L’appropriation du drapeau national au cœur du mouvement social en Algérie

Comment lire la présence imposante du drapeau national dans les cinq manifestations (22 février, 1er, 8, 15 et 22 mars 2019) organisées dans toutes les villes d’Algérie ? Ce présentéisme totalisant du drapeau national a incontestablement une profondeur historique et anthropologique. Il redonne un sens pertinent à la Nation réappropriée, cette fois-ci par la population qui surgit dans l’espace public. Le drapeau national est soulevé avec fierté par toutes les catégories sociales, permettant d’observer l’impressionnant métissage culturel, social et sexué qui transcende les différences régionales et culturelles instrumentalisées par le politique.

La mise en mouvement du drapeau national, plus qu’un symbole, est un acte sociopolitique. Il renforce la cohésion et la fraternité entre marcheuses et marcheurs. Le drapeau national regroupe et réunit dans un seul élan des groupes de personnes, hommes et femmes qui se parlent et conjuguent, dans le respect et la décontraction, leurs gestes et leurs paroles. Il redonne du charme et de la beauté aux manifestations de plus en plus massives dans toutes les régions de l’Algérie. Le drapeau flotte entre les mains des manifestants. Il est mobile. Il est proche des personnes qui n’hésitent pas, pour certaines d’entre elles, à le sacraliser, à lui donner une résonance affective. « C’est notre drapeau. Nous y tenons énormément. Il nous revient d’en prendre soin », affirme une femme. Il est de l’ordre du partage dans l’espace public, contrairement à celui fixé en haut de l’immeuble d’une institution étatique ou politique, éloigné de la population. Ce drapeau-là, celui du pouvoir, n’a pas la même signification. Il ne leur a jamais appartenu en raison du mépris institutionnalisé1 au cœur du mode de fonctionnement des institutions. Dans une très belle vidéo, il est possible d’observer un enfant, à peine âgé de 10 ans, enveloppé du drapeau national, soulevant une pancarte, où l’on peut lire : « L’Algérie m’appartient aussi ».

Un acteur au cœur du mouvement social

Il devient un acteur incontournable agissant auprès des marcheuses et des marcheurs. Il est porté individuellement par des enfants, des personnes âgées, des femmes, des jeunes ou moins jeunes et des personnes handicapées. Il peut être enveloppé autour du corps comme une immense écharpe. Il peut être aussi porté par un groupe de jeunes composé de cinq à six personnes qui encerclent un immense drapeau rectangulaire. Le drapeau national donne vie à la marche des manifestants du vendredi, devenue depuis plus d’un mois, un rituel politique. La durée du mouvement social conduit la population qui a investi les artères du centre-ville, à inventer des formes de mobilisation originales et inventives comme la distribution gracieuse de dattes et d’eau aux manifestants. Des jeunes bénévoles nommés les « brassards verts », donnent les premiers soins aux manifestants pris d’un malaise. La captation du drapeau national peut se lire comme un patriotisme profond producteur d’un enchantement collectif, donnant du bonheur aux personnes. Une femme d’une trentaine d’année disait : « Je retrouve enfin du bonheur en portant autour de moi le drapeau ».

Le drapeau ne concerne pas uniquement les marcheurs. Il suffit de relever les yeux pour se rendre compte de sa présence sur les balcons des immeubles. Il est fixé au volet de la fenêtre ou porté par des personnes admiratives qui visualisent, à l’aide de leurs portables, la marche des manifestants. Enfin, ils n’hésitent pas à leur offrir, du haut de leur balcon, de façon fraternelle, de l’eau ou des bonbons. Le drapeau national est parlant. C’est à partir du drapeau qu’un imaginaire pertinent est déployé pour donner du sens aux manifestations. Sur une pancarte portée par un jeune au cours de la manifestation du 22 mars 2019 à Oran, il est possible de prendre connaissance de l’interprétation des trois couleurs composant le drapeau national : « Nous sommes blancs d’espoir, verts de dégoût, rouges de colère ». Ce qui sous-tend que le port du drapeau national recouvre une dimension politique forte, une manière de dire au pouvoir qui ne veut pas encore partir, leur mécontentement mais aussi leur détermination à les « dégager ». Cette fusion entre l’appropriation du drapeau et le mot d’ordre « dégage », semble indiquer que l’Algérie est d’abord celle du peuple. Celui-ci a décidé que le pouvoir doit partir. « Dégage » est le slogan le plus populaire, le plus récurrent, scandé par les marcheurs. On peut reprendre quelques slogans qui insistent avec force sur la rupture avec le système politique : « FLN dégage », « Y’en a marre de ce système politique ».

Le drapeau national a été socialisé dans l’espace public de façon massive et exceptionnelle dans l’histoire de l’Algérie : les premiers jours de l’indépendance, à partir du 5 juillet 1962 ; à un degré moindre après la qualification de l’Algérie en Coupe du monde de 2009 face à l’Égypte ; et à présent, avec les marches débutées le 22 février 2019, date devenue désormais historique.

Le passé ressurgit dans le présent

L’histoire de la colonisation française en Algérie est constamment rappelée durant les manifestations. Le passé colonial et les millions de martyrs sont objectivés au cours des marches par la médiation du drapeau, des chants patriotiques et des slogans. Couvrir son corps du drapeau, le tenir par la main de façon affective, entonner collectivement le chant révolutionnaire « min gibalina talaa sawto al ahrar younadina », qu’il est possible de traduire par « de nos montagnes jaillit la voix de la liberté ». Le slogan « Algérie des martyrs » est constamment repris par les manifestants. Ils n’oublient pas de rendre hommage à deux dirigeants importants de la révolution algérienne, cités dans les pancartes portées par des jeunes marcheurs, en l’occurrence Larbi Ben Mehdi et Abane Ramdane, le premier torturé et tué par les militaires français, et le deuxième assassiné par les responsables militaires algériens. Pour les manifestants, il n’est pas question d’occulter l’histoire réelle du mouvement national, refusant parallèlement le récit national produit par le pouvoir. La jonction avec un passé revisité de façon critique par les manifestants, et le présent, celui de février et de mars 2019 insistant sur le départ immédiat des acteurs du régime politique actuel, montre combien les manifestants ont la capacité d’articuler avec lucidité l’histoire et la conjoncture politique. Ce slogan le montre bien : « Le système politique a sucé le sang des martyrs. Il faut qu’il dégage maintenant ». Giulia Fabbiano2 indique aussi l’originalité de l’entremêlement du passé et du présent, en référence à ce mot d’ordre chanté par les jeunes dans les stades de football : « harraga, chouahada » (Les jeunes qui ont fui le pays en brûlant, emportés de façon dramatique par la mer, sont des martyrs). Elle écrit : « Le caractère novateur, y compris dans cette formule et ses variantes, réside, me semble-t-il, dans l’usage de la Révolution comme temporalité historique à laquelle se raccorder en demandant à ses usurpateurs, qui s’en sont servi comme gage de leur pouvoir, de se retirer ».

Le football et le drapeau : une ferveur partagée

Il est difficile de passer sous silence ce qui s’est passé le 14 novembre 2009, après la victoire de l’équipe algérienne de football contre son homologue égyptienne, lui permettant d’accéder à la qualification pour la Coupe du monde. Le football ne peut être analysé de façon réductrice et rapide comme un phénomène social producteur d’aliénation. Il nous semble que c’est très mal connaître la société algérienne. Le football est fortement enraciné dans le tissu social et culturel. Il est le seul sport pratiqué quotidiennement par les enfants dans les différentes rues des quartiers populaires. Ces dernières années, les pouvoirs locaux ont été contraints de construire des petits stades dans les différents espaces urbains. Cette passion populaire revigore le drapeau national qui est présent durant les matchs de football et du même coup, redonne du sens à la Nation réappropriée de façon festive et joyeuse dans les stades. Or, ce jour du 14 novembre 2009, des milliers d’algériens et d’algériennes. ont fêté toute la nuit la victoire de l’équipe nationale. Le drapeau national fait de nouveau figure d’acteur incontournable. N’oublions pas que le drapeau et les chants critiques et libres des jeunes dans les stades de football, mettant à nu le fonctionnement du pouvoir actuel, sont la matrice des manifestations d’aujourd’hui. Les slogans se reproduisent dans l’espace public : « Voleurs, voleurs, dégagez ».

Ce que nous écrivions en 2009, après la victoire de l’Algérie sur l’Égypte, publié dans notre ouvrage sur la citoyenneté3, se reproduit aujourd’hui avec plus d’ampleur, même si l’état d’esprit est le même : celui de se réconcilier collectivement avec le drapeau national pour dire sa fierté d’être algérien. L’engouement autour du drapeau national est une réponse forte et catégorique à la dépossession et au viol de la Nation assurée par les différents pouvoirs qui se sont succédé depuis 1962. Rappelons les faits concernant le 14 novembre 2009. « L’appropriation du drapeau national par la population n’a pas été brutale ou spontanée. Toute une préparation intense bien avant le match de football du 14 novembre 2009 a été mise en œuvre. Un travail individuel et collectif a été assuré par la famille, les voisins, jeunes et vieux pour confectionner les multiples drapeaux posés dans les balcons, les voitures, les bâtiments, mais aussi sur leur propre corps. Ces corps en mouvement dévoilent une effervescence créatrice (« maman, envoie le drapeau » ; peins-moi mon visage aux couleurs nationales »). La société a démontré à la face des bureaucrates et des acteurs politiques encroutés dans leurs dogmes (« les jeunes sont paresseux » ; « ils n’aiment pas leur pays », etc.) qu’elle peut produire de façon autonome un patriotisme populaire décrispé, inventif, qui réfute tout calcul, pour s’investir corps et âmes dans la fête4. »

Tout se jouait sans la population

L’appropriation du drapeau national transcende les clivages culturels et politiques. Elle a bien un sens politique. Celui-ci indique l’importance de s’unir dans la pluralité. La proximité avec le drapeau est une façon de montrer que les jeunes veulent farouchement vivre en étant acteurs dans la construction du politique. Ils le disent avec leurs propres mots : « Nous ne sommes pas encore « enterrés, mais bel et bien fiers de montrer que nous existons ». Par la médiation du drapeau collé affectivement à leur corps, ils se réconcilient avec la Nation. Celle-ci a été l’objet de multiples coups de force, de violences institutionnelles et politiques multiples, conduisant les algériens à être orphelins de leur patrie. Tout se jouait sans eux, devenant spectateurs d’une vie politique qui s’organisait dans les coulisses de façon secrète et opaque entre les différents clans du pouvoir. La nation était dépossédée de son peuple, contraint à l’obéissance et à une forme de résignation morale. Tout lui était dicté par les pouvoirs qui étaient profondément indifférents à leurs attentes politiques et culturelles, le considérant avec mépris, comme une « société du ventre5 », oubliant que la dignité dépasse la question du « pain », pour exiger le respect et la reconnaissance sociale et politique de la personne.

Le drapeau national, porté de façon joyeuse et de si belle manière dans l’espace public par les manifestants, ne peut être considéré comme un épiphénomène. Il traduit incontestablement un attachement fort à un patriotisme sincère où s’entremêlent nécessairement de l’affect positif, pour reprendre le philosophe Spinoza6, et une détermination farouche à dire l’amour de son pays. Il est important d’écouter les jeunes étiquetés négativement par les responsables politiques de « non patriotes », affirmer qu’ils ont « marché parce qu’ils sont aussi des Algériens » et que leur rapport à la Nation est plus fort que tout. Ils souhaitent profondément le changement par la médiation de la liberté et de la démocratie. Rappelons-nous ce slogan : « Algérie, libre et démocratique ». Ce qui contraste avec celui du pouvoir qui a pris pendant des décennies la société en otage, recourant à une triple instrumentalisation de l’histoire, du religieux et de la peur7.

1 Mebtoul Mohamed (sous la direction), Les soins de proximité en Algérie. À l’écoute des professionnels de la santé et des patients, L’Harmattan-GRAS, 2015.

2 Fabbiano Giulia, « À l’écoute de l’Algérie insurgée »,  La vie des idées, 19 mars 2019. ISSN : 2105-3030, URL : http://www.laviedesidées.fr/A-l-ecoute-de-l-Algerie-insurgee.html

3 Mebtoul Mohamed, Algérie: Citoyenneté impossible ? Koukou Éditions, Alger, 2018.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Lenoir Frédéric, Le miracle Spinoza, Paris, Fayard, 2017.

7 Mebtoul Mohamed, «  La « continuité » dans la falsification de l’histoire », Huffpostmaghreb, 16 février 2019.

Mohamed Mebtoul

Professeur de sociologie à l’université d’Oran 2, fondateur de l’anthropologie de la santé en Algérie, il est à l’origine du Groupe de recherche en anthropologie de la santé (GRAS), devenu Unité de recherche en sciences sociales et santé. Dernier ouvrage paru : Algérie, la citoyenneté impossible ?, Koukou éditions, Alger, 2018.