Résurgence holocénique contre plantation anthropocénique

 

La « soutenabilité » est le rêve de transmettre une terre habitable aux générations futures, humaines et non-humaines1. Mais le terme est également employé pour dissimuler des pratiques destructrices, et cette utilisation est si répandue que le mot me fait la plupart du temps à la fois rire et pleurer. Pourtant, il y a des raisons de rêver, d’objecter, et de se battre pour des alternatives. Dans cet article, plutôt que de critiquer le mot, je vais le prendre au sérieux, et le réaffirmer comme un argument radical face à une pratique hégémonique.

Cet article soutient qu’une soutenabilité digne de ce nom exige la résurgence d’un modèle multi-espèces, c’est-à-dire la recréation de paysages rendus viables grâce aux actions croisées de multiples organismes. Les plans et les programmes humains concentrent l’intérêt de la plupart des spécialistes de la soutenabilité. À l’opposé, je soutiens que les modes de vie humains pourront se maintenir dans le temps seulement s’ils acceptent de se mettre en phase avec les dynamiques créées par la résurgence d’un modèle multi-espèces. L’inverse est également vrai – et c’est un message urgent pour notre époque. Là où cette résurgence est bloquée, de terribles écologies prennent le relais, menaçant à terme la possibilité de la vie. J’utilise le mot plantation dans son sens le plus large pour évoquer des écologies simplifiées, conçues dans l’unique but économique de créer des actifs (assets) pour de futurs investissements – et éliminer la résurgence. Ces plantations sont faites pour supprimer tous les êtres qui ne peuvent être identifiés comme de possibles actifs. Elles sont également le support de nouvelles écologies de prolifération, qui génèrent la propagation immaitrisable de maladies et de pollutions issues d’une forme de vie « augmentée » en plantation. Contrairement à ce que j’appelle la résurgence, la prolifération menace la vie sur Terre. (…)

Qu’est-ce que la résurgence ?

Les perturbations2, qu’elles soient d’origine humaine ou autre, éradiquent les assemblages multi-espèces, mais les écologies vivables reviennent. Après un feu de forêt, les semis germent dans les cendres et, avec le temps, une autre forêt peut pousser dans le sol brûlé. La forêt qui repousse est un exemple de ce que j’appelle résurgence3. Une forêt qui repousse signifie et suppose le renouvellement des relations inter-espèces qui rendent possibles l’existence et l’équilibre des forêts. La résurgence est l’œuvre de nombreux organismes qui négocient leurs différences pour forger des assemblages de viabilité multi-espèces au milieu des perturbations. Cela concerne aussi les humains : sans résurgence, ils ne peuvent pas assurer leurs moyens de subsistance. Cette dépendance à la résurgence est particulièrement évidente quand on considère la chasse et la cueillette : si les animaux et les plantes ne se renouvellent pas, les chasseurs-cueilleurs perdent leurs moyens de survivre. Mais, bien que les savants et les fermiers modernes soient enclins à l’oublier, cette dépendance est tout aussi forte pour les agriculteurs et les éleveurs – et donc aussi pour tous ceux qui vivent de leurs produits. L’agriculture est impossible sans résurgence multi-espèces.

J’ai constaté cette dépendance pour la première fois dans les années 1980 et 1990, à l’occasion d’une étude de la culture itinérante dans les montagnes Meratus du sud Kalimantan, en Indonésie. Les Meratus Dayak avaient coupé des arbres pour construire de petites fermes dans la forêt tropicale ; après deux années de culture du grain, ils ont laissé la forêt repousser parmi les cultures maraîchères et arboricoles. En dix ans, des troncs d’arbres gros comme la cuisse occupaient les anciens champs. Les animaux sauvages, les herbes et les champignons participaient à cet assemblage qui formait une forêt en train de repousser ; après cinquante ans, des espèces anciennes sont revenues, et ont commencé à remplacer les nouvelles-venues. La forêt était un endroit pour la chasse et la cueillette des Meratus ainsi que pour la création de nouveaux champs. La repousse forestière a donc permis aux Meratus de conserver la combinaison agriculture-chasse-cueillette qui a sécurisé le maintien de leurs moyens de subsistance à la fin du XXe siècle.

La culture itinérante Meratus s’inscrit dans la forêt ; en revanche, l’agriculture à champ fixe est souvent imaginée comme l’antithèse de la dimension sauvage. C’est peut-être cet imaginaire qui a provoqué ma surprise lorsque j’ai constaté que les paysans sont eux aussi dépendants de la régénération forestière4. Dans une recherche plus récente sur la cueillette commerciale de champignons dans les forêts tempérées du Nord5, j’ai trouvé une relation tout aussi intime entre agriculteurs et forêts – du moins dans les zones où des générations de paysans avaient créé une agriculture pouvant être appelée durable (ou soutenable). Les paysans ont besoin des forêts pour de nombreuses raisons. Leurs animaux se nourrissent de plantes forestières ; la forêt fertilise leurs champs ; les plantes et les animaux forestiers répondent aux besoins quotidiens des agriculteurs. L’interaction de la forêt et du champ est essentielle à la viabilité intergénérationnelle pour les humains et leurs animaux domestiques, ainsi que pour d’autres espèces. Dans ce qui suit, j’appellerai cette interaction résurgence de l’Holocène pour indiquer son développement au cours des 10 000 dernières années, ainsi que sa dépendance vis-à-vis des capacités des espèces post-glaciaires. (…) Cette résurgence contraste avec la prolifération caractéristique de l’Anthropocène (…).

Holocène et Anthropocène :
indicateurs de condition humaine

Au cours des dernières années, des géologues ont suggéré l’existence d’une nouvelle époque géologique, qui devrait être nommée à partir des changements massifs du climat et de la sédimentation causés par les activités humaines. Cette époque porte donc le nom d’Anthropocène. Un débat animé s’en est suivi, sur la question de savoir si une telle époque existait réellement et à quel moment il fallait la faire commencer. Les archéologues ont formé le concept d’un « long Anthropocène » qui envisage les effets des activités humaines au moins depuis la domestication des animaux. Mais la plupart des autres scientifiques ont préféré utiliser le terme pour marquer la force écrasante des projets humains modernes. Au cœur de ces projets se trouve une combinaison d’écologies de plantation, de technologies industrielles, de projets de gouvernance étatique et impériale, et de modes d’accumulation capitalistes. Ensemble, ils ont déplacé plus de terre que les glaciers, et ont changé le climat de la Terre. Ils l’ont fait en permettant aux investisseurs d’élaborer des projets à grande échelle sur de longues distances pour transformer des lieux en plantations. Pendant ce temps, les taux d’extinction des espèces ont explosé. L’anthropocène est une époque où la viabilité multi-espèces – c’est-à-dire la viabilité tout court – est menacée.

Nommer la période moderne « Anthropocène » nous invite à revenir sur l’époque géologique précédente, l’Holocène, pour voir ce qu’elle permet de comprendre de la soutenabilité. Il y a environ douze mille ans, à la fin de l’Ère Glaciaire, le climat de la Terre s’est réchauffé et stabilisé6. Les humains se sont répandus un peu partout, s’installant dans de nouveaux modes de vie impliquant des cultures et des animaux domestiques. De nombreuses espèces ont été désavantagées par la propagation de l’homme, en particulier les grands animaux dont l’extinction a suivi l’expansion du Pléistocène tardif et de l’Holocène. Cependant, en comparaison avec la destruction moderne de l’environnement, il est possible de considérer l’Holocène comme une époque dans laquelle l’agriculture humaine a réussi à coexister avec une grande variété d’autres êtres vivants. S’il y a un sens à parler de soutenabilité, nous devons le chercher dans les écologies de l’Holocènes, y compris celles qui ont réussi à se maintenir dans le monde contemporain.

Comment l’agriculture a-t-elle maintenu sa viabilité pendant la longue période de l’Holocène ? L’agriculture du temps de l’Holocène a privilégié les mêmes processus de résurgence et les mêmes assemblages d’espèces forestières que l’expansion multi-espèces qui a suivi l’Âge Glaciaire, aussi bien pour le renouvellement local que pour les déplacements de plantes sur de grandes distances7. En effet, les plantes ont dû voyager pour survivre : le froid et la sécheresse produits par la glaciation ont chassé de nombreuses espèces. Les espaces favorables où ces espèces ont pu trouver asile pour continuer à prospérer sont alors devenus des refuges. Lorsque les glaciers se sont retirés, et que le monde est redevenu plus chaud et humide, les êtres vivants ont quitté les refuges pour se disperser, recréant ainsi des forêts, des zones humides et des prairies. Dans les pays tempérés, après la première vague de plantes rudérales (ou adventices), les arbres forestiers sont venus occuper des lieux autrefois gelés. Les arbres sont mobiles et peuvent donc s’adapter aux mouvements de l’agriculture. En sortant des refuges, les plantes ont illustré l’initiative vitale qui les a aidées à survivre aux perturbations humaines. Les fermiers de l’Holocène réduisent les forêts, mais chaque fois que les fermes sont abandonnées, les forêts reprennent possession de la terre. Imitant leur propagation post-glaciaire, les forêts n’ont jamais cessé de faire retour. Dans le même temps, aussi bien les cultures que les animaux domestiques dépendent des nutriments tirés des forêts. L’agriculture a non seulement coupé mais aussi appauvri les forêts, et pourtant les forêts ont toujours rebondi.

On pourrait dire que l’agriculture de l’Holocène a permis la permanence des renouvellements qui ont prévalu dans la période qui a suivi l’Âge Glaciaire. Dans leur avancée, les glaciers et les fermes repoussent les écologies antérieures ; dans leur retraite, les deux exploitent l’agilité multi-espèces du renouvellement écologique. Heureusement, une telle agilité n’a pas disparu. En ce sens, les modes d’existence de l’Holocènes font encore partie du monde contemporain, bien qu’ils soient talonnés et attaqués par de puissantes alternatives modernes. Pour exprimer l’importance de cette continuité, j’ai besoin d’un usage spécialisé des mots : les termes Holocène et Anthropocène ne désignent pas ici une chronologie singulière, mais indiquent plutôt des modes écologiques divergents qui s’enchevêtrent et coexistent à travers le temps historique, dont ils trament les histoires. Pour préserver la viabilité, nous devrons sauvegarder les écologies issues de l’Holocène, et pour ce faire, nous devons apprendre à faire attention à elles.

Les plantes n’occupent pas automatiquement les lieux ; leurs assemblées se forment à travers des négociations inter-espèces. Dans le reste de cet article, j’utilise les relations entre les champignons et les plantes pour représenter les nombreux types de relations multi-espèces par lesquelles émergent la résurgence de l’Holocène, d’une part, et la prolifération de l’Anthropocène, d’autre part. Les champignons sont des acteurs importants dans la fabrication du paysage ; et pourtant, la plupart d’entre nous ne leur prêtons pas grande attention. Ils sont donc de bons ambassadeurs de tous les mondes cachés dont l’existence rend possible la soutenabilité des modes de subsistance, y compris ceux des humains. Dans ce qui suit, je considère deux modes de vie fongiques distincts, que nous pourrions considérer comme équivalents de la « chasse » et de l’« agriculture8 ». Mes champignons-chasseurs sont des décomposeurs. Ils localisent les proies végétales, et s’y installent pour se régaler. En abattant les arbres stressés et en fournissant des nutriments aux nouveaux arrivants, ils permettent le renouvellement forestier. Mes champignons-agriculteurs, eux, forment des liens symbiotiques appelés mycorhizes avec les racines des arbres. Comme les agriculteurs, ils prennent soin de leurs plantes, leur fournissant de l’eau et des nutriments. En retour, les plantes leur procurent un repas glucidique. Les deux modes de vie sont importants pour la résurgence de l’Holocène, mais je me concentre d’abord sur les mycorhizes. Je me tournerai ensuite vers les décomposeurs pour montrer comment la plantation bloque la résurgence, et génère par là même une ingérable prolifération.

Le matsutake et la résurgence de l’Holocène

Ma récente recherche a suivi des voies écologiques et commerciales où est impliqué un groupe de champignons mycorhiziens apparentés appelés matsutake9. Le matsutake a une odeur puissante très caractéristique. Ce parfum a contribué à en faire un régal gastronomique au Japon. Les prix ont augmenté de façon spectaculaire dans les années 1970 et 1980, alors que l’offre intérieure de matsutake des forêts japonaises a fortement diminué. Et on n’est jamais vraiment parvenu à cultiver le matsutake avec succès. Mais il s’est avéré que des forêts de l’hémisphère nord présentent des écologies favorables à sa croissance, et depuis les années 1980 de puissants flux commerciaux importent au Japon des champignons de forêts d’Amérique du Nord, de Chine, d’Afrique du Nord, d’Europe nordique et d’autres régions.

Le matsutake se développe dans des forêts au pouvoir nutritionnel faible ; là où des sols sont riches, d’autres champignons s’imposent et les déplacent. En Asie de l’Est, ils sont associés aux forêts paysannes où ils dépendent des perturbations générées par les agriculteurs. Ceux-ci percent et dégagent la forêt d’une manière qui avantage le matsutake par rapport à d’autres champignons concurrents. Comment le matsutake rend-il possible la résurgence de l’Holocène ? (…)

L’agriculture dépend des forêts – et les forêts exigent la résilience de la résurgence. Le matsutake nous montre les débuts sans cesse répétés et la logique de ce processus. Les pins établissent un partenariat avec les matsutake, et colonisent le sol minéral mis à nu par les pratiques paysannes. Le matsutake rend les nutriments disponibles pour le pin à partir des sols minéraux ; les pins donnent aux matsutake leur dose de glucides. Comme les pins et les matsutake réhabilitent les terres nues en forêts, les arbres feuillus suivent le mouvement et s’installent. Si les agriculteurs ne continuaient pas à perturber la région, les pins finiraient par disparaître. Mais l’exploitation continue par les agriculteurs relance en permanence le besoin d’un renouvellement de la forêt. Les pins et les matsutake se rendent mutuellement service. C’est l’acte d’ouverture de la résurgence de l’Holocène. Si l’on peut dire que les paysages agricoles japonais sont « soutenables », c’est en raison de leur très longue relation avec les pins, les matsutake et la résurgence des forêts, qui rend possible leur mode de vie agricole. (…)

De telles transformations nous amènent aux efforts de l’agriculture moderne pour se défaire de toute dépendance envers la résurgence de la forêt. Passons maintenant à la plantation et aux nouvelles formes de mouvements biologiques qu’elle engendre, que j’appelle prolifération. Mon exemple est un autre champignon, celui-ci un décomposeur : un chasseur qui est en train de tuer les frênes à travers l’Europe.

Mort des frênes et écologies
d’extinction de l’Anthropocène

Au début des années 1990, en Pologne, une forme étrange de mort a été signalée parmi les frênes. Un champignon à propagation rapide – dont la présence n’avait jamais encore été signalée – a été déclaré responsable, Hymenoscyphus pseudoalbidus. Depuis lors, le champignon s’est répandu dans presque toute l’Europe. Dans de nombreux endroits, plus de 90 % des arbres sont infectés par le champignon, qui provoque des taches foliaires, des chancres, le flétrissement et la mort des arbres. (…) Au début, les mycologues pensaient qu’il pourrait être un virulent mutant de Hymenoscyphus albidus, un inoffensif saprophyte venu des feuilles de frêne en décomposition sur le sol des forêts d’Europe de l’Est. Mais par la suite, un travail de détective a finalement démontré que le champignon est une importation asiatique récente. Ses cousins ​​asiatiques appartiennent à la même espèce, mais ils font peu de mal aux frênes asiatiques, car ils restent cantonnés dans le feuillage plutôt qu’infecter l’arbre10. En Europe, un nouveau cycle de vie fongique est apparu au cours duquel le champignon s’est mis à pousser d’abord dans les feuilles avant de coloniser le tronc, causant finalement la mort de l’arbre. La reproduction sexuée annuelle a rapidement propagé le champignon, qui a su s’adapter face aux réponses de la population génétiquement hétérogène des frênes européens. Cette maladie est spectaculaire et apparemment incurable. Il est possible que l’Europe perde la plupart ou la totalité de ses frênes. (…) Les écologistes soulignent que les frênes sont une espèce clé, ce qui signifie qu’ils soutiennent beaucoup plus de vies que la leur. Des insectes, des lichens, des champignons, des mollusques et des oiseaux dépendent entièrement des frênes. Comme l’affirme un groupe de chercheurs, « la perte d’une forte proportion de frênes risque d’avoir une cascade d’effets écologiques sur les écosystèmes et la biodiversité11 ».

Comment s’est propagé le dépérissement des frênes ? Il est difficile de dissocier sa propagation rapide de l’industrialisation du commerce de pépinière en Europe. Le frêne est un arbre très répandu en Europe, où il a accompagné le développement des humains en leur fournissant depuis longtemps du bois de construction. Il n’y a pas eu besoin de l’importer. Pourtant, des centaines de milliers de jeunes arbres ont été expédiés pour des programmes de replantation, à la fois publics et privés, y compris dans des lieux où les frênes sont communs. Un rapport de la FAO décrit la situation en Europe :

« Jusqu’à il y a 40 ou 50 ans, le commerce horticole se faisait surtout au niveau local. Les pépinières élèvent des plantes près de l’endroit où elles seront plantées… À partir des années 1970, cependant, l’industrie change rapidement… À partir de ce moment, les plants ou les boutures sont produits par des pépinières spécialisées, transportées vers d’autres pépinières où ils sont mis dans des conteneurs de trois litres, puis dans des pots plus grands… Le développement du commerce international des plantes résulte en grande partie de l’adoption généralisée du transport par conteneurs : l’espace disponible dans les porte-conteneurs (certains pouvant transporter plus de 18 000 conteneurs de taille standard) permet de transporter par mer des dizaines de milliers de plantes qui atteignent ainsi leurs lieux de distribution en quelques jours ou quelques semaines…. Inévitablement, la production de plantes s’est concentrée… Les jeunes plants étaient souvent fournis par des pépinières de régions où le coût de la main-d’œuvre était très bas, d’abord en Europe centrale et orientale, puis loin de l’Europe, jusqu’en Asie, en Afrique et en Amérique du Nord et du Sud12 ».

Un repas sans fin : déchaînement de la prédation

Les managers considèrent que la production d’arbres industriels et la navigation à longue distance sont économiques et efficaces. Mais cette approche entérine les hégémonies que les anthropologues essaient précisément de remettre en question. La pépinière industrielle est un exemple de réorganisation du monde vivant en actifs (assets), c’est-à-dire sa transformation en ressources pour de nouveaux investissements. C’est le principe derrière ce que j’appelle la plantation. Les plantations disciplinent ces organismes envisagés comme des ressources en les dissociant de leurs mondes vivants (lifeworld). Les investisseurs simplifient les écologies pour normaliser leurs produits et maximiser la rapidité et l’efficacité de la réplication. Les organismes sont retirés de leurs écologies natales pour les empêcher d’interagir avec des espèces sœurs ; ils sont conditionnés pour se coordonner seulement avec des répliques – et avec le temps du marché.

La simplification des plantations prive intentionnellement les organismes de leurs partenaires écologiques habituels, car ceux-ci sont perçus comme des entraves à la production d’actifs. D’une part, les organismes presque identiques sont emballés ensemble ; d’un autre côté, ils sont aliénés de tous les autres. C’est une forme écologique étrange – et cela a des conséquences non seulement pour les organismes actifs, mais aussi pour leurs prédateurs. Imaginez le festin des champignons « chasseurs » : un repas sans fin de proies sans défense, toutes identiques.

Les plantations deviennent alors des incubateurs pour les ravageurs et les maladies, y compris les pathogènes fongiques. Les écologies de plantation créent et propagent des micro-organismes virulents. Les plantations sont des investissements lointains ; les marchés diffusent leurs produits globalement, avec une vitesse sans précédent. Dans une pépinière industrielle, le sol avec ses micro-organismes est collecté partout dans le monde pour être transféré n’importe où. Et la propagation des pathogènes ne se limite pas aux autres plantations. Les frontières de la plantation et de la forêt se sont estompées : parce que les frênes cultivés dans les pépinières sont mélangés dans des paysages auto-ensemencés, leur dépérissement se propage aussi dans la forêt. Ironiquement, cette propagation semble être un exemple du mouvement même des champignons et des plantes que j’ai célébré en discutant de la résurgence de l’Holocène. Mais il s’est accéléré de telle façon qu’il est devenu méconnaissable. La vitesse compte. Les pathogènes végétaux ont toujours attaqué les plantes ; mais quand ce processus se déroule lentement, les paysages se rétablissent. La vitesse des attaques multiples est quelque chose de nouveau, et un produit de la prédominance de la forme de la plantation. Le fait que ces attaques touchent même ces arbres qui ont résisté aux perturbations humaines est particulièrement effrayant : la mort de ces arbres menace la résurgence dont nous dépendons.

Les plantations ne se contentent pas de diffuser les pathogènes. Elles les cultivent activement. La proximité instaurée entre tant de corps purifiés et homogénéisés afin de devenir des actifs – repas idéal des pathogènes – non seulement augmente leur potentiel pathogène mais les altère parfois complètement. En se frottant à tant de corps rassemblés, la reproduction fongique peut gagner une nouvelle vigueur, mobilisant des capacités mineures comme des formes alternatives de reproduction. L’économie de la plantation offre par ailleurs des opportunités de rencontres et de combinaisons entre pathogènes fongiques venant de différentes régions du monde, leur fournissant de nouvelles proies – comme il semble que cela ait été le cas des frênes. Et le festin continue, sans jamais manquer de nouveaux plats. Dans des écologies plus ordinaires, les pathogènes perdent de leur virulence avec le temps, en devant s’ajuster aux dynamiques épidémiologiques des populations qu’elles ravagent. Dans la plantation, au contraire, l’approvisionnement en corps frais est constamment renouvelé. Rien ne pousse les pathogènes à réduire leur virulence.

Bienvenue dans l’Anthropocène, dans lequel des organismes aliénés et désengagés, y compris les humains, se multiplient et se répandent sans se soucier des modes de vie multi-espèces. Une telle prolifération ne fait aucun ajustement pour prendre en compte les résidents précédents, et ne montre pas le moindre signe de limite. Le dépérissement des frênes est l’un des nombreux produits de l’économie des plantations, déployée partout dans le monde. Ces biologies sauvages bloquent la résurgence de l’Holocène et menacent la viabilité des paysages multi-espèces. (…)

Dans sa célébration des frênes, le botaniste britannique Oliver Rackham a posé le problème comme suit13 :

« La plus grande menace pour les arbres et les forêts du monde est la mondialisation des maladies des plantes : la manière désinvolte dont les plantes et les sols sont expédiés et transportés dans le monde, en quantités commerciales, entraîne inévitablement des maladies auxquelles les plantes des pays de destination sont incapables de résister. Cela a consisté à soustraire l’un après l’autre les arbres des écosystèmes du monde : si cela continue encore cent ans, combien en restera-t-il ? »

Le business as usual nous tue. Nous ne pouvons pas continuer à nous taire – et certainement pas si nous nous soucions de soutenabilité. (…) Pour affronter les défis de l’Anthropocène, nous devons faire davantage attention aux socialités qui se trament entre les espèces, socialités dont nous dépendons tous. Aussi longtemps que nous maintenons une séparation imperméable entre nous et tout ce qui n’est pas humain, nous faisons de la soutenabilité un concept cruel relevant de l’esprit de clocher. Nous perdons de vue le tramage commun qui rend possible la vie sur Terre des humains avec les non-humains. De toute façon, maintenir cette séparation ne fonctionne pas : les efforts des investisseurs pour réduire tous les autres êtres au statut d’actifs ont généré de terrifiantes écologies, que j’ai qualifiées de proliférations anthropocéniques. Mon exemple s’est porté sur la mort des frênes, mais j’aurai aussi bien pu parler des pathogènes humains issus d’autres écologies de simplification répondant au même modèle de la plantation. (…)

La soutenabilité est une affaire qui concerne une multitude d’espèces. Si nous rêvons de donner un monde vivable à nos descendants, nous devrons nous battre pour les possibilités de la résurgence. La plus grande menace à la résurgence est la simplification du monde vivant envisagé comme un ensemble d’actifs pour des investissements futurs. À mesure que le monde devient une plantation, des agents pathogènes virulents prolifèrent, tuant même des plantes et des animaux qui n’ont rien d’exotique. Je ne peux que répéter l’avertissement du botaniste Rackham : « si cela continue encore cent ans, combien en restera-t-il ? »

Traduit de l’anglais (USA) par Dominique Quessada

1 Cet article est la traduction partielle de « A Threat to Holocene Resurgence Is a Threat to Livability », paru dans Marc Brightman et Jerome Lewis, The Anthropology of Sustainability, New York, Palgrave Macmillan, 2017, p. 51-65. Nos remerciements à l’auteure pour nous avoir accordé l’autorisation de le republier avec queques coupes.

2 La perturbation est un changement relativement rapide des conditions des écosystèmes ; ce n’est pas nécessairement mauvais, et pas nécessairement humain. Malheureusement, les sciences humaines ont souvent mal compris le terme, qu’elles ont interprété comme un moyen de critiquer les humains ; sans cette implication (erronée), cela pourrait être un terme utile pour une anthropologie d’un monde toujours en mouvement. Voir Anna Tsing, The Mushroom at the End of the World: on the Possibility of Life in Capitalist Ruins. Princeton, Princeton University Press, 2015 (trad. Le Champignon de la fin du monde, Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2017, Paris, chap. 11). En attendant, on n’implique nullement ici que les écologies post-perturbation soient les mêmes que celles qu’elles remplacent. Cependant, leurs différentes trajectoires suivent une certaine logique et ne sont pas dues au seul hasard. Les dynamiques de résurgence post-perturbation sont étudiées en tant que succession.

3 La résurgence fait donc partie d’un groupe de mots concernant la santé écologique, qui inclut la résilience et la remédiation. J’ai choisi le terme de résurgence parce qu’il n’est pas étroitement calibré pour l’exactitude quantitative et conserve ainsi sa polysémie, avec des connotations poétiques. Le terme fait partie de mes efforts pour élargir le terrain dans lequel les sciences humaines et sociales pourraient s’engager dans des discussions ouvertes sans faire preuve d’exigences de correction philosophique, d’une part, ou de modèles quantitatifs, d’autre part, exigences qui bloquent le travail créatif commun. Voir Tsing, Le Champignon de la fin du monde, op. cit.

4 J’utilise le terme « forêt » au sens américain pour désigner un paysage avec des arbres. Mon utilisation est synonyme de « bois ».

5 Tsing, Le Champignon de la fin du monde, op. cit.

6 Dans le discours géologique officiel, l’Holocène commence il y a 11 700 ans, après le Pléistocène.

7 Le changement de la végétation dans l’Holocène a suivi des chemins dissemblables dans différentes régions. La propagation de la végétation après le retrait des glaciers dans l’hémisphère nord est particulièrement claire. En revanche, dans d’autres régions, les changements climatiques ont suivi des modèles plus locaux. Par exemple, l’augmentation de l’humidité de l’Holocène a permis à la végétation forestière de recoloniser les déserts glaciaires. Cependant, il me semble que l’étiquette Holocène (et, pire encore, celle de « quaternaire ») privilégie le Nord global, et une révision sérieuse des processus de formation terrestre doit être envisagée du point de vue du Sud.

8 Ce ne sont pas des essences ; comme avec les « chasseurs » humains et les « fermiers », leurs descendants peuvent changer. En expliquant ces modes de vie, je fais connaissance avec eux, mais ne les emprisonne pas dans des identités fixes.

9 Ma recherche faisait partie du travail du Matsutake Worlds Research Group. Voir Matsutake Worlds Research Group 2009. « Matsutake » fait référence à un groupe d’espèces apparentées, avec une attention particulière à Tricholoma matsutake et T. magnivelera.

10 FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations), Regional Conference for Europe, 2014. « The impact of global trade and mobility on forest health in Europe », www.fao.org/docrep/meeting/030/mj554e.pdf, pt. 53

11 Pautasso, Marco, Gregor Aas, Valentin Queloz, and Ottmar Holdenrieder, 2013. « European ash (Fraxinus excelsior) dieback—a conservation biology challenge », Biological Conservation, 2012, no 158, p. 41.

12 FAO, « The impact of global trade … », art. cit., II, 7-10.

13 Oliver Rackham, The Ash Tree, Dorset, Little Toller Books, 2014, p. 8-10.

 

Anna Lowenhaupt Tsing

Professeure d’anthropologie à l’université de Californie, Santa Cruz, et à l’université Aarhus au Danemark, a publié In the Realm of the Diamond Queen: Marginality in an Out-of-the-way Place (1993), Friction: An Ethnography of Global Connection (2004). Le Champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vie dans les ruines du capitalisme (La Découverte, 2017) est son premier ouvrage traduit en français.