passé et le futur, dans un mélange difficile à discerner. Tous ces aspects caractérisent le fonctionnement de l’attention du cartographe durant l’étape de la production des données lors d’une recherche de terrain. Une question reste à éclairer : comment fonctionne l’attention après ce moment initial ? Nous nous pencherons sur les variétés de l’attention, pour que la dimension cartographique de la connaissance puisse être plus clairement identifiée.

Quatre variétés
de l’attention chez
le cartographe

Nous partons de l’idée d’une attention concentrée sans focalisation, ce qui nous permet de définir quatre variétés de fonctionnement attentionnel qui configurent le travail du cartographe : l’acte de tracer, le toucher, l’atterrissage et la reconnaissance attentive.

L’acte de tracer

L’acte de tracer15 est un geste de balayage du terrain. On peut dire que l’attention qui trace vise une sorte de but ou de cible mobile. Le cartographe entre dans le terrain sans connaître la cible à poursuivre ; elle apparaîtra de façon plus ou moins imprévisible, sans savoir d’où. Il est important pour le cartographe de localiser des pistes, des signes de processualité. Tracer, c’est aussi accompagner des changements de position, de vitesse, d’accélération, de rythme. Le tracer ne s’identifie pas à une recherche d’informations. L’attention du cartographe est, en principe, ouverte et sans focalisation, et la concentration s’explique par un accord subtil avec le problème posé. Il s’agit bien là d’une concentration par le problème et dans le problème. Il y a une tendance à l’élimination de l’intermédiation du savoir antérieur et des inclinations personnelles du chercheur. L’objectif est d’atteindre une qualité attentionnelle mouvante, immédiate et collée à l’objet-processus, ayant des caractéristiques proches de celles de la perception haptique.

La perception haptique a été étudiée à l’échelle du toucher par Géda Révész16. Le toucher est une modalité sensorielle dont les récepteurs sont distribués dans le corps tout entier, et qui possède la qualité d’être une réception-proche, son champ perceptif équivalant à sa zone de contact. La perception haptique se distingue de la perception tactile passive, où la stimulation reçue se limite à la portée du stimulus. En effet, la perception haptique est construite par les mouvements d’exploration du champ perceptif tactile, visant à atteindre une connaissance des objets. Elle est donc un bloc tactilo-kinesthésique formé à partir de fragments séquentiels. Elle mobilise l’attention et requiert une large mémoire de travail pour qu’à la fin de l’exploration une synthèse puisse se produire, résultant dans la connaissance de l’objet17.

Gilles Deleuze étend la portée de ce concept vers d’autres modalités sensorielles. Il distingue ainsi la perception haptique de la perception optique, qui organise le champ par la division entre figure et fond. La ségrégation autochtone fait que la forme se détache du fond et installe une hiérarchie, une profondeur dans le terrain. Au-delà du dualisme figure-fond, la perception optique participe à l’organisation cognitive par le dualisme sujet-objet, ce qui configure une vision éloignée, caractéristique de la représentation. La perception haptique, elle, est une vision proche où l’organisation figure-fond ne peut pas s’établir. L’œil tâtonne, explore, trace, tout comme l’oreille ou un autre organe pourraient le faire. La distinction la plus importante ici est celle entre la perception haptique et la perception optique, et non pas celle entre les différents sens – la vue, l’ouïe et le toucher. Pour Deleuze, le mouvement de la perception haptique se rapproche plus de l’exploration d’une amibe que du déplacement d’un corps dans l’espace. Le mouvement de l’amibe est en effet régi par des sensations directes, par des actions de forces invisibles telles que la pression, l’étirement, la dilatation et la contraction. Ce n’est pas le mouvement qui explique la sensation, mais l’élasticité de la sensation qui explique le mouvement18. Telle une antenne parabolique, l’attention du cartographe mène une exploration asystématique du terrain, par des mouvements plus au moins aléatoires d’allers-retours, sans se préoccuper des possibles redondances. Cela se poursuit jusqu’à ce que l’attention, dans une attitude de réceptivité active, soit touchée par quelque chose.

Le toucher

Le toucher est perçu comme une sensation rapide, comme une petite lueur qui actionne instantanément le processus de sélection. L’idée d’une sélection indépendante de l’intérêt a été pensée par Husserl à travers le concept de remarquer, qui rend compte du contact léger avec des traits momentanés, ou avec des parties d’un objet ayant une force capable d’affecter. Ce qui est remarqué peut devenir une source de dispersion, mais peut aussi alerter19. Il y a quelque chose qui se détache de l’ensemble des éléments observés, vu en principe comme homogène, et y est mis en relief. Cette mise en évidence n’est pas due à une inclination ou à une décision du cartographe, elle n’est pas subjective. Ce n’est pas non plus un simple stimulus qui distrait, qui attire le point focal et se traduit par une reconnaissance automatique. Il y a quelque chose qui se passe et exige l’attention.

L’environnement perceptif apporte un changement, donnant à voir une perturbation par rapport à la situation qui était perçue jusqu’alors comme stable. Cela signale qu’il y a un processus en cours, processus qui requiert une attention concentrée renouvelée. Ce qui en ressort n’est pas tout à fait une figure, mais une rugosité, un élément hétérogène. Il s’agit d’une rugosité d’origine exogène, car l’élément troublant provient de l’environnement. Selon la distinction établie par Suely Rolnik20, la subjectivité du cartographe est affectée par le monde en sa dimension de matière-force, non pas en sa dimension de matière-forme. L’attention est atteinte à ce niveau-là, il se passe une activation au niveau des sensations, et non pas à celui des perceptions ou des représentations d’objets.

Employant un terme anglo-saxon, la psychologie cognitive appelle mismatch le phénomène d’irruption de quelque chose dans le champ perceptif, créant une situation de décalage par rapport à l’état cognitif antérieur. C’est le mismatch qui est à l’origine de la saisie immédiate et irréfléchie de l’attention21. L’attention du cartographe est saisie de façon involontaire, presque réflexe, mais on ne connaît pas encore ce qui la capture. Une réaction d’orientation a lieu. Tel que l’on observe chez les animaux, les récepteurs sensoriels se tournent vers la source de changement.

L’atterrissage

Le toucher peut prendre du temps pour se produire et peut avoir différents degrés d’intensité. Son importance pour le développement d’une recherche de terrain révèle que celle-ci dispose de multiples entrées et qu’elle ne suit pas un chemin unidirectionnel pour atteindre une fin déterminée. En se rendant attentive au toucher, la cartographie cherche à assurer la rigueur de la méthode, sans négliger l’imprévisibilité du processus de production de la connaissance, cette imprévisibilité étant une exigence positive du processus d’investigation ad hoc. Le geste d’atterrissage indique que la perception – visuelle, auditive ou autre – réalise un arrêt et le champ se clôt, comme un coup de zoom. Un nouveau territoire prend forme, le champ de l’observation gagne une nouvelle configuration. L’attention change d’échelle, en même temps qu’elle touche le plan collectif des forces mouvantes et des affects.

Selon Vermersch22, on change de fenêtre attentionnelle. Dans le domaine des études de l’attention, la notion de fenêtre attentionnelle souligne qu’il existe toujours un certain cadre d’appréhension. Il y a un geste qui délimite un centre plus prégnant, autour duquel s’organisent momentanément un champ, un horizon, enfin, une périphérie. La fenêtre est une référence spatiale, mais elle n’est pas que cela. Elle est avant tout une référence au problème des limites et des frontières de la mobilité de l’attention. Ce concept porte surtout sur la dynamique de l’attention, étant donné qu’il y a mobilité au sein de chaque fenêtre, qu’il y a un passage menant d’une fenêtre vers les autres, et que celles-ci coexistent avec la première, même si elles ont un mode différent de présence.

Vermersch énumère cinq fenêtres-type, établies sur des supports historiquement liés à des pratiques cognitives, techniques ou culturelles. Ce sont le bijou, la page du livre, le salon, la cour et le paysage. La première est une micro-fenêtre avec une attention éminemment focale. La seconde est la fenêtre-page, à travers laquelle on fait une entrée dans le champ perceptif, suivie de mouvements d’orientation qui comportent déjà des indices de distribution de l’attention. La troisième est le salon, qui permet déjà l’attention partagée. La fenêtre-paysage est panoramique, capable de détecter des éléments proches et lointains et de les connecter. Chaque fenêtre crée un monde et chacune d’entre elles exclut momentanément les autres, même si d’autres mondes demeurent co-présents. Chaque visée à travers une fenêtre donne lieu, à son échelle, à différents gestes attentionnels.

La reconnaissance attentive

La reconnaissance attentive est le quatrième geste du cartographe. Que fait-on lorsque l’on est attiré par quelque chose qui oblige à l’atterrissage de l’attention et exige de nouvelles configurations du territoire de l’observation ? Si l’on se demande « qu’est-ce que cela ? », on sort de la suspension et on retourne au régime de la recognition. L’attitude investigatrice du cartographe serait mieux formulée par la phrase « allons voir ce qui se passe », car elle invite à accompagner un processus, et non à représenter un objet. Bergson propose de distinguer la reconnaissance automatique de la reconnaissance attentive. La reconnaissance automatique attribue à l’action un rôle éminent : reconnaître un objet devient synonyme de savoir s’en servir. Les mouvements prolongent la perception pour obtenir des effets utiles et nous éloignent de la perception même de l’objet.

Bergson considère que la reconnaissance attentive permet, au contraire, de nous reconduire à l’objet pour mettre en relief ses contours singuliers. La perception est lancée vers des images du passé conservées dans la mémoire, à l’opposé de ce qui se passe dans la reconnaissance automatique, où elle est lancée vers l’action à venir. « Tandis que, dans la reconnaissance automatique, nos mouvements prolongent notre perception pour en tirer des effets utiles et nous éloignent ainsi de l’objet aperçu, ici au contraire, ils nous ramènent à l’objet pour en souligner les contours. De là vient le rôle prépondérant, et non plus accessoire, que les souvenirs-images y jouent23 ». Bergson affirme ainsi que, lorsque l’équilibre sensori-moteur est troublé, il y a une exaltation de la mémoire involontaire.

Il est intéressant de noter que le concept de reconnaissance attentive démonte la notion traditionnelle de reconnaissance, basée sur l’idée d’une correspondance entre la perception et une image préalable ou schéma. L’originalité de l’analyse bergsonienne est de montrer que le processus de reconnaissance ne peut se faire de manière linéaire, comme une marche en ligne droite, mais procède par l’enchaînement de perceptions ou l’association cumulative des idées. La reconnaissance attentive se réalise sous la forme de circuits. D’une manière générale, le phénomène de la reconnaissance est compris comme une sorte de point d’intersection entre la perception et la mémoire. Le présent devient passé, la connaissance, reconnaissance. Dans le cas de la reconnaissance attentive, la connexion sensori-motrice est inhibée.

Mémoire et perception commencent alors à travailler ensemble, se répercutant l’une sur l’autre, sans l’interférence des engagements de l’action. La mémoire ne conserve pas la perception, mais la duplique. À chaque expérience avec un objet, deux registres se forment : l’image perceptive et l’image mnésique virtuelle. Lors de la reconnaissance attentive, la mémoire envoie à la perception des images qui lui ressemblent. Si celles-ci ne la recouvrent pas entièrement, un nouvel appel est lancé vers des régions plus éloignées de la mémoire, l’opération pouvant se poursuivre indéfiniment.

Excitée par le trouble qui opère une fissure dans le domaine sensori-moteur, la reconnaissance attentive, telle que formulée par Bergson, réalise un travail de construction, parcourant de multiples circuits en relances successives, toujours incomplètes, dont le résultat est une reconnaissance sans modèle mnésique pré-existant. La perception s’élargit, voyage en parcourant des trajets, flotte dans un champ gravitationnel, glisse avec assurance, survole et change de plan, produisant ainsi des données qui étaient déjà là. L’attention atteint quelque chose de « virtuellement donné », construisant l’objet-même à travers les circuits que l’attention parcourt.

Politique cognitive de l’attention cartographique

L’activation d’une attention aux aguets – flottante, concentrée et ouverte – est un aspect important de la formation du cartographe. L’idée de cultiver l’attention, proposée par Depraz, Varela et Vermersch, suggère une notion d’apprentissage qui n’implique pas la création d’une nouvelle habileté ou compétence. Il s’agit, là aussi, d’activer une virtualité, de potentialiser quelque chose qui « était déjà là ». L’attention est comprise comme un muscle qui s’entraîne, ayant toujours besoin d’être réactivée, n’étant jamais garantie.

L’apprenti cartographe cultive l’attention par la quête réitérée d’un tonus attentionnel, ce qui empêche à la fois la relaxation passive et la rigidité contrôlée. Lorsque Deleuze et Guattari24 soulignent que la cartographie n’est pas une compétence, mais une performance, ils indiquent cette direction. Son aspect proprement politique, la politique cognitive du cartographe, doit être ici développé.

Nous avons cherché à démontrer que la production des données se fait dès l’étape initiale de la recherche de terrain, qui perd ainsi le caractère d’une simple collecte de données. Il faut souligner que ce processus se déroule tout au long des étapes suivantes, traversant les analyses postérieures des données et l’écriture des textes, étant toujours en marche lors de la publication des résultats. Il faudrait y inclure également la circulation du matériel écrit et sa lecture par les intéressés, sans oublier la contribution des participants de la recherche à la production collective de la connaissance.

En exposant la dynamique attentionnelle, nous avons cherché à décrire la cartographie comme une méthode qui adopte une perspective de la connaissance qui échappe
tant à l’objectivisme qu’au subjectivisme. L’objectivisme et le subjectivisme sont deux facettes d’une même politique de recherche – la politique de la représentation. Plus qu’une position épistémologique, la représentation est une politique cognitive corporifiée par beaucoup de chercheurs, de sorte que cela semble une « attitude naturelle ».

Pour Bruno Latour25, il s’agit d’adopter un constructivisme qui prend au sérieux les limites du savoir et les contraintes de la matière. Le cartographe est alors guidé par les directions indiquées par des qualités inattendues et par la virtualité des matériaux. La construction de la connaissance se distingue d’une progressive maîtrise du champ de l’enquête et des matériaux qui y circulent. Il est question, dans une certaine mesure, d’obéir aux exigences de la matière et de se laisser attentivement guider, en accueillant le rythme et en accompagnant la dynamique du processus en cours.

Cette politique cognitive ne considère pas la matière comme une force aveugle ni comme le simple support passif d’un mouvement de production agité par le chercheur. En réalité, la matière ne se soumet pas à la maîtrise, mais, à l’inverse, expose les filons à être suivis et offre une résistance à l’action humaine. Plus qu’une maîtrise, la connaissance apparaît comme une composition.

Enfin, la méthode cartographique fait de la connaissance un travail d’invention, comme l’indique l’étymologie latine du terme invenire – composer avec des restes archéologiques. L’invention a lieu à travers le cartographe, mais n’est pas son fait, car il n’y a pas d’agent de l’invention. Il se passe que, à la fin, lorsque l’on réalise ce que Bergson26 a appelé mouvement rétrograde de la pensée, nous nous habituons à oublier le lent et laborieux processus de construction de la connaissance, arrivant même à croire qu’il n’a pas existé et que, s’il a existé, il n’a pas été important pour l’élaboration des résultats obtenus.

C’est une illusion de l’intelligence que nous devons chercher à effacer, ainsi que l’illusion d’une supposée attitude naturelle. À leur place, on peut cultiver l’attention cartographique, celle qui, à travers la création d’un territoire d’observation, fait émerger un monde qui existait déjà comme virtualité et qui, enfin, gagne une existence sensible par son actualisation.

Traduit du portugais (Brésil) par Clarissa Paranhos et Manuela Link de Romero

1 Ce texte est le résultat du projet de recherche Attention et invention dans la production collective d’images, soutenu par le CNPq. Je remercie les collègues du groupe de recherche Cognition et Subjectivité, spécialement les amis André do Eirado et Eduardo Passos, pour les discussions et les suggestions qui ont accompagné l’élaboration de ce texte. Sur la méthode cartographique, voir Deleuze G., Guattari F., Mille plateaux, Les Éditions de Minuit, Paris, 1980.

2 Freud S., Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique, https://psycha.ru/fr/freud/1912/conseils_medecins.html

3 Bergson H., Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit, 1896, dans Robinet A., (éd), Œuvres, Paris, Presses universitaires de France, 2001 [1959].

4 Varela F., Thompson E., Rosch E., L’inscription corporelle de l’esprit, Seuil, Paris, 1993.

5 Le concept de virtuel est employé ici à la manière de Henri Bergson. Le virtuel s’actualise selon un processus de création et de différenciation. En ce sens, il se distingue du possible, qui se réalise à travers un processus de limitation et de ressemblance. Pour une distinction détaillée du virtuel et de l’actuel, voir Deleuze G., Le bergsonisme, Paris, PUF, 1966. Un bon exemple d’actualisation d’une virtualité en tant que production de ce qui était déjà là est la production des mains d’un pianiste par des entraînements répétés.

6 Boutang P. A., L’abédédaire de Gilles Deleuze, 3 DVD, Paris, Éditions Montparnasse, 2004.

7 Kastrup V., Tedesco S., & Passos E., Políticas da Cognição. Porto Alegre, Sulina, 2008.

8 James W., The principles of psychology, Great bok of the western worls, (Great books of the western world, Vol 53).  Chicago, Enciclopaedia Britannica, 1890.

9 Caliman, L. V., A biologia moral da atenção. A constituição do sujeito (des) atento. Thèse de doctorat, Universidade Estadual do Rio de Janeiro, Instituto de Medicina Social, Rio de Janeiro, 2006; Lima R., Somos todos desatentos?, Rio de Janeiro, Relume Dumará, Mack, A., & Rock, I, 2004.

10 Freud S., Conseils aux médecins sur le tritement psychanalitique, 1912,

https://psycha.ru/fr/freud/1912/conseils_medecins.html

11 Husserl, E., De la synthèse passive, Grenoble, Jérôme Milon, 1998.

12 Depraz N., Varela F., & Vermersch P. (Eds), On becoming aware. A pragmatic of experiencing. Amsterdam, John Benjamin, 2003.

13 Depraz N., Varela F., Vermersch P. (Eds), On becoming aware. A pragmatic of experiencing. Amsterdam, John Benjamin, 2003.

14 Varela F., Quel savoir pour l’éthique?, Paris, La Découverte, 2004.

15 Nous employons le verbe « tracer » au sens de « suivre à la piste (des animaux) », ou encore, de « suivre, par des technologies diverses, les déplacements de quelqu’un ou de quelque chose ». Les dictionnaires en ligne Ortolang et Larousse.

16 Révész, G., Psychology and art of the blind, London, Longmans Green, 1950.

17 Hatwell I., Strer, A., & Gentaz E. (Eds.), Toucher pour connaître, Paris, PUF, 2000.

18 Deleuze, G., Francis Bacon, Logique de la sensation (2 vols), Paris, Éditions de la Différence, 1981.

19 À propos de la classification des gestes chez Husserl, voir Vermersch P., La prise en compte de la dynamique attentionnelle: Eléments théoriques. Expliciter, p. 43, 27-39, 2002; Vermersch P., L’attention entre phénoménologie et sciences expérimentales: Eléments de rapprochement. Expliciter, p. 44, 14-43, 2002.

20 Rolnik S., Cartografia sentimental, Pôrto Alegre, Sulina/Editôra da Universidade Federal do Rio Grande do Sul, 2006.

21 Mialet J-P., L’attention, Paris, PUF, 1999.

22 Vermersch P., La prise en compte de la dynamique attentionnelle: Eléments théoriques, op.cit.

23 Bergson H., Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit, op.cit.

24 Deleuze G., Guattari F., Mille plateaux, Paris, Les Éditions de minuit, 1980.

25 Latour, B., Promises of constructivism, www.bruno-latour.fr/sites/default/files/87-CONSTRUCTIVISM-GB.pdf, 2003.

26 Bergson H., « Introduction (deuxième partie) : de la position des problèmes » (1922), La pensée et le mouvant dans Robinet A. (éd) Œuvres, Paris, Presses universitaires de France, 2001 [1959].

Virgínia Kastrup

Docteure en psychologie clinique de l’Université pontificale de São Paulo, elle a obtenu un post-doctorat au CNRS et au Conservatoire national des arts et métiers à Paris. Professeure à l’Instituto de Psicologia de l’Universidade Federal do Rio de Janeiro et au Programme post-doctoral en psychologie de la même université. Ouvrage paru en français : Histoires de cécité (avec Laura Pozzana), Les doigts qui rêvent, Talant, 2015.