L’institution de la prostitution de masse en Catalogne

Les voies de la transmigration sexuelle

Depuis 2002, le gouvernement catalan a libéralisé l’exploitation de la prostitution en instituant le commerce sexuel en club, et en soumettant l’ouverture de lieux d’exploitations à autorisation administrative (le 1er août 2002, le décret no 217/2002 légalisait les maisons closes). Les « puticlubs »[1] ne peuvent employer que des personnes adultes et sont tenues de respecter les normes en vigueur : normes sanitaires, distributeurs de préservatifs homologués, prostituées régularisées et soumises à des visites médicales régulières. À l’origine du projet, il s’agissait de permettre l’exploitation hôtelière et festive, pour que les commerçants puissent retirer directement les fruits de cette activité. Le principe était de ne pas transformer les « hôteliers » en proxénètes, et de garantir ainsi, un minimum, l’autonomie économique des travailleuses du sexe. Puis les autorités barcelonaises de prévention et de répression ont cherché à contrôler l’économie de ces transactions, en renvoyant les prostituées (et les toxicomanes) de l’espace public vers des espaces privés institués : le nettoyage du quartier du Raval, en plein cœur de la cité méditerranéenne, a initié le réglementarisme unifiant l’enrichissement privé et l’ordre public[2]. La Catalogne a fait le choix de la réglementation prostitutionnelle, offrant ainsi une nouvelle frontière, avec la France notamment, mais aussi, avec le reste de l’Europe abolitionniste.

Notre investigation se réalisa sur une assez longue période, de la fin des années 2000 à nos jours. En réalisant une étude synchronique, en échantillonnant des tranches de vie pour comprendre les trajectoires et les vécus des femmes, la prostitution de masse apparaissait comme singulière. Ce type prostitutionnel ne relève pas d’un monde sociopolitique clos, que ce soit le quartier, la ville, et le pays, mais se manifeste par un univers sociopolitique poreux, en interaction avec un espace mondialisé, avec une pluralité de populations plus ou moins éloignées des lieux de prostitution, et ainsi, avec les institutions de la globalisation censées réguler et organiser ces réseaux illicites. La prostitution de masse diffère de la prostitution locale, en ce qu’elle se développe plus rapidement, qu’elle se diffuse dans l’espace, qu’elle s’étend en réseaux diversifiés. La prostitution de masse est ouverte, attirant les femmes dans ces nouveaux « districts moraux » institués, alors que la prostitution locale est fermée, refluant les femmes dans des lieux confinés par l’interdit et la morale commune.

Le développement mondial d’une prostitution de masse

La notion de prostitution de masse ne connaît pas encore de rationalisation scientifique significative[3]. La prostitution est une institution qui sert l’homogénéisation sociale des rapports sociaux sexualisés. La prostituée est le corps et le signe d’une économie politique de genre qui perpétuent la distribution fonctionnelle des pouvoirs sexués en une sorte d’universel féminin négatif[4]. Elle rappelle, au cœur d’une société encore ouverte, la position restreinte et marginale que l’on réserve aux femmes.

En Europe, la prostituée est historiquement confinée à l’espace privé de la maison close sous la pression morale de l’ordre social (bourgeois), et ce, selon les conditions de l’ordre public[5] (sécuritaire). L’institutionnalisation contemporaine de la prostitution de masse a ceci de nouveau qu’elle positionne les prostituées dans la normalité statutaire, et qu’elle les place dans des espaces publics spécifiques (vitrines, clubs, hôtel). Dans ces espaces communs, où se développent des espaces publics exposant l’intimité, l’activité prostitutionnelle est désormais intégrée au contrôle public pour satisfaire la chalandise des hommes[6]. L’exposition prostitutionnelle renvoie toutes les femmes à cette potentialité, et transforme les entrées des migrations contrôlées par les réseaux criminels en offre sexuelle de femmes pauvres et étrangères qui s’intègrent à la société d’accueil selon ses nouvelles frontières intérieures sexualisées et racialisées[7] : les stigmates sexuels et raciaux sont avalés par les organisations marchandes et criminelles, comme critères sociaux réduisant les coûts de production. L’économie des discriminations est un facteur périphérique du développement mondialisé du capital. Le bordel est une hétérotopie qui institue le contre-espace de la domination pornocratique.

La massification de la violence sexuelle est indéfectiblement liée aux guerres mondiales[8]. C’est à cette période que les crimes et les exploitations à caractère sexuel ont pris une ampleur telle qu’ils ont été incorporés aux moyens ordinaires de la violence armée. Il ne s’agissait plus simplement d’une forme de rétorsion qui permet d’humilier ses adversaires, mais d’une stratégie globale d’exploitation des femmes pour les salir et soulager les troupes[9]. Les conflits qui suivirent les guerres mondiales, conflits coloniaux ou conflits périphériques de la guerre froide, utilisèrent les mêmes violences. L’Asie du Sud-Est devint avec les conflits coréen et vietnamien un espace prostitutionnel type. Aujourd’hui encore, on estime que près de 18 000 prostituées coréennes seraient au service des quelques 43 000 militaires étasuniens stationnés en Corée du Sud. La guerre n’a plus vocation exclusive à déterminer les espaces politiques des États. Elle se redéveloppe en « états de violence » frappant aveuglement le vivant[10]. Dans le jeu mondialisé des stratégies militaires des années 1970, la domination américaine a conduit au développement rapide et massif de la prostitution (tout comme à la diffusion mondiale de l’héroïne). Les métropoles du Sud-Est asiatique sont devenues les quartiers chauds que décrivait Park au début du XXe siècle pour les villes nord-américaines. Ces « districts moraux » sont notre périphérie mondialisée, à portée de vol des lignes aériennes usuelles. Certains travaux d’évaluation présentaient, il y a une décennie déjà, la prostitution de deux millions de femmes et d’enfants dans la seule Thaïlande[11]. Le mouvement de mondialisation de l’industrie du sexe est l’un des phénomènes de production émergeant dans des zones à forte démographie et faible développement industriel et commercial. L’Unicef estimait ainsi, au début des années 2000, en observant les phénomènes prostitutionnels des trente années précédentes, que l’exploitation sexuelle aurait impliqué plus de 30 millions d’individus, femmes et enfants essentiellement[12].

L’économie sexuelle a émergé en mouvement synchronisé avec les changements géopolitiques du monde. En Europe, depuis l’effondrement du glacis soviétique, la logique de guerre reproduit ses formes spectrales dans un monde en paix. L’explosion de l’usage marchand du sexe aux Pays-Bas durant les années 1980 a abouti à l’intégration progressive de l’usage économique du sexe en Europe, comme une nouvelle donne possible de production rapide de la richesse. Ainsi, entre 1981 et 1997, le nombre de prostitué est passé de 2500 travailleurs du sexe à 30 000, dix fois plus en quinze années, et des deux sexes[13]. La massification prostitutionnelle en Europe permet de se positionner contre les marchés sexuels des villes du Sud-Est asiatique. On ne laisse plus le consommateur sexuel euro-américain se projeter en Asie, on importe la main-d’œuvre sexuelle d’Asie, d’Afrique et d’Europe de l’Est, pour l’implanter dans des districts de mœurs (pour démultiplier la diffusion de la richesse locale). Les événements mondiaux, notamment les événements sportifs, sont utilisés pour introduire dans le discours commun la normalité de l’économie du sexe. La concurrence mondiale impose aussi le positionnement des nations développées sur un secteur de cash flow, n’hésitant pas à transiger avec l’espace civilisationnel et normatif de leur culture pour produire de la plus-value immédiate.

L’institutionnalisation de la prostitution en Europe

Au cours des années 1990, le combat idéologique autour de la reconnaissance statutaire de l’activité sexuelle a imposé la légitimité de l’espace prostitutionnel européen[14]. Les États membres de l’Union européenne ne pouvait céder sur le principe fondamental de la lutte contre l’exploitation de la traite des femmes, tout en préservant l’idée de garantir les réalités d’une prostitution consentie[15]. Les ministres de l’Intérieur et de la Justice des pays du G8 ont abordé le problème lors d’une réunion à Milan, en février 2001. Le 19 mai 2000, le Parlement européen avait adopté une résolution pour de « nouvelles actions dans la lutte contre la traite des femmes ». En décembre 2000, enfin, la Commission Européenne avait réclamé l’harmonisation des législations des pays membres de l’Union contre l’exploitation sexuelle des mineurs et la traite des êtres humains. Cela resta lettre morte : les États qui règlementent la prostitution consentie (Pays-Bas, Allemagne, Espagne, Autriche, Grèce et Royaume-Uni) s’opposaient à ceux qui interdisaient toutes formes prostitutionnelles (Suède). Entre eux, les règles de répression et de tolérance ont permis d’ériger un espace prohibitionniste qui accepte les réalités prostitutionnelles, tout en les contrôlant habilement, par le vide statutaire réservé aux prostitués, et par les contrôles sociaux et policiers qui leur sont destinés[16] (France, Italie, Portugal, Belgique, Luxembourg et Danemark). L’Union Européenne se concentre alors essentiellement sur une politique publique réduite à la « coopération avec les agences internationales luttant contre le trafic illégal des êtres humains », sans que l’activité prostitutionnelle ne soit considérée comme une violence faite aux femmes (Ce que la Convention de l’ONU de 1949 prévoyait expressément).

L’institutionnalisation de la prostitution, localisée à certains espaces politiques européens, dans de véritables viviers libéraux, et ce, au sens d’un laisser-faire entrepreneurial, est encouragée sous le couvert de l’absence d’alternative au néo-libéralisme, au sens d’une idéologie d’État de la gouvernementalité limitée. Bien avant le mouvement de régularisation de la prostitution de masse en Europe, des organismes internationaux ont programmé une division régionale et internationale du travail sexuel[17]. Le rapport officiel que diffuse le Bureau international du travail en 1998 propose simultanément de développer par la prostitution les zones les plus pauvres et de limiter les violences faites aux femmes dans les zones les plus riches[18].

Lors de la conférence de l’ONU à Pékin en 1995, on a vu apparaître pour la première fois le terme de « prostitution forcée ». Les Nations Unies imposaient que la contrainte et les voies de fait prostitutionnels devaient être combattus, et admettaient incidemment que la prostitution pouvait être considérée comme une « activité libre[19] ». Cet objectif est repris par diverses instances internationales, comme l’Union Européenne (conférence interministérielle de La Haye en 1997 ; Commission sur le statut des femmes, 1998) ou l’ONU (Convention « sur les formes intolérables de travail pour les enfants », laquelle reconnaît pour la première fois la prostitution comme un travail). La spécialisation de la lutte contre la prostitution, qualifiée de « forcée » permettait d’utiliser aussi cette expression comme signifiant un contrôle détourné des réseaux d’immigration clandestine[20].

Les conclusions du Rapporteur spécial sur les violences faites aux femmes à la commission des droits de l’Homme de l’ONU, en avril 2000 à Genève, indiquaient qu’une définition du trafic devait exclure les femmes « professionnelles du sexe migrantes illégales ». L’Union Européenne établit distinctement cette nuance entre « trafic illégal », et par voie d’incidence, légalité d’un certain trafic, ce qui signifierait que les instances internationales conviendraient de l’organisation d’un tel trafic, soit de permettre de faire entrer des femmes étrangères selon les nécessités du marché du sexe[21]. Ces protocoles de bannissement de l’exploitation des plus faibles ont définitivement imposé le principe de reconnaissance de la prostitution adulte et consentie. Durant les années 2000/2003, les économistes de l’OCDE définissent leur mode de calcul pour comptabiliser le travail des prostitués dans des termes qui ne prêtent pas à ambigüité : « S’agissant de la prostitution, la méthode la plus courante consiste à estimer le nombre total de personnes prostituées, classées par sexe et type de service fourni. Une estimation du nombre de clients de chaque personne prostituée permet ensuite de calculer le volume de production pour chaque type de service, et sa multiplication par le prix moyen payé permet d’obtenir une estimation de la production brute. On postule généralement que la consommation intermédiaire – loyer, vêtements affriolants, électricité, etc. – correspond à un faible pourcentage fixe de la production brute. Le tableau ci-dessous regroupe certaines estimations récentes de la valeur ajoutée d’origine illégale, exprimée en pourcentage du PIB d’un certain nombre de pays[22]. »

Les espaces des villes néerlandaise, allemande et espagnole ont ainsi ouvert un marché de consommation sexuelle[23]. En Hollande, l’activité prostitutionnelle est intégrée à l’activité commune par l’obligation juridique faite aux prostituées de contracter avec l’entrepreneur de clubs. En Allemagne, depuis un texte entré en vigueur le 1er janvier 2002, les pouvoirs publics ont supprimé la notion d’« activité contraire aux bonnes mœurs ». Les prostituées ont un statut, celui de travailleuses indépendantes ou de salariées ayant un contrat de travail avec les patrons des « Eros centers » (on peut s’interroger sur les modalités d’application des textes communs dans le domaine du travail. Par exemple, doit-on appliquer les droits des stages obligatoires imputés aux PME allemandes dans les mégas clubs créés pour le Mondial 2006 ?). Ce mouvement de reconnaissance de la légalité et de la légitimité de l’activité prostitutionnelle intégrée à l’espace social et à la société du travail affirme une institutionnalisation de la pratique économique sexuelle, de l’activité sexuelle des femmes donc, mais également, de l’activité de l’exploitation des femmes par des chefs d’entreprise (tout contrat de travail impose, en sus de l’échange standard du travail contre un salaire, le principe statutaire de la subordination de l’agent à son employeur). L’argument de la protection des femmes impose implicitement la volonté d’instrumentaliser leur productivité dans le cadre entrepreneurial (chose que l’on pourrait aisément dépasser par l’affirmation du principe statutaire d’une autogestion prostitutionnelle). Par ce biais, l’institutionnalisation de la prostitution réduit considérablement le statut pénal de souteneur. Ainsi, en Allemagne ou en Espagne, on opère le distinguo entre le proxénétisme de rue, toujours illégal, et la régularité de l’exploitation prostitutionnelle hôtelière. À l’inverse, en Hollande, la professionnalisation de la prostitution a introduit une réduction de la répression pénale aux seuls proxénètes exerçant leurs activités par la violence et/ou sur les mineurs[24].

En Espagne, comme aux Pays-Bas d’ailleurs, la décision de réglementation des clubs est laissée aux autorités locales. Les politiques divergent entre les communautés autonomes régionales, mais aussi, entre les différentes métropoles. En 2004, la ville de Madrid a lancé un « plan contre l’exploitation sexuelle » destiné à éradiquer à long terme la prostitution dans la ville[25]. Il a été suivi de campagnes en direction des « clients » en 2005. La même initiative a eu lieu en Andalousie, pourtant sans effets immédiats. En Catalogne, l’institutionnalisation des clubs depuis 2002 a abouti à la création immédiate de plus d’un millier de puticlubs en un an. La prohibition de la prostitution de rue impose aux prostituées locales de refluer vers les maisons closes, et implique incidemment un appel de main d’œuvre aux Sud-Américaines et aux Africaines. Ce succès n’est pas que le fait d’enjeux économiques. L’Association nationale des entrepreneurs de maisons closes (ANELA) a mené une campagne de promotion à l’égard de l’opinion et des médias pour obtenir la légalisation de la prostitution hôtelière, et en faire ainsi, une activité économique à part entière. Militant de la libre entreprise, les patrons de clubs se réunissent pourtant sous d’autres bannières. Le journaliste d’investigation valencien, Joan Cantarero, révèle dans son ouvrage, Les maîtres de la prostitution espagnole, que l’argent de la prostitution sert à financer partis et groupuscules dénonçant les méfaits de l’immigration, tout en appelant une immigration féminine pour alimenter les clubs[26]. La Generalidad de Catalunya a développé une politique publique pragmatique procédant de l’unification des moyens d’organisation et de contrôle de l’ordre public, et des moyens de production de la richesse privée. Face aux démembrements de l’action publique abolitionniste, en France notamment[27], la cohérence des institutions de production et de contrôle de la prostitution catalane semble singulièrement tendue par le même intérêt économique.

Quels chemins suivent les prostituées transmigrantes ?

La majorité des femmes rencontrées connaît la même trajectoire. Sur la cinquantaine d’entretiens réalisés, entre 1999 et 2010, aucun profil particulier, aucune singularité n’apparaissent réellement. Ces femmes ont toutes le même manque économique initial, et elles se ressemblent par leur mode de compréhension et d’intégration du travail prostitutionnel[28]. Elles diffèrent cependant sur un point essentiel : leur capacité à vivre la prostitution[29].

Un premier groupe apparaît : elles sont réalistes, mûres, fortes psychologiquement, n’ont jamais imaginé se prostituer, mais contrôlent leurs vécus dans l’espoir de sortir de la prostitution rapidement pour profiter du pécule qu’elles tentent de constituer. Elles tentent de rationaliser l’activité prostitutionnelle en l’estimant identique à tous les travaux qu’elles ont déjà vécus :

Une Nigériane, ayant travaillé dans les rues du Raval à Barcelone, et ayant rejoint en 2004 le réseau des clubs catalans, me déclarait ceci en juin 2001 : « Très jeune j’ai eu à travailler dans les champs, j’avais mal au dos. J’ai travaillé dans une usine d’embouteillage à Lagos, j’avais mal aux mains. Aujourd’hui, tu imagines où j’ai mal… La dernière fois, deux Français m’ont louée pour le week-end. On est parti dans un appartement à Rosas (…). Je n’ai pas pu m’asseoir pendant trois jours. Cela fait partie du travail. On s’y habitue, comme dans tout travail. »

On sait depuis les travaux pionniers de Cecilie Hoigard et Liv Finstad sur les prostituées norvégiennes de rue que, au nord de l’Europe, l’entrée dans ce type d’activité est progressif, et surtout, se fonde toujours sur une fracture personnelle[30]. Au sud les migrantes de la prostitution[31] présentent toutes leurs corps comme un capital, mais à la différence des prostituées européennes qui le vivent selon une sorte de progression culturelle (une revendication de leur liberté sexuelle contre la sexualité réprimée, la ville à découvrir contre les campagnes que l’on fuit, leur sexe comme mode d’ascension sociale, etc.), elles le découvrent progressivement avec les réalités et les normes sociales des peuples d’Europe[32]. Leurs corps sont à la fois un bien et une ressource de service qui ne paraissent plus porter aucune trace de leurs cultures d’origine ; une sorte de corps mutant, sans ressource et représentation anthropologiques propres.

Une Sud-Américaine de 25 ans, qui se prostitue depuis cinq ans à la Jonquère, déclare que le plus « difficile est de savoir quoi faire. Au début, je ne savais pas m’y prendre. Je ne savais pas parler aux clients. Je ne savais pas me vendre. J’ai dû apprendre ce que les Espagnols et les Français voulaient. Je ne suis pas née pute ! Je ne suis pas d’ici. Je ne connaissais rien à la vie en Europe. Au bout d’une année dans les rues, les filles m’ont appris à m’habiller, à aguicher les hommes. Mais, c’est surtout depuis que je suis en club que j’ai appris à me vendre. Mes seins sont trop petits, non ? Je vais investir. Le patron du club connaît un docteur qui nous les fait pour pas cher à Gérone. Tu sais, ici, il faut ressembler à quelque chose, sinon tu ne fais pas long feu. » (Entretien en 2004)

Après ce premier groupe des professionnelles du sexe on découvre des femmes moins sûres d’elles-mêmes, des femmes dont les corps paraissent moins en correspondance avec les canons de beauté exigés par les rabatteurs et les exploitants des puticlubs. Elles sont plus petites, plus mates de peaux, voire métisses ou Afro-Européennes. On retrouve en grande masse depuis 2002, toutes celles qui se présentent comme Roumaines. Elles ne le sont qu’assez rarement, provenant plutôt de Moldavie, d’Albanie, de Slovaquie, des États Baltes, ou encore de Bulgarie. Les passeurs albanais et roumains les ont souvent anonymisées et dénationalisées, les contraignant à changer d’identité pour pouvoir passer les frontières et rentrer en Europe.

Une Roumaine de 28 ans, qui est en fait slovaque, a suivi un Turc dont elle est tombée amoureuse à Bratislava. Après être tombée enceinte, son amant lui a payé son avortement. Elle l’a rejoint à Bari en 1997. « Quand je suis arrivé en Italie, j’étais heureuse, même si mon avortement avait été très pénible. Mon ami turc m’attendait en Italie. Là, il m’a dit qu’il n’avait pas les moyens de payer mon voyage, et qu’il fallait que je l’aide. Il m’a présenté à un albanais, dont j’ai appris après qu’il était un militaire serbe, qu’il allait me trouver un travail. J’ai été conduite dans une boite de nuit. Deux hommes m’attendaient. Ils ne m’ont rien dit. Ils m’ont sauté dessus, m’ont frappée, déshabillée et violée plusieurs fois chacun. Cela a duré deux jours ou trois. Je sais plus. Puis, ils m’ont dit que mon ami avait une dette que je devais rembourser, en plus des frais de mon voyage. J’ai compris alors qu’il m’avait vendu (j’ai appris après que c’était son métier : faire le joli cœur, accrocher les filles, les amener ici, et les vendre). Je n’ai plus de dette, mais depuis je n’ose plus rentrer chez moi. Ils m’ont volé ma vie. Maintenant, je suis espagnole (elle a été naturalisée récemment, aidée par les tenanciers de son dernier club). Je vais faire ma vie ici. Enfin, je l’espère. »

Ces parcours chaotiques sont nombreux dans les clubs transfrontaliers. Ces migrantes forcées disparaissent souvent dans le système statistique des nations d’accueil. Elles sont pourtant tout aussi nombreuses que la première catégorie. Les besoins en femmes sont tels, que la catégorie des prostituées « volontaires » ne suffit plus à remplir les puticlubs ibériques : les estimations les plus hautes présentaient à la fin des années 2000 plus de 350 000 prostituées sur la péninsule[33]. L’institutionnalisation des clubs catalans, depuis 2002, a conduit les réseaux prostitutionnels à radicaliser les rapts en Europe centrale. Durant les années 1990, l’essentiel des travailleuses du sexe était des Européennes (Espagnoles notamment) et des Sud-Américaines (Vénézuélienne, Mexicaine, etc.). On les trouvait en maison ou dans les rues. Leur nombre était stable. Depuis la fin de cette décennie, l’exploitation de masse, a amené les exploitants catalans à faire appel aux réseaux d’Ex-Yougoslavie, d’Albanie, d’Ukraine et de Russie. La régularisation des puticlubs et leur développement continu a alors entraîné un processus constant de besoins de filles, non seulement pour alimenter les clubs, mais aussi pour renouveler constamment l’offre prostitutionnelle. Un bon club doit avoir la capacité de proposer tous les mois un renouvellement de son catalogue « pour tenir les consommateurs en haleine » (selon l’expression d’un patron de clubs de la Jonquère). La cadence est tellement forte que depuis la fin des années 2000, les prostituées d’Europe de l’Est ne suffisent plus, et les réseaux prostitutionnels désormais élargissent leur chasse à l’Asie[34].

L’évolution dans le monde de la prostitution

Les prostituées de l’espace transfrontalier catalan sont toutes en transit dans les puticlubs de la Jonquère. Leurs déplacements sont de deux types : en premier lieu, des mouvements sont incessants pour les filles les plus affranchies et les plus décidées. Pour celles qui ont rempli les conditions de règlement de leur dette aux exploitants de clubs, et également aux passeurs, l’affranchissement est plus ou moins garanti. Elles peuvent aisément sortir des réseaux de prostitution de masse qui n’accueillent qu’une main-d’œuvre standard. Le travail en club rapporte aux travailleuses du sexe en moyenne un peu moins de 100 euros de l’heure pour deux passes (le travail de rue peut rapporter beaucoup plus, mais le nombre de passes peut alors dépasser les quatre ou cinq – les fellations raccourcissant le temps de durée des passes). À l’inverse, la prostitution d’escorte, aiguillée par les réseaux européens de l’Internet, peut rapporter en moyenne, selon les indices de beauté de la femme, de deux à cinq fois plus. Pour les femmes affranchies, il s’agit d’opérer un calcul de rentabilité entre l’argent produit et le temps de travail. Elles ne circulent plus sur l’espace physique des clubs européens. Elles se déplacent dans la normalité des espaces hôteliers de luxe, et surtout, diversifient leurs activités, en rejoignant celles des productions pornographiques[35].

Une jeune Russe qui se présente comme une Slovaque, rencontrée incidemment dans un appartement que louent plusieurs filles avec qui j’ai établi des contacts répétés depuis 2000, abonde dans ce sens. Après de longues transactions, elle accepte de m’expliquer son parcours circulatoire en Europe : « J’ai tout connu. J’étais l’année dernière en “vitrine” à Hambourg. Je suis aujourd’hui à la Jonquère, où les affaires sont bonnes. Je plais aux Français, tu sais. Ils raffolent de mes jambes (la jeune femme mesure 1 mètre 83, et se fait appeler Adriana en référence au top model Adriana Karembeu). Je commence à travailler dans le réseau que des Hongrois ont organisé : ils me contactent sur mon téléphone portable, me donnent une destination et un contact local. Sur place, on me suit. La semaine dernière je suis allée à Londres, c’était la première fois. En un week-end, j’ai gagné mille livres de pourboires. C’était avec des Arabes. Pas des Arabes de chantier ! Des riches ! Ils m’ont donné leur contact. Je sais que je ne dois pas répondre à leur demande, sinon les Hongrois vont me tuer, mais je vois bien qu’il y a plus d’argent à se faire avec Internet. [Tu as fait du porno ?] Oui, bien sûr. J’ai travaillé à Barcelone pour une société de production porno qui vend les films sur Internet. C’est bien. Mais cela prend du temps. Et ce n’est pas si rentable que ça. Il vaut mieux l’escorte, ça rapporte plus, et c’est jamais aussi dégueulasse ». (Entretien 2001)

En second lieu, pour « les prostituées de second choix » (selon l’expression d’un patron de club barcelonais), les déplacements sont contraints. Elles restent souvent plus longtemps astreintes aux conditions de remboursement de leur dette vis-à-vis du passeur et de l’exploitant de club. Leur faiblesse psychologique les conduit souvent à s’abîmer, et à ne plus répondre aux critères de sélection des clubs. Elles sont progressivement déclassées comme d’ordinaires travailleuses qui ne correspondent plus aux critères de la productivité.

Une Roumaine de 24 ans, qui est en fait Moldave, me raconte en 2002 son itinéraire. Elle est prostituée depuis 8 ans. Elle est partie de Cahul en 1993 avec une amie. Elles pensaient aller en Allemagne de l’Est dans un premier temps pour trouver un emploi… Elles ne sont jamais arrivées en Allemagne. Elles ont rencontré un ancien ami de leur ville dans le bus qui devait les mener à Kichinev. Il les a convaincues de se rendre en Roumanie où le travail était plus facile. « Arrivées en Roumanie, on a traîné un peu partout. On a volé. On a dormi dehors. On a été arrêtées par la police. C’est en prison que l’on a rencontré deux filles roumaines qui avaient été arrêtées pour s’être prostituées. Elle nous ont expliquées comment y fallait faire, et où il fallait aller. On est resté dix jours en prison. En sortant, les Roumaines nous ont donné un contact à Bucarest. Le jour où je suis rentrée dans ce bar, ma vie a changé. J’ai travaillé au bar jusqu’en 1994. On faisait tout : le ménage, le service, et l’amour aussi, avec les hommes, le patron, ses fils, des amis à eux. C’est là que j’ai attrapé le sida, enfin je crois. J’ai été vendue en 1996 à un autre roumain qui m’a amenée en Italie où j’ai travaillé quelques mois. Là, j’ai été revendue à un Monténégrin qui m’a amenée en Espagne… » (Dina, c’était son prénom, est morte quelques mois après).

Pessimisme institutionnel

Les femmes les plus émancipées préfèrent circuler dans l’espace européen à l’identique de ce que serait un travailleur indépendant. Les femmes les moins émancipées travaillent dans des lieux d’exploitation. Leur sujétion économique est totale, leurs revenus étant ponctionnés par les différentes dépenses et amendes que les patrons leur imposent[36]. Les conditions garanties de l’hygiène ne concernent en réalité que les clients, pour offrir des prestations attractives et sûres. Pour les femmes, « l’hypermarché du sexe tient à la fois de l’usine et de la prison »[37].

La massification de la prostitution ne résulte pas seulement des conditions marchandes de la mondialisation ; elle s’inscrit dans l’institutionnalisation des processus économiques qui permettent de contraindre les acteurs dans l’apparente liberté de leur choix. Comme le démontra Castoriadis, l’aliénation est réduite par des fractions d’autonomie. Cependant, la reconstitution de ces séparations, entre les normes et l’humain, laisse filtrer les conditions existentielles d’hétéronomie de chacune des prostituées. Leurs destins passés et futurs sont ainsi tracés par des normes et des lois dont elles ne sont jamais totalement maîtresses, même si leur lutte quotidienne est toujours orientée contre les institutions (les Hommes, les mafias, l’État, les proxénètes). On peut produire les corps, tenir les discours, il est toujours plus complexe de dicter les conduites. En ce sens, la prostitution n’est pas un phénomène marginal. C’est une annonciation d’un devenir généralisable à l’ensemble de la société développée : la prostituée n’est pas seulement un corps qui satisfait, c’est aussi un imaginaire symbolique menaçant. L’espace catalan prostitutionnel est un de ces lieux d’Europe où l’abîme est à nu.

Sistach Dominique

maître de conférences à l’Université de Perpignan. « Nouvelle frontière de la prostitution dans l’Europe libérale : le cas catalan », octobre 2010, Sociologie et sciences politiques. « Le camp de Rivesaltes (1938- 2007), histoires entrelacées de l’internement d’État », octobre 2008, Sociologie et sciences politiques.