“Violence”, vous avez dit violence ?

Au fur et à mesure que le mouvement s’étend, et que les actions
directes se font plus présentes, la question de la “violence” refait
inévitablement surface. Si certaines interventions, catégoriques &
ignorantes (“la violence, c’est mal !”) ne valent guère la peine que
l’on s’y arrête, nombre d’autres s’interrogent avec honnêteté sur la
violence & son utilité. Question pertinente, la violence n’allant pas
de soi, et, comme forme d’expression pour le moins dure, devant être
pensée. Voici donc quelques pistes pour contribuer à la réflexion &
l’action.
Qu’aurait été l’évacuation de la Sorbonne sans la résistance active &
spectaculaire d’une partie des occupant·e·s ? Ce n’est pas tous les
jours que les flics se prennent des tables sur la tronche, et ce
moment est vite devenu un mythe, qui anime les solidarités en France
comme à l’étranger, profitant directement à ceux qui sont pourtant
les plus prompts à critiquer ces actions, les “pacifistes”. D’une
manière générale, les actions “dures”, quand elles accompagnent un
large mouvement de contestation, sont autant d’outils permettant à
celui-ci de s’imposer, d’empêcher les tentatives d’étouffement d’un
gouvernement, de se faire entendre ! L’État ne craint pas les marches
pantouflardes qui jalonnent les mouvements sociaux depuis des années
pour demander une petite part de gateau. Elles constituent la routine
du théâtre démocratique, et n’obtiennent jamais rien de
*significatif* (l’histoire des mouvements ouvriers montre beaucoup
moins de frilosité de leur côté). L’État craint, au contraire, le
dérapage, la perte de contrôle, le potentiel de colère d’un mouvement
inflexible, à plus forte raison s’il est capable d’agréger d’autres
révolté·e·s (ce que Sarkozy semble, à raison, particulièrement
redouter !).

Demandons-nous ce qui fonde notre appréciation d’une action. Le seul
regard filtré des caméras, aux ordres du gouvernement, comme l’ont
montré les expériences pratiques de luttes depuis des années, comme
la sociologie critique ? S’il est important de penser à
l’intelligibilité des actions, en donnant de la visibilité à des
idées, à des revendications, via banderoles, slogans, graffitis
(“cassons le CPE !”) & choix de cibles claires, il serait bon de ne
pas oublier la dimension libératrice & révolutionnaire, à une échelle
personnelle & collective, de ces moments. L’expérience pratique de la
résistance permet non seulement de sortir les violences quotidiennes
accumulées face à la l’autorité, mais aussi et surtout de vivre un
moment d’intensité _ensemble_, lors duquel le temps est suspendu,
lors duquel le jeu change de règles. C’est assurémment un moment
galvanisant que de briser l’isolement habituel, pour se sentir
fort·e·s ensemble, légitimes dans la colère, et refuser le
confinement imposé par la flicaille, bras armé de l’État, qui, on le
sait, n’est là que pour décourager, démobiliser, semer la terreur,
fracasser des gueules, bref, casser (les gens, le mouvement) ; et non
pour nous protéger ( ! ! !), comme certain·e·s osent encore le bêler !

On dit souvent que la violence, si elle est légitime, est
difficilement compréhensible, audible pour le citoyen. À vrai dire,
c’est évident. Quoique. Comme modes d’action, l’insoumission (refuser
le confinement policier et l’enfoncer), la résistance active
(caillaisser, entre autres choses) & le sabotage (briser des vitres
pénibles à regarder) sont aussi des expressions qui parlent à des
catégories de la population, “qui ont délaissé la politique, parce
que la politique les a délaissés”. Quoi qu’il en soit, si bien des
gens refusent la “violence” (bien que celle des manifestant·e·s
demeure en tout point inférieure à celle du gouvernement), ne peuvent
s’y identifier ; si bien des gens s’en vont la rejetter en bloc,
fustigeant les casseurs (pure invention policière & médiatique,
visant à décrédibiliser ceux & celles qui expriment de manière
radicale & déterminée leur opposition, en les faisant passer pour des
opportunistes sans rapport avec les manifestations, ce qui est
mensonge éhonté), faut-il se demander pourquoi, ou, plutôt, comment
remédier à cela ?

Et si tou·te·s les manifestant·e·s occupé·e·s à dénoncer leurs
voisin·e·s lanceurs & lanceuses de pavés, sous prétexte que “personne
ne va comprendre”, consacraient un dixième de ce temps là à
_expliquer_, à faire en sorte que les personnes en question puissent
comprendre ; à se montrer en solidarité, à assumer ces actions comme
composante du mouvement ? Que l’on soit clair : il ne s’agit pas
nécessairement que tout le monde se transforme en émeutier·e ; à
chacun sa manière d’agir, selon son confort personnel & ses envies,
dans le respect des autres tactiques ; mais ce dont il s’agit, à
l’évidence, c’est de refuser la stratégie de division du
gouvernement, qui va sans hésiter distribuer des bons points aux
gentil·le·s manifestant·e·s, inoffensifs, pour durcir la matraque
contre les autres. Le fait même qu’un gouvernement hostile flatte les
étudiant·e·s les plus dociles, opposés à sa politique, devrait mettre
la puce à l’oreille à quiconque se méfie. Cessons donc de jouer le
jeu de Sarkozy, et de vouloir être premiers de la classe ! Désertons
son monde & ses logiques autoritaires, et nourrissons une opposition
plurielle, insolente, qu’elle soit ou non violente ! Nous avons
tou·te·s à y gagner, sauf le gouvernement.

Reste à savoir si le mouvement anti-CPE veut avoir l’intelligence de
s’ouvrir à d’autres mécontentements, pour dépasser la revendication
limitée du CPE, qui, il est vrai, ne fait que compléter un dispositif
d’exploitation déjà largement rodé. S’opposer radicalement au CPE et
faire en sorte qu’il ne ressurgisse pas sous un autre nom, c’est
forcément poser la question du monde qui l’a généré, et lutter pour
en construire un autre, fruit de nos envies, des pratiques
collectives que l’occupation des FAC permet d’ores & déjà d’explorer,
sans oublier l’inspiration que peuvent nous procurer les expériences
& projets autogestionnaires qui existent depuis des années, mettant
en relation recherche d’égalité dans le vivre-ensemble & pratiques
d’autonomie vis à vis des systèmes étatique & marchand.

Alors, qu’est-ce qu’on attend ?