Vers une politique du dividualisme

Nous avons besoin d’ajouter une nouvelle dimension à la pensée économique1. Au-dessous du niveau microéconomique de l’individu, il y a le niveau infra-économique. […] L’individu, au niveau de l’infra, n’est pas un. Il peut se rassembler pour faire un. Il peut valoir pour un, du point de vue des niveaux supérieurs. Mais en lui-même, il est multiple. Il est fait de multiples tendances : des expressions et orientations potentielles maintenues ensemble, en tension. L’individu est secoué par les rassemblements turbulents de ces tendances, divisé entre elles dans sa relation à soi. Ainsi divisé, attendant du dénouement de leur entrejeu un changement d’orientation générale, l’« individu » est un « dividuel »2. Le dividuel est l’individu en tant qu’infra-climat affectif, dans sa relation à lui-même, qui se tient prêt dans son agitation pour ce qui va arriver, orage ou soleil, jours bénis ou jours de détresse.

Rien ne divise ni ne multiplie autant l’individu que sa propre relation à l’avenir. L’incertitude n’est pas seulement externe, relative aux accidents et aux actions imprévisibles des autres. Elle l’agite de l’intérieur. […] Je ne connais pas encore mon moi à venir. Au niveau infra, je suis secoué par mes propres tendances non-encore-solidifiées, suspendues à un entrejeu complexe dont le dénouement risque de faire de moi le premier surpris. Les prévisions météorologiques sont aussi hasardeuses au niveau de l’infra-climat (in)dividuel qu’à toutes les autres échelles.

L’infra-climat affectif du dividuel se tenant prêt pour ce qui peut arriver est le terrier du lapin blanc de l’économie. Les indécisions inconnues et les occurrences incertaines concourent sans cesse à former une turbulence de tendances dont la complexité est comparable à celle de l’économie dans son ensemble. Toutes deux constituent, comme la météo, des systèmes d’auto-organisation quasi-chaotique. Cela resitue le choix « rationnel » dans une perspective radicalement nouvelle. (p. 8-9)

L’autonomisation du choix par l’intuition

Le sujet d’intérêt individuel ne peut plus être considéré comme l’agent autonome d’un choix calculé. C’est l’acte du choix qui est autonome, dans la dimension dissociative du dividuel : c’est-à-dire, l’individu, absorbé dans sa relation à soi, constitué de superpositions d’états contrastés entretenant un rapport d’indistinction fonctionnelle et d’immanence mutuelle. […] Le choix a lieu, c’est indéniable. Et lorsqu’il a lieu, il est créatif : c’est un acte d’ontopouvoir (non pas un pouvoir sur la vie, mais plutôt une puissance de vie). C’est l’équivalent d’une décision existentielle. Mais qui – ou quoi – décide ? Personne – dans toute l’ambiguïté de ce terme en français, où une personne peut n’être personne. La décision a lieu : affectivement-systémiquement, dans une zone non consciente d’autonomie processuelle où cohabitent des états incompatibles. C’est l’événement qui décide, au moment où il a lieu. […] Cela change bien entendu radicalement ce que l’on entend par « choix ».

Nous disposons d’un mot pour désigner un tel choix, qui se fait lui-même. Il y a un terme pour une décision qui émane d’un état de non-connaissance, et qui néanmoins produit effectivement de la connaissance ; pour un acte qui rencontre une intense résonance personnelle, mais dont on ne peut dire que « je » l’ai senti arriver en pleine conscience. Une action faite à travers moi, en rapport avec moi, davantage que par mon moi ; qui donne vie à un moment créatif, événementiel, d’une façon qui marque en moi une transformation qui est en même temps une transformation du monde. Ce terme est celui d’intuition. […] Les écrits des années 2000 consacrés au management, au développement personnel ou à la psychologie débordent de théories de l’action intuitive et de conseils sur la meilleure façon de mobiliser ou moduler les puissances de la décision non-consciente. Du point de vue des intentions et finalités du capital humain, l’intuition se voit considérée comme économiquement plus fondamentale, sinon supérieure dans tous les cas, à la ratiocination. Une grande part de cette littérature célèbre la décision non consciente, chantant les louanges de ce qui vient des tripes. […] Le paradoxe central du sujet d’intérêt économique est que le « calcul » de l’intérêt est impensable sans référence à cette infra-activité qui ressemble davantage à un éclair non personnel d’intuition qu’à une délibération consciente et méthodique. La « rationalité » du système renvoie nécessairement à une autonomie de décision dont l’activité brute remue dans le cœur affectif de la relation à soi. (p. 19-22)

L’amorçage (priming)

La forme de conditionnement qui consiste à moduler le comportement en implantant des présuppositions et en activant des tendances au sein d’une situation de rencontre ouverte, se nomme amorçage (priming)3. L’amorçage n’opère pas tant à travers des phénomènes de stimulus-réponse que par le biais de signaux (cues) dont la force est d’ordre situationnel. L’amorçage concerne les positions-seuils (les présuppositions) qui orientent l’arrivée du participant au sein de la situation, ainsi que les tendances associées qui font évoluer cette orientation à travers la rencontre. Ainsi, l’amorçage n’exerce pas le même type de pouvoir que les mécanismes normatifs-disciplinaires (dont les deux formes de conditionnement traditionnelles, le conditionnement opérateur et le conditionnement de type pavlovien, offrent un modèle extrêmement condensé). C’est précisément parce que l’amorçage oriente et active, modulant plus qu’il ne moule, qu’il est incapable de garantir une pareille uniformité des résultats.

Une expérience illustre bien ce dont il s’agit dans les phénomènes dits de « cécité au choix ». Des chercheurs en psychologie spécialisés en choix des consommateurs ont demandé aux participants de faire un choix des plus simples : entre deux variétés de thé et de confiture4. Les goûts des alternatives proposées étaient aussi différents que possible, par exemple entre pomme-cannelle et pamplemousse amer. On a demandé aux participants quelle variété ils préféraient, après quoi les chercheurs ont inversé les étiquettes à leur insu. Ils leur ont alors demandé de goûter un second échantillon de ce qu’ils pensaient être leur saveur favorite et d’expliquer pourquoi ils la préféraient à l’autre. Dans deux tiers des cas, les sujets de l’expérience ne se sont pas aperçus de la substitution.

Du point de vue statistique, les résultats de ce type d’études sont impressionnants : le phénomène de cécité au choix (c’est-à-dire la tendance d’un sujet à contredire ses choix antérieurs, sans l’apercevoir, suite à un amorçage qui fait interférence avec eux) est souvent observé chez une majorité – en l’occurrence chez les deux tiers – des participants. Or, cela laisse encore beaucoup de place à la déviance ou la variation (des tendances « minoritaires ») et rien dans la manière dont les études sont conduites ne permet d’isoler l’origine de ces différences. Autrement dit, la déviance est ici livrée à elle-même, ce qui n’est pas le cas dans les modes de pouvoir normatifs-disciplinaires.

Le dispositif expérimental dans les études de la cécité au choix qu’illustre l’exemple de la confiture et du thé est affirmatif au sens où il implante et active dans le but de produire des effets – plutôt que d’écraser et de punir dans le but de neutraliser. Une minorité significative de participants apporte dans la rencontre des contre-tendances qui s’affirment à rebours du conditionnement statistiquement prédominant. Autrement dit, les personnes qui ne présentent pas de cécité au choix sont davantage dans l’amorçage de soi qu’elles ne sont effectivement conditionnées par la mise en place de paramètres situationnels par autrui. Pourtant, les participants dont les actions révèlent une cécité au choix ne manifestent-ils pas eux aussi une auto-affirmation de leurs tendances, dans la mesure où ils acquiescent à celles qui conduisent dans cette direction, et dans la mesure où toute tendance compensatrice qu’ils ont pu avoir n’a pu déterminer le résultat final ? Qui peut bien être entièrement dépourvu de tendances compensatrices ? Qui ne nourrit absolument aucun degré de résistance à l’autorité, ni ne connaît la tentation malveillante de balancer un outil dans la machinerie de la connaissance qui l’accompagne ?

Cela signifie que l’amorçage opère avec le dividuel. Son mode opératoire présuppose un contre-courant tendanciel dans la vie de l’individu dont la meilleure approche est affirmative et dont la complexité est telle que seul un certain pourcentage de réussite est garanti. Le contre-courant tendanciel parvient à sa pleine expression dans l’action déterminée, son processus pouvant être modulé par l’implantation de postures présuppositionnelles ainsi que par l’activation des tendances associées. Les mécanismes d’inflexion des résultats doivent être affirmatifs au regard du dividuel et opérer au sein d’un champ relationnel ouvert. On parvient à une cohérence relative des résultats grâce au déclenchement d’un sous-ordre d’activité au sein de l’environnement. Cette activité spéciale est mise en exergue par rapport à l’activité environnante du champ ouvert, sans en être séparée par une ligne de démarcation nette. Elle constitue un point focal, sans être pleinement ségrégée. L’activité permanente de l’environnement n’est pas tant exclue que mise à l’arrière-plan. L’amorçage est un art de la mise en relief situationnelle. Conformément à son modus operandi affirmatif, il fonctionne par incitation et déclenchement plutôt que par punition et récompense. Il induit une participation plutôt qu’il n’impose une forme. Il donne vie à quelque chose au sein de la situation plutôt qu’il ne sculpte cette vie pour la rendre conforme à un moule. L’amorçage est un mode de pouvoir inductif. Il induit. Il fait ressortir plutôt qu’il ne confine. Il donne à être plutôt qu’il ne conforme. Il effectue plutôt qu’il ne nie. En bref, l’amorçage est un mécanisme d’ontopouvoir.

L’attention court-circuitée au sein du champ de vie néolibéral

Il importe de noter que l’amorçage dépend, d’une part, de la réceptivité de l’individu à son propre infra-bouillonnement tendanciel et, d’autre part, de son ouverture à la situation : cela constitue l’affectabilité bipolaire de l’individu. L’amorçage active une sensibilité transversale aux pôles infra et macro du champ de la vie néolibérale. Ses procédures dépendent de la sensibilité événementielle relationnelle des ressortissants (denizens) de l’espace oscillatoire qu’est le champ d’activité de vie néolibéral. L’amorçage est le mécanisme de pouvoir le plus étroitement lié aux fonctionnements de l’économie néolibérale et aux paradoxes propres à sa doctrine du choix intéressé. Son abandon des procédures musclées du mode de pouvoir normatif-disciplinaire en fait un mécanisme de « soft power » exemplaire. Le mode de pouvoir préemptif 5 qui caractérise le champ de vie néolibéral aux deux pôles de son spectre, celui de la manière forte et de la manière douce, dans la guerre et le maintien de l’ordre comme dans son rapport au marché, repose sur l’amorçage. L’amorçage est la voie royale pour une modulation des événements avant même qu’ils n’aient pleinement émergé.

Des pratiques d’amorçage ciblées de manière aussi précise et appliquées de manière aussi consciente doivent, afin de garantir des résultats significatifs du point de vue statistique, pouvoir détacher une aire de sous-activité de l’arrière-plan d’activité du champ relationnel constitutivement ouvert de la vie néolibérale. Il existe toutefois aussi des techniques de dispersion : des techniques qui permettent de semer ces amorces à la volée, dans l’espoir statistique bien plus incertain qu’elles retombent sur un sol propice à une activité spéciale s’auto-organisant autour des cratères d’impact. Internet et les appareils de communication mobile en constituent les instruments les plus répandus. Ils se prêtent non seulement à la cécité au choix, mais aussi bien à la délibération-sans-attention. On désigne par cette dernière expression le phénomène par lequel plus un choix de consommation se fonde sur une calculation et une délibération rationnelle, moins il est susceptible de correspondre à une analyse d’expert formulée en termes de coûts et profits, et moins l’expérience qui en découle sera perçue comme satisfaisante par comparaison avec un choix intuitif plus impulsif.

De fait, la délibération-sans-attention peut aussi être induite par amorçage. L’amorçage par les nouvelles technologies de communication d’une attention distribuée, à mesure que les utilisateurs parcourent, souris en main, des séquences interminables de choix hyper-liés, instaure les conditions pour une prise de décision intuitive, comme l’expérience sur le choix des consommateurs le confirme. Qui, en surfant sur Internet, n’a jamais eu la sensation que ses décisions se faisaient d’elles-mêmes, à travers lui ? En même temps, les espaces d’attention qui se distinguent de temps en temps dans l’océan des clics sont des occasions privilégiées pour la mise en place d’une cécité au choix.

N’y voyez pas une plainte selon laquelle l’environnement néolibéral en général et Internet en particulier corrompraient le pouvoir souverain du choix individuel, asservissant les désirs et produisant des soft-citoyens d’une malléabilité regrettable. Les cyber-sujets ne sont pas les citoyens d’une sphère publique dégradée. Ce sont les ressortissants d’un champ de vie néolibéral complexe. Le plus important est que les mécanismes d’amorçage soient distribués partout à travers le champ. Ils y sont intégrés en réseau tout en étant ponctuellement établis de manière locale, dans certaines circonstances, à travers des procédures particulières d’implantation de présuppositions et d’activation de tendances. Les stratégies de marketing contemporaines opèrent aux deux extrémités, distributionnelle et locale. Elles exploitent l’ubiquité des technologies de communication pour semer des germes d’amorçage locaux, que les unités de capital humain que nous sommes rencontrent à chaque pas de leurs déambulations : un monde de signaux en libre-parcours.

La facilité avec laquelle les signaux se propagent et prolifèrent par semis fait de l’habitat d’homo œconomicus un environnement d’amorces extrêmement complexe. Dans le néolibéralisme, l’amorçage devient sauvage. L’amorçage sauvage sature le champ de la vie, formant une écologie complexe qui comprend davantage de variétés institutionnelles impliquant des rencontres particulières, celles-ci plaçant consciemment au premier plan l’activité spécialisée (comme c’est le cas dans les enquêtes). L’individu doit donc apprendre à naviguer à travers cet environnement et à cultiver des tendances qui lui permettent de faire face au bouillonnement tendanciel, ainsi qu’à la manière dont ce bouillonnement s’écoule en des actions qui déterminent ensemble la direction de sa vie. Autrement dit, il est obligé, consciemment ou (le plus souvent) non, de gérer lui-même ses rencontres formatrices : de cultiver ses tendances. Ceci dépend du schéma de navigation, d’accès et de rencontre qu’il tisse. L’effet cumulatif peut être infléchi de manière significative, ces motifs modulant son ouverture aux rencontres fortuites et sa sensibilité à la relation. Ce qui veut dire que le ressortissant néolibéral est en dernière instance tout autant dans l’amorçage de soi qu’il est conditionné par les machinations d’autrui. (p. 29-32).

Vers une politique du dividualisme

Les considérations microéconomiques sur le véritable processus du choix individuel rejoignent les considérations macroéconomiques sur la complexité et l’incertitude, les deux conduisant ensemble à cette conclusion inévitable : toute politique de l’individualisme explicitement fondée sur une économie du choix personnel intéressé, qui postule que les unités de capital humain sont des animaux rationnels, a raté le coche. Ceci étant, pourquoi ne pas nourrir le projet alternatif d’une politique du dividualisme ?

Une politique du dividualisme affirmerait la complexité ainsi que l’autonomie oscillatoire des décisions qui l’accompagne. Elle trouverait des moyens de cultiver les tendances pour naviguer la zone d’indistinction entre le choix et le non-choix de sorte à produire des modulations du devenir, générant des plus-values de vie auto-justificatrices : le pouls de la vie éprouvé comme digne d’être vécu, en vertu de l’événement qu’il est, de son immanence à l’événement, comme fonction de la qualité expérientielle immédiate de celui-ci, sans tribunal de jugement au-dessus de sa tête prétendant souverainement le justifier sur un mode extrinsèque. Ces valeurs d’événement immanentes sont irréductibles à des satisfactions individuelles, en ce qu’elles émergent de l’oscillation entre le dividuel et le transindividuel. Leur émergence tourne autour du dividuel, autrement amorcé que par la doctrine du choix rationnel et les paradoxes à travers lesquelles elle s’exprime au sein du monde néolibéral.

Une politique du dividualisme reposerait sur le vecteur inquantifiable de l’intensité, en opposition à celui de la satisfaction. Elle puiserait dans la puissance créatrice positive de la fabulation inhérente à la perception, cultivant non seulement les tendances qui bouillonnent dividuellement au fin fond de l’économie, mais aussi leur ouverture situationnelle et la transversalité de leur sensibilité aux différentes échelles. Ce serait une politique directement qualitative, relationnelle et situationnelle. Elle ne verrait aucune contradiction entre, d’une part, le conditionnement par autrui ou par la texture collective des rencontres et, d’autre part, le pouvoir d’auto-modulation que chaque individu comporte au niveau infra, dans l’entrejeu de ses tendances dividuelles.

Elle définirait l’autonomie décisionnelle comme la coopération de l’influence orientationnelle du conditionnement situationnel et de la spontanéité de l’auto-modulation tendancielle, exerçant à leur intersection dynamique un art politique de la décision. Elle expérimenterait autour de la notion de liberté impersonnelle, dans l’idée que celle-ci trouve son expression la plus haute dans les décisions qui se font à travers moi plutôt que lorsqu’elle est réglementée par mon moi « rationnel », trop cognitif et à ce titre, aveuglant. Elle impliquerait une certaine attention et sensibilité – le souci de l’événement de la rencontre, une sensibilité à la complexité dividuelle-transindividuelle. (p. 35-36)

Vers un contre-ontopouvoir immanent

La prise de pouvoir par l’intuition représente l’entrée en jeu critique d’une autonomie de la décision : un acte qui me traverse. Cela n’est pas aussi simple qu’une passivité de la part du sujet d’intérêt. La dimension située du sujet joue un rôle décisif quant à ce qui s’exprime. Le double involontaire formé par la rétroaction (feedback) et la projection avant (feed-forward) entre le dividuel et le transindividuel traverse la situation et se retrouve conditionné par les présuppositions et les orientations tendancielles qu’elle met en relief. La théorie de la société de contrôle mise en avant par Deleuze fait du champ de vie néolibéral un régime de pouvoir économique de plein droit, un régime qui opère par modulation et dont l’art du surf offre un modèle suggestif. Ce qui est démontré par le déclenchement de l’intuition est la possibilité de moduler la modulation du contrôle même. Il serait absurde de dire que le contrôle peut être contrôlé ; mais il est tout à fait raisonnable, du point de vue de l’intuition, de dire que le mouvement de son devenir peut être infléchi. Le processus ondulatoire du devenir qui fait osciller le champ relationnel fait plus que de nous porter. Le ressortissant néolibéral n’est pas contraint de s’en tenir à une navigation passive des vagues, même s’il ne peut être le seul maître et possesseur de son action. Il peut plonger et éprouver le caractère « gazeux » de son « âme » dans les gouttelettes qu’il soulève. Cet événement d’activité situationnel ajoute quelque chose au motif des vagues et l’altère : des rides à la surface de la déformation universelle. Dans les conditions loin de l’équilibre du champ relationnel, un petit « plouf » peut toujours prendre de l’ampleur jusqu’à devenir une vague de taille considérable. Si le champ de vie néolibéral est un régime de pouvoir, alors un événement situationnel déformant sa surface à rebours des tendances dominantes du néolibéralisme constitue un contrepouvoir.

S’il y a contrepouvoir, il peut y avoir une politique de l’économisation néolibérale de la vie, en dépit d’une portée systémique qui s’étend au champ tout entier et en dépit de l’ontopouvoir de sa mutabilité processuelle. Or, on ne trouve pas le contrepouvoir en retournant au sujet d’intérêt, par exemple dans une tentative rationnelle de le convaincre de choisir la résistance conformément à ses « véritables » intérêts. Le contrepouvoir ne peut dépendre d’une politique programmatique de persuasion cognitive. Cette stratégie prend à la lettre le cynisme de la doctrine fondamentale du néolibéralisme, qui fait du sujet d’intérêt un choisisseur rationnel – ignorant les paradoxes afférents qui font du néolibéralisme ce redoutable régime de pouvoir ondulatoire.

Une véritable politique de contrepouvoir doit affronter le néolibéralisme dans le lieu même où il puise son pouvoir : dans ses paradoxes, à un niveau infra qui se situe en deçà même de ses ondulations. Le contrepouvoir doit opérer en immanence par rapport au champ paradoxal du capitalisme contemporain, en résonnance avec la finalité première de l’économie. Ce qui signifie qu’il doit opérer, tout comme le néolibéralisme, en tant qu’ontopouvoir (puissance de vie). Un contre-ontopouvoir immanent : quelle autre possibilité existe-t-il, au vu de la mondialisation du régime de pouvoir néolibéral du capitalisme ? On n’en sort pas. L’immanence n’est pas une option : c’est une condition de vie et le lieu du devenir. Le plus grand paradoxe de tous est qu’en contrant l’ontopouvoir par un ontopouvoir immanent à son champ relationnel, nous devons pratiquer l’intuition comme art politique. (p. 42-43)

Intensités et contrastes au cœur de l’ontopouvoir

L’affectivité ne concerne pas des investissements personnels ou subjectifs mais plutôt des autonomies décisionnelles dont on peut uniquement dire qu’elles résident dans le champ relationnel en tant que tout ondulatoire non spécifié – ou, pour être plus précis, dans les mouvements d’une sensibilité dividuelle-transindividuelle transversale aux différentes échelles, traversant le champ relationnel, communiquant des affections d’une manière qui sectionne résolument le flux à chacun de ses passages, produisant des événements singuliers de jugement perceptuel, ou des « abductions », qui débouchent sur des actions. Le problème réside dans l’idée même que ce sont les facteurs hédoniques de la douleur et du plaisir qui président en dernière instance au choix et orientent la production, au niveau de la sympathie, de tendances animées par la passion et la volonté.

L’alternative au fondement de la décision et de la volition dans la distinction hédoniste entre douleur et plaisir consiste à introduire la catégorie de l’intensité au sein de ce cadre affectif. L’intensité n’est pas hédoniste. Ce n’est pas un état subjectif qui exprimerait l’investissement affectif d’une personne. C’est une dimension propre aux événements entre lesquelles la vie du corps est bandée. L’intensité d’un événement lui confère la vigueur de sa teneur qualitative : ce que Hume appelle sa « vivacité ». Hume évoque toujours la vivacité d’un phénomène en termes de degrés. L’intensité n’est pas binaire, comme la douleur et le plaisir, mais repose sur un continuum. Hume ne décrit jamais la vivacité comme un état, mais toujours comme une force. La vivacité ou intensité d’une impression ou idée la rend plus affective, et donc plus effective en tant que génératrice de passion et de tendance.

Le concept d’intensité peut paraître étrange à l’aune des critères hédonistes habituels. C’est l’idée d’une force qualitative immanente aux événements qui leur confère le pouvoir d’effectuer des transitions : le pouvoir décisionnel d’opérer une section prolongeant le flux des événements. L’intensité est la sensation d’une volition affective. De toute évidence, sa force motrice ne dépend pas de l’intérêt personnel. Elle est au service de sa propre vivacité. Tout est question de vitalité, de valeur auto-affirmatrice s’exprimant dans le pouvoir d’effectuer des transitions dans le monde. Un événement d’une intensité rare produit une plus-value de vie : une augmentation de vitalité communiquée par sympathie et qui se propage tendanciellement, s’affirmant dans et en tant que pouvoir de contagion.

L’intensité est au cœur de l’ontopouvoir. C’est une augmentation qualitative de la force du devenir. De nouvelles passions, correspondant à des tendances émergentes, s’inventent à travers le processus affectif de la sympathie. Whitehead ajoute un élément essentiel : le contraste6. Ce qui détermine l’intensité d’une expérience, dit-il, sont les contrastes que celle-ci maintient ensemble. Autrement dit, l’intensité est la mesure de l’inclusion mutuelle de ce qui, dans d’autres circonstances, tend à se séparer. Certains événements suspendent la contrariété entre des éléments habituellement présents sous la forme de termes incompatibles. Plus une expérience est capable de contenir de ces contrastes en elle-même, plus elle est intense. De fait, les « termes » sont plutôt des tendances.

Les objets, les formes perceptuelles et les qualités de toutes sortes opèrent comme des déclencheurs de l’activité à venir, déjà naissante, déjà remuante à l’aube d’une nouvelle expérience. Ils représentent les signes d’une passion émergente qui vient potentiellement déterminer une tendance (chez Hume, l’idée d’une genèse de la passion dans la sympathie commence avec l’empreinte d’un signe). Ces termes tenus ensemble dans leur contraste, moins leur contrariété, représentent dans l’expérience naissante des co-possibilités tendancielles qui refusent de cohabiter ailleurs, dans d’autres expériences. Ils sont présents à titre de compossibilités : une co-présence d’options indiquant les différentes transitions qui pourraient s’ensuivre. Ou bien ce sont des chaînes d’action divergentes, éprouvées ensemble et dans leur différence, sous la forme de jugements perceptuels immédiats et des abductions dans lesquelles ils s’extrapolent aussitôt (des hypothèses vécues, directement éprouvées dans la genèse de la perception). C’est l’empaquetage au sein de l’événement d’un faisceau plus vaste de déploiements tendanciels compossibles qui intensifie celui-ci. Pour le dire plus simplement, plus il y a de contrastes maintenus dans un état de potentiel préparatoire, plus l’expérience déborde de vie – plus son infra-activité est tendue, plus elle est vivante, plus elle est vitale ; plus elle produit de plus-value de vie ; plus ample est son paquet d’ondes affectif.

Un art affectif de la politique

On pourrait affirmer qu’une politique de l’affect équivaudrait à un art politique. Pour Whitehead, la dimension esthétique de l’existence est caractérisée par l’accomplissement d’une certaine intensité7. L’art pourrait alors se définir comme la pratique qui consiste à empaqueter des contrastes dans une expérience et à les maintenir en suspens, dans une composition de signes : s’arrangeant pour que le paquet d’ondes affectif ne s’effondre pas, pendant un intervalle intensif. Ceci dépend du conditionnement de l’événement perceptuel : quelles présuppositions sont implantées et comment ? Quelles tendances sont activées, à quel rythme et dans quelle tension abductive ? Quelles nouvelles passions et tendances émergentes pourront se développer sur cette tension ? C’est en ce sens qu’une œuvre d’art est créative : dans sa manière d’inventer de nouvelles tendances et passions. Ce n’est pas l’artiste qui est créatif. La créativité n’est pas un état subjectif. C’est une manière d’activité qui traverse la vie de l’artiste. Elle s’exprime toujours sous la forme d’un événement inventif.

De même, un art affectif de la politique empaquèterait des contrastes dans l’expérience, sous l’effet d’un signe ou d’une composition de signes. Il maintiendrait également en suspense les tendances activées, tâchant de ne pas laisser le paquet d’ondes affectif s’effondrer pour émettre des quanta de satisfaction et de succès – du moins pas tout de suite, ni de manière assimilable à un quelconque calcul d’intérêt. Une fois de plus, l’intérêt n’est pas fondamentalement nécessaire pour que l’événement ait lieu. L’événement appartient au mode de la sympathie dividuelle-transindividuelle. Toutefois, à mesure que de nouvelles passions et tendances émergent et s’installent dans le monde, des intérêts s’élèvent aux abords de leurs lieux d’implantation. Loin d’une primauté de l’intérêt, ce sont les intensités de l’expérience qui engendrent les intérêts. Les intérêts sont les créatures instituées de l’intensité. Ils sont inventés par des moyens affectifs étrangers à la dynamique de fuite de la douleur et de recherche du plaisir qui est pourtant la leur.

Hume et les néolibéraux avaient tout faux. La satisfaction ne survient pas à la fin, pour peu que l’on ait poursuivi son intérêt personnel. Elle survient en chemin, dans la valeur auto-affirmatrice du processus même. Elle survient dans l’expérience immédiate d’un « plus » qualitatif de vie, une plus-value de vie qui est vécue intensément, de sorte que son expérience est sa propre récompense. Qualifier celle-ci de « satisfaction », c’est la dénigrer, tant elle diffère de la satisfaction hédoniste, tant elle est plus vitale. Le terme de Spinoza est celui qui convient le mieux : la joie. La joie représente bien plus qu’un plaisir. Elle marque l’invention de nouvelles passions, de tendances et de chaînes d’action qui augmentent les puissances de la vie, à même la perception. Elle marque un devenir. C’est une sensation-pensée immédiate des puissances de l’existence, dans une intensification passionnelle et une augmentation tendancielle. (p. 68-71)

La catalyse activiste

La satisfaction, associée à la consommation, dés-intensifie. Plutôt que de maintenir la contrariété des contrastes en tension, elle suspend la tension – et perd ainsi les contrastes. Elle soulage la tension, interrompant la tendance dans un moment d’équilibre entropique qui semble offrir un secours au milieu des mers oscillantes et tempétueuses du champ relationnel de l’économie. La satisfaction dans la consommation est l’anti-esthétique du capitalisme.

Cela ne signifie pas que le capitalisme est dépourvu de toute possibilité de joie. Il existe une foule d’intensités, et la joie se découvre même dans la consommation. Les intensités peuvent marquer des contre-tendances : les joies de la consommation sont atteintes lorsqu’on produit un art créatif à partir de celle-ci, à rebours d’une pulsion de satisfaction entropique orientée vers la recherche d’équilibre, immédiate ou différée, ce dont attestent notamment les cultures fans, les cultures DIY, les cultures du piratage et les activités de détournement culturel, qui tendent toutes à renverser la consommation en une activité productrice. Dans chacun de ces cas, une dynamique dividuelle-transindividuelle est affirmée et infléchie, même si elle n’est pas explicitement conçue en ces termes. Le « sujet » de ces pratiques est collectif, et la tendance collective est à l’invention de nouvelles tendances, dans une contagion virale. (p. 72)

Observons ce qui s’est passé en 2011. Une auto-immolation en Tunisie allume un incendie de protestations passionnées. Cette affection se répand sur de grandes distances géographiques, sautant par-dessus un intervalle d’infra-activité, jusqu’en Égypte. Des protestations passionnées se rallument sur la Place Tahrir. De là, elles se réverbèrent à travers toute la planète. Une permutation sur l’événement refait surface à l’autre bout du monde, volant sur les ailes des signes médiatiques. Occupy Wall Street s’empare d’une autre place, créant une temporalité politique anomale qui lui est propre : une temporalité lente d’un espace public autrement cohabité ; une explosion de potentiel au ralenti. Prochain arrêt nord-américain : Montréal et le printemps érable. […] Ces événements étaient affectivement intriqués, quoique séparés par de grandes distances, l’un devenant le signe déclencheur du prochain, tous résonnant ensemble de par leur appartenance, à chaque fois quelque peu différente, à la même série.

L’affection germinale est dans chaque cas un petit événement qui catapulte le champ relationnel dans une oscillation loin de l’équilibre, exacerbant les tensions et exigeant une résolution qui ne corresponde à aucune des solutions préétablies offertes par les groupes d’intérêts particuliers qui se partagent le champ. L’événement affectif germinal catapulte le champ relationnel vers un point critique, où il doit se fragmenter au cours d’une guerre de territoires entre entités ou bien, en tant que totalité de flux non spécifiée, traverser un seuil en vue d’une nouvelle cohérence. Le passage du seuil se produit dans une rétroaction et une projection avant entre le dividuel et le transindividuel qui fait contagion. Aucune cause ne saurait être isolée. L’événement affectif germinal est catalytique (étant donné ses conditions) et non déterminant d’un point de vue causal. L’effet qu’il produit ne peut être prédit : il doit être inventé. (p. 85-86)

Mettre en place les conditions de l’événement d’une manière qui consiste à les re-donner sans cesse par-delà l’événement n’est pas la prérogative du militant. C’est le problème de l’activiste. Les conditions traversent l’infra-activité. L’activité seule agit sur l’activité, tout comme le mouvement naît du seul mouvement et l’affection de la seule affection. La liberté est une action sur l’action. L’activisme est une action-signe catalytique sur le tout non spécifié d’un champ tensionnel composé d’activités remuant déjà tendanciellement.

Le militant endoctrine et inculque ; l’activiste module et induit. Le militant génère une prise de conscience et punit les récalcitrants ; l’activiste cherche à catalyser ce que Simondon appelle une « communication des subconsciences » sympathique (dans le vocabulaire actuel, des non-consciences affectives, ou des dividualités). Le militant opère au sein du milieu cognitif du jugement ; l’activiste réalise des modulations sur le mode affectif du jugement perceptuel. Le militant impose des conclusions « rationnellement » calculées ; l’activiste déclenche des abductions. Le militant cherche à remplacer l’intérêt personnel par l’intérêt de classe ; l’activiste se meut relationnellement par-delà l’intérêt. (p. 88-89)

Traduit de l’anglais par Armelle Chrétien

1 Ce texte est composé de plusieurs extraits du livre de Brian Massumi intitulé The Power at the End of the Economy (Durham, Duke University Press, 2015), qui sera publié fin 2017 par les éditions Lux dans la traduction française d’Armelle Chrétien sous le titre Le pouvoir à la fin de l’économie. Multitudes remercie l’auteur, la traductrice et les éditions Lux d’avoir autorisé la pré-publication de ces extraits, où quelques phrases et références ont été enlevées ou modifiées au passage pour assurer la fluidité de l’article, et où les intertitres ont été ajoutés par la rédaction.

2 Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 244.

3 Pour des illustrations de ces dispositifs d’amorçage, voir l’article d’Abad Ain Al-Shams, « Le nudge : embarras du choix et paternalisme libertaire », dans ce dossier (NdlR).

4 Lars Hall & al., « Magic at the Marketplace : Choice Blindness for the Taste of Jam and the Smell of Tea », Cognition, no117, 2010, p. 54-61.

6 Alfred North Whitehead, Adventures of Ideas (1933), New York, Free Press, 1967, p. 252-264 et Process and Reality (1929), New York, Free Press, 1978, p. 162-163, 279-280.

7 Whitehead, Process and Reality, op. cit., p. 109, 197, 213, 244, 279-280.

Brian Massumi

Professeur de communication à l’université de Montréal. Ses ouvrages les plus récents comprennent Ce que les bêtes nous apprennent de la politique (Éditions Dehors, 2017), The Power at the End of the Economy (Duke University Press, 2014 ; traduction française à paraître aux éditions Lux en 2017), Ontopower. War Powers and the State of Perception (Duke UP, 2015) et Parables for the Virtual (Duke UP, 2002; traduction à paraître aux Presses du réel en 2018). Brian Massumi est le traducteur vers l’anglais de Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari.