L’analyse entre psycho et schizo

« La psychanalyse débouche sur un activisme animé de charité », aurait dit Jacques Lacan au cours d’un séminaire.

Activiste, Félix Guattari le fut assurément, la charité en moins. Tout en menant sa vie d’agitateur politique, il exerça la psychanalyse jusqu’à la fin de ses jours, dans un cadre institutionnel principalement, mais aussi sous la forme orthodoxe, fauteuil et divan.

Au prétexte qu’il fut anti-œdipien, on l’a cru ennemi de la psychanalyse. Mais son projet est antinomique de sa réputation. Plutôt que de réagir, de polémiquer ou de détruire, il aimait échafauder et construire. Son œuvre et son militantisme cherchaient à donner toute son ampleur à l’invention freudienne du Désir inconscient, à en étendre le concept, en déployant sa portée dans le champ thérapeutique, la pensée philosophique et l’action révolutionnaire.

Il a mené son existence, au sens de Sartre, entre hasards et nécessités, en additionnant les situations, ce qui l’a amené à occuper une position intellectuelle singulière dans la deuxième moitié du siècle dernier.

On connaît sa suspicion à l’égard du complexe d’Œdipe. Il considérait cet agencement comme une structure d’aliénation familiale datée, développée par le capitalisme industriel. Il aimait par contre chercher dans l’Histoire les événements, courts ou longs, susceptibles d’infléchir, aux dimensions d’une nation entière, les productions de subjectivité. Ainsi parlait-il, par exemple du « complexe de 1936 » (le Front populaire), comme d’une surdétermination inconsciente collective ; et quand j’eus envie, plus tard, d’écrire un article sur Palombella rossa, le film en forme d’apologue de Nanni Moretti, j’y decouvrais tous les symptômes d’un « complexe de 1989 » débordant largement la société italienne.

Félix entre dans son adolescence avec la fin de la guerre mondiale, Hiroshima et les accords de Yalta. Il devient l’ami de son instituteur, Fernand Oury, qui l’entraîne dans des activités militantes libertaires et trotskistes, et qui lui présente son frère Jean, apprenti psychiatre. Celui-ci lui fait connaître François Tosquelles, le fondateur de la Psychothérapie institutionnelle.

Tosquelles est un psychiatre hospitalier catalan, membre du POUM, une organisation communiste dissidente. Il a fait une analyse avec Reminger, un analyste d’Europe centrale exilé à Barcelone pendant la montée du nazisme.

On lui doit l’invention d’une nouvelle manière de soigner des malades psychotiques hospitalisés, en s’appuyant sur « les deux jambes », marxiste et freudienne, qu’il ébauche dans l’hôpital de Reus. Elle sera inséparable du contexte historique de la révolution en Catalogne, de la guerre civile en Espagne, des fonctions de médecin-commandant de Tosquelles dans la region de Valencia, de la défaite républicaine en 1939…

Il réussit à passer la frontière, est enfermé dans un camp de réfugiés à Sept-Fons, puis libéré, en pleine Occupation, par l’intervention d’amis français, résistants, qui le font venir à l’asile de Saint-Alban, en Lozère.

Dans cette région centrale de la France, la guerre continue ; les communistes, les parachutistes anglais, une semi-clandestinité. L’hôpital, géré par des religieuses, est un foyer de Résistance. L’asile doit trouver pour les malades les moyens de leur survie. La Psychothérapie institutionnelle est happée par l’Histoire et la réalité, plus exactement le Réel, sous la forme d’une famine qui tua plus de 40 000 malades mentaux pendant la guerre, mais ne fit aucune victime à Saint-Alban.

La clinique de La Borde, près de Blois, fut fondée par Jean Oury et Felix la rejoignit deux ans plus tard, en 1953, soit un an avant le commencement de la guerre d’Algérie, et peu de temps après la mort de Staline. La clinique servira frequemment de lieu d’asile clandestin pour des personnes engagées dans des activités militantes illégales.

La collaboration et la complicité intellectuelle d’Oury et de Félix, tous deux très proches de Tosquelles, reste indéfectible jusqu’aux événements de mai 1968. Elle s’effrite dans le contexte de la vague antipsychiatrique, détestée par l’un, avec laquelle l’autre va composer au nom de ce qui lui paraît une table rase nécessaire de la politique de Santé mentale asilaire.

J’ai travaillé à La Borde dans cette période qui englobe 68, où l’amitié conflictuelle de Félix et d’Oury produit, pour parler comme Deleuze, une sorte de « synthèse disjonctive » particulièrement féconde et agitée.

La rencontre de Guattari et de Deleuze, l’amitié, la mise en place d’un travail commun sont contemporaines de l’après-Mai 68, de la fin de la guerre du Vietnam, des « années d’hiver » mitterrandiennes (comme les nomment Félix et Toni Negri), du déclin du socialisme réel, du dénouement de la guerre froide, de la montée en puissance de l’hégémonie américaine et de la mondialisation.

Ce rappel sommaire du décor historico-social de son aventure intellectuelle et militante pourrait paraître factice, ou trop foucaldien ; mais on ne comprendrait rien aux parcours de Félix en l’omettant.

On voit bien que toutes les étapes de la Psychothérapie institutionnelle s’inscrivent dans des moments de crise, de plis, où les pouvoirs de l’État sont contestés avec force et les contrôles centraux affaiblis.

Félix, comme Tosquelles, se meut continuellement sur les deux scènes, psychiatrique et politique, la Folie et l’Histoire. Il ne cesse de penser la politique de l’institution de soins que pour introduire dans les organisations dites « révolutionnaires » les germes d’une corrosion psychanalytique, entée sur sa conception de l’Inconscient.

Nous ne pouvons pas ici décrire, même succinctement, le fonctionnement de la clinique, en Sologne, qui fut le terrain d’ancrage du travail et de l’expérience de Félix pendant une trentaine d’années. Précisons tout de même quelques points :

Oury et Félix s’entendent sur une division générale du travail. Le premier s’occupe du médical et de la formation psychanalytique du personnel, le second de l’institutionnel proprement dit, de la gestion économique et administrative, et des relations extérieures.

Durant la période qui s’étend jusqu’en 68, l’allégeance à la pensée freudo-lacanienne et la référence sociologique marxiste, unies dans un syncrétisme structuraliste ambiant, étaye la distinction entre deux aliénations distinctes, l’une individuelle et psychopathologique, l’autre sociale. Elles sont toutes deux présentes dans les lieux de soins, mais le traitement de la maladie suppose un combat permanent contre les effets pathogènes, « pathoplastiques », du trouble qui affecte l’établissement et les soignants.

On voit ici déjà l’hypothèse dialectique d’un va-et-vient constant entre les symptômes des psychotiques et les modalités d’accueil de ceux qui les soignent, névrosés ou pervers (si l’on garde la répartition classique de Freud), ou normopathes (comme le dit ironiquement Oury).

Les pragmatiques locales vont porter essentiellement sur trois axes de déterritorialisation.

– Une première stratégie développe l’autonomie et la parité des patients dans la clinique, au moyen des activités d’un Club ayant tous les droits et obligations d’une association privée. Les patients peuvent remplacer parfois des moniteurs absents, être payés pour leur travail, les rétributions alimentant la trésorerie du Club.

– Une autre démarche veut empêcher l’identification des soignants à leur statut, en explorant les possibles de leur multiplicité. La rotation des tâches, le sabordage systématique des hiérarchies, le questionnement permanent des savoirs supposés doivent contrecarrer l’illusion d’une normalité psychique face à des fous déterminés comme tels.

– La troisième voie explore toutes les possibilités d’une cure institutionnelle.

Les spécialistes n’y sont plus les seuls interprètes. On sollicite les capacités analytiques de tous, y compris des patients ou des agencements collectifs.

Dans ce contexte, la référence aux Écrits et Séminaires de Jacques Lacan, malgré le célèbre D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose (1958), n’est pas vraiment confortable.

On sait l’allergie de Freud vis-à-vis de ces malades difficiles, sales et violents, qui, sous sa dénomination de « névroses narcissiques », lui paraissaient impropres au transfert. La belle étude de cas sur Schreber s’élabore à partir des Mémoires d’un névropathe, rédigées par le Président de la cour d’appel de Dresde et publiées en 1903. Freud ne l’a jamais rencontré, pas plus que le petit Hans, qu’il tentait de traiter par l’intermédiaire des propos du père de l’enfant.

Ce seront ses disciples, Jung, Ferenczi, Abraham, Tausk, Fenichel, travaillant généralement à l’hôpital, qui se lanceront dans cette aventure risquée. Freud l’estime néanmoins nécessaire, au risque de mettre en question le dispositif, la méthode et la Métapsychologie de la « science » qu’il a fondée.

Lacan, comme Freud, n’a jamais conduit une cure de psychotique. Sa thèse, « Le cas Aimée », est une introduction magistrale à l’interprétation psychanalytique d’une paranoïa érotomaniaque. Mais il ne rencontre cette patiente qu’a l’Hôpital, rarement seul, et à des fins diagnostiques exclusivement.

Les quelques analystes de son école qui traitent la psychose exercent dans les asiles, en s’appuyant davantage sur l’enseignement de Rosenfeld, Searles, Gisela Pankow ou Françoise Dolto que sur la Forclusion du Nom-du-Père.

Félix participera pourtant pendant quelques années à l’ambition des membres du premier cercle de la Psychothérapie institutionnelle de reconnaître dans leurs travaux la paternité du maître, qui est, comme on le sait, l’analyste de la plupart d’entre eux. (D’accord avec Oury, il tint également à ce qu’il fût le mien…)

On voit que Félix salue l’intérêt de Lacan pour la dialectique des objets partiels de Melanie Klein, et l’invention de l’objet « a ». Mais il critique l’usage restreint qu’en fait le maître, quand il le rapporte seulement aux objets des pulsions, spécifiés par des zones corporelles, puis, avant les topologies du nœud borroméen, en le liant au « vide » de la « jouissance perdue ».

La pensée de l’analyse institutionnelle va tout de même se lover quelque temps dans le giron structuraliste où Lévi-Strauss, Lacan, Barthes, Derrida, Foucault et Althusser se renvoient, chacun à sa manière, la balle d’un Signifiant hérité de Saussure.

Contre le scientisme hyperlinguistique de certains d’entre eux, Félix ne cesse alors de singulariser sa recherche, au plus près de son expérience quotidienne.

Il refuse d’acclimater à La Borde l’analyse des échanges (les biens, les femmes, la parole) qui prétend régner sur l’anthropologie de l’époque. Il en dénonce les relents post-colonialistes et l’œdipianisme conquérant.

Son approche des effets aliénants des pouvoirs et des termes de la division du travail est toujours empirique et transformationnelle. L’institutionnalisation prime sur l’institution, le processus sur la structure.

Les clefs doctrinales de Lacan lui paraissent peu heuristiques, bien qu’il s’essaye, pendant quelque temps, à la mise en parallèle des statuts, rôles et fonctions du personnel soignant avec les instances de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel.

La distance avec l’axiomatique lacanienne est prise en 1964-65, au moment où Félix fait venir à La Borde, comme médecins, moniteurs ou psychologues, ceux que Jean Oury appellera les « barbares », des rescapés de l’UEC (Union des étudiants communistes), durement malmenés par la direction du Parti.

D’un coup ses deux passions, thérapeutique et militante, sont condensées.

Ses activités dissidentes et fractionnelles, exportées à Paris pendant la guerre d’Algerie (un journal, La Voie communiste ; un réseau de soutien au FLN), vont se déployer aussi, désormais, dans le Loir-et-Cher.

Quand Félix essaye de penser ensemble ces différentes activités, il s’interroge sur la subjectivité des groupes, qu’il s’agisse de patients ou de militants politiques. Mis à part les termes de groupes sujets et groupes assujettis, qui doivent beaucoup à Sartre, le lexique guattarien se compromet encore quelque temps avec celui de Lacan : le champ de la parole et du langage, la thématique de l’instinct de mort, les itinéraires du phallus et, circulant partout, le furet du signifiant.

En 1972, Félix me dédicacera son Psychanalyse et Transversalité, recueil d’articles faisant l’aller-retour constant entre l’exercice psychiatrique et les groupes révolutionnaires : « à P., sincères et peu véritables, des vieilles saloperies complètement dépassées, honteux mais c’est comme ça ! »

Et pourtant le livre contredit son auteur car, dès les premières années 1960, toute la critique explosive de l’Anti-Œdipe y est clairement annoncée. Seuls les multiples points d’interrogation hésitent encore à céder leur place aux marques, stylistiquement plus céliniennes, de l’exclamation ou de l’exorde.

C’est le fameux « Machine et structure », d’abord dédié à l’École freudienne, mais accepté dans la revue Change en 1969, qui amorcera la rupture. Les notes de Félix confirment que l’écrit trouve sa caution dans l’œuvre de Deleuze, tout particulièrement dans Différence et Répétition. Mais pour expliquer l’adjacence du sujet à la machine, il renvoie le lecteur au « 1-a » de la totalité imaginaire de Lacan ; et la première coupure qu’il évoque dans le continuum structural des représentations est le fait de la voix, « machine de parole » !

Dès la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, la critique protéiforme de la psychiatrie asilaire a pris de l’ampleur au sein du mouvement contestataire, confortée par la lecture parfois imprécise de Michel Foucault.

Quand j’arrive à La Borde, en 1964, l’auteur de L’Histoire de la folie à l’âge classique est mon maître à penser et mon modèle rhétorique.

Félix a la plus grande estime pour son engagement concret dans les combats des homosexuels et des détenus de droit commun ; et aussi pour sa manière d’historiciser le geste médical et le statut anthropologique de la Folie.

Oury, malgré le bel ouvrage collectif qu’il a coordonné sur le parricide de Pierre Rivière au début du XIXe siècle, suspecte Foucault d’ignorance clinique et de parti pris. L’antipsychiatrie, quelles que soient ses formes, sociale, systémique, nominaliste, libertaire ou utopique, lui paraît irrecevable.

Félix anime, au contraire, le mouvement d’alternative à la psychiatrie, aux côtés de Laing, Cooper, Esterson en Grande-Bretagne, Mony Elkaïm en Belgique, Basaglia et Jervis en Italie.

51 La dissension, à La Borde, ira donc en s’aggravant jusqu’en Mai 68, où la division du collectif soignant ne sera évitée que par l’amitié et la confiance réciproque des deux fondateurs. Car s’ils ont fait depuis longtemps, avec de nombreux psychiatres de la fonction publique, le procès de l’asile et de la vieille loi d’internement de 1838, ils partagent la conviction que le traitement au long cours des psychotiques nécessite l’invention collective permanente de lieux et de réseaux de vie propices.

Felix est particulièrement attentif aux luttes qui mettent en question les politiques psychosociales et normatives de l’État, comme la révolte de la Mutuelle des étudiants contre le fonctionnement des Bureaux d’aide psychologique universitaire à Strasbourg, et contre l’interdiction faite aux étudiants, dans les cliniques psychiatriques de la Fondation santé, de poursuivre une quelconque activité syndicale.

On sent ses affinités électives pour les groupes libertaires et situationnistes qui, à Nantes, Lyon ou Paris, célèbrent les forces transgressives de désir, attaquent les doctrines, les représentations et les spectacles qui réduisent l’inconscient aux schémas structurels du mythe et de la tragédie œdipiens.

Il prend acte de l’impuissance des milieux psychanalytiques à comprendre et soutenir une révolution rampante où la libre parole, le défi, les affects et l’utopie prennent tant d’importance.

Le bilan des dissidences psychanalytiques fécondes lui paraît assez sombre : Wilhelm Reich oublié, Socialisme ou Barbarie (avec Castoriadis, alias Cardan…) récupéré. La pensée freudo-marxienne de Herbert Marcuse, très appréciée des mouvements contestataires après Éros et civilisation (1958), et l’Homme unidimensionnel (1966), reste indifférente pour les praticiens ; ils n’y voient que la thèse simpliste d’une sexualité spontanément révolutionnaire.

Déjà les sociétés d’analystes, soucieuses de leur doctrine ou de leurs zones d’influence, cherchent à conquérir des places dans quelques bastions de la Santé publique et de l’Université.

De leur coté, les organisations marxistes s’opposent avec fureur pour la possession du statut d’« avant-garde de la classe ouvrière ». Certaines d’entre elles retrouvent, parfois à leur insu, les accents polémiques de la tradition stalinienne : une revue trotskiste, Garde-fous, spécialisée dans les questions de santé mentale, consacre un numéro entier à la dénonciation du « réformisme » de la clinique de La Borde, ainsi érigée, avec Félix bien sûr, en ennemi principal d’une psychiatrie progressiste.

La rencontre avec Deleuze et l’œuvre commune vont se nouer autour de deux obstacles, foncièrement liés pour Félix ; la psychose incurable et la révolution impossible.

La machine d’écriture à deux, fort bien décrite et commentée par Stéphane Nadaud, cristallise pour Félix la possibilité de faire théorie d’un parcours de pratiques thérapeutiques et militantes, entremêlées sur le terrain.

On voit bien que l’« Introduction à la schizo-analyse » de L’Anti-Œdipe et bien des passages de Mille Plateaux reprennent des propositions thérapeutiques depuis longtemps testées dans la Psychothérapie institutionnelle :

  • libération des espaces (« la déambulation ») ;
  • autogestion ; décloisonnement et rotation des tâches (« la grille ») ;
  • abandon de la seule référence à la parole et au langage ;
  • méfiance ou réserve vis-à-vis des interprétations familialistes ;
  • cartographie permanente des agencements collectifs d’énonciation.

Les improvisations, les essais, les investissement matériels et sociaux, la critique constante des effets de hiérarchisation, homogénéisation, inhibition ou culpabilisation produits par les structures du dispositif de soins sont des options méthodologiques déjà bien éprouvées, qui cherchent leurs concepts adéquats : lissage, nomadisme, machines de guerre, multiplicités.

Le travail avec Deleuze opère comme une « levée de Surmoi ». L’œuvre commune, résolument matérialiste, largue les amarres du Sujet, de la Structure et du Signifiant. Elle s’empare des rhizomes, coupures, différences et singularités.

Les termes de production, flux, machines, réel viennent déloger définitivement les représentations, mythes, fantasmes, imaginaire et symbolique de l’exégèse lacanienne de Freud.

En lisant certains passages de cette « Introduction » qui, au nom de l’objet « a » et du grand Autre, un peu rafistolés, ménagent encore parfois Lacan en attaquant ses disciples, je suis redevenu suffisamment orthodoxe pour soupçonner Félix d’avoir hésité, malgré la violence radicale de sa charge contre la psychanalyse, à mener jusqu’à son terme le meurtre du Père.

Car la rupture, inévitable, est la conséquence directe d’une avancée de la psychanalyse sur le terrain de la psychose. Freud l’avait prédite, Lacan voulut la conjurer, mais la schizophrénie enracinait son trouble dans une région de l’Inconscient que les phénoménologues décrivent parfois mieux que la psychanalyse. C’est la zone chaotique du refoulement originaire, du « pré » de Jean Oury, du « pathique » d’Henri Maldiney, et, bien sûr, de ce « corps sans organes » d’Artaud, qui forme le noyau dur de tout L’Anti-Œdipe. C’est un espace psychique que la structuration symbolique n’a pas encore quadrillé et strié et qu’on aborde de biais, par le truchement des sensations, de la sensibilité, des affects, des formes et des intensités. Cet univers existentiel n’est pas celui de la maladie nommée par Bleuler ; c’est une étape processuelle commune de l’humain, que les éthologues du nourrisson (Brazelton, Stern, Kramer) tentent de cartographier pour compléter, moduler ou corriger les hypothèses de la psychose symbiotique précoce de l’enfant chez Melanie Klein.

Du coté de la politique, l’« Introduction à la schizo-analyse » condense une biographie militante singulière où les débats idéologiques entre les groupes maoïstes, trotskistes, castristes, anarcho-syndicalistes, etc., paraissent à Félix moins pertinents que la critique métamodélisante, comme il dit, des modes d’organisation, de la circulation de la parole, de la distribution des pouvoirs et surtout de la prise en charge, l’accueil, des singularités subjectives.

On aura la confirmation, plus tard, en lisant les Cartographies schizoanalytiques et Chaosmose (qu’il qualifia lui même, dans une dédicace écrite pour moi, d’« assez fou »…), que son propos a toujours débordé la question du traitement de la psychose. En témoignent les trente pages de Psychanalyse et Transversalité intitulées « La causalité, la subjectivité et l’histoire », écrites à la veille de Mai 68. Au prétexte de régler ses comptes avec le léninisme et ses succédanés, il reprend à nouveaux frais la question de la « servitude volontaire » (La Boétie), en lui donnant la puissance nuisible d’une contre-révolution inconsciente.

« C’est la méconnaissance, par l’avant-garde révolutionnaire, de processus inconscients coalescents aux déterminismes socio-économiques qui a laissé la classe ouvrière sans défense devant les mécanismes modernes d’aliénation du capitalisme. »

Il garde les termes de « signifiant » et « signifié », mais il en récuse la capacité de structuration de l’Histoire, qui procède, quand elle échappe à la répétition mortifère, par coupures signifiantes inassimilables.

Ces coupures, d’où viennent-elles ? Que manifestent-elles ? Félix s’avance impétueusement :

« Le sujet schizé, en vérité, restera à l’arrière-plan, ce sera le sujet de l’inconscient, clé cachée des énonciations refoulées, coupure potentielle des chaînes signifiantes ‘capables de tout’, y compris de libérer l’énergie liée, chez des fauves, des fous, et autres détenus qui feront leurs ravages dans les jardins ordonnés du conscient et de l’ordre social. »

Déjà, pour Felix, l’Inconscient n’est plus le trésor caché du refoulement, mais le machinisme immanent de Désir qui précède et résiste à son accumulation. Car les avatars symboliques ou imaginaires de la représentation masquent, pour lui, le réel d’un Inconscient qui ne manque de rien, et qui produit ses objets.

Des deux aliénations dont nous parlions au début, il s’agit pour lui de montrer la permanente interaction, sur le fond d’une nature commune. Les productions de subjectivité sont à parité avec les productions économiques et marchandes, parce qu’elles constituent deux régimes distincts d’investissement de désir.

La politique du changement doit rompre avec le thème des super et des infrastructures, et la chronologie obligée des entreprises révolutionnaires. Félix anticipe une micropolitique du désir qui devra saisir les modes d’aliénation dans leurs formes machiniques les plus fines et secrètes, moléculaires, aussi bien que dans leurs manifestations sociales et statistiques évidentes, molaires.

Il expérimentait, dès avant 68, ces groupes « psych et po » où l’analyse collective ne séparait plus le public et le privé, le corps et les idées, le rêve et la réalité, le virtuel et l’actuel, les deux modes d’un Surréel créationniste.

Autant dire qu’il avait réussi, chez les « gauchistes », à se faire quelques rares amis, mais une pléiade d’adversaires, qui désignaient en lui la figure transversaliste du Traître.

Félix reprend en profondeur et sur un mode polémique l’Éloge joyeux, quasi rabelaisien, d’Érasme. La folie, pour lui, n’est pas « absence d’œuvre » (comme le dit imprudemment Foucault), mais l’expression perceptible d’un processus constant de déterritorialisation proprement schizophrénique affectant à la fois les productions sociales et l’économie libidinale.

C’est ici que se place le coup de force conceptuel qui séduisit Deleuze. Le philosophe de l’empirisme transcendantal et de l’événement n’avait jamais investi jusque là, malgré Différence et Répétition ou Logique du sens, les énigmes de l’Inconscient ou les paradoxes de la « lutte de classes », que Félix lui apporte noués en une problématique abstraite commune.

Le renversement éthique de la schizoanalyse choisit la psychose comme source et modèle machiniques, au lieu de l’impasse signifiante de la névrose hystérique. Il distingue aussi, en Politique, le désir des masses et l’intérêt de classe, et tente de mieux comprendre ainsi les linéaments discordants des dictatures et des totalitarismes.

La schizophrénie comme maladie et la mondialisation économique témoignent d’une même processualité, qu’on n’a pas su moduler par des reterritorialisations adéquates, ou que les axiomes du Capital ont orientée vers les inflations du profit et les trous noirs de la propriété privée. Les conséquences de cette répression systémique peuvent être tout a fait désastreuses, pour les individus comme pour l’espèce humaine. On comprend ainsi l’affinité de Félix pour les Verts, auxquels il tente de proposer, sur un pied d’égalité, Les Trois Écologies – fondamentale, sociale et mentale –, réunies en l’éthique d’une Écosophie.

Dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale, le Parti communiste français livra une bataille acharnée, inaugurée dans les années 1930 par Georges Politzer, contre la psychanalyse, « idéologie bourgeoise ». Des psychiatres et analystes membres du Parti durent prononcer publiquement l’abjuration de leur foi.

Vingt ans plus tard, Louis Althusser corrigea le tir en accordant à la psychanalyse, revue et corrigée par Lacan, le statut prestigieux d’une science.

Aujourd’hui les « vraies » sciences – neuronales, comportementales, pharmacologiques –, bien adaptées aux soucis de contrôle, d’évaluation et de rentabilité de l’État, veulent détrôner une clinique de l’Inconscient jugée trop indépendante, trop chère, trop longue, et de maigre efficacité normalisatrice.

Certains de nos contemporains, fort mal intentionnés, ont voulu voir dans L’AntiŒdipe la répétition sophistiquée d’une double condamnation, stalinienne et techno-moderniste.

Tout autre le combat de Deleuze avec Félix. Il ne s’agit pas pour eux de réfuter le réel du Désir, mais au contraire d’en affirmer l’omniprésence et la productivité immanente. L’Inconscient du refoulement névrotique n’en circonscrit qu’une région exiguë, travaillée par « lalangue », le « symbolique », le « phallus », l’ « inceste » et la « castration ». Reprenant l’injonction républicaine de Sade, Gilles et Félix prononcent un « Analystes, encore un effort pour aborder les matières et les intensités du Désir ! », non seulement au-delà des symptômes de la maladie mentale, mais aussi dans la philosophie et l’art, et surtout dans les paradoxes et « catastrophes » (René Thom) de la Politique et de l’Histoire.

La Schizoanalyse n’est pas une « antipsychanalyse », mais une déterritorialisation active, une déconstruction et un décodage des flux de désir axiomatisés, sémiotisés et structurés d’un Inconscient orthodoxe, serviteur du Capital.

Une Suranalyse en quelque sorte, la « peste » de Freud enfin advenue.

Polack Jean-Claude

Psychiatre, psychanalyste, il a travaillé une douzaine d'années aux côtés de Jean Oury et de Felix Guattari à la clinique de La Borde. Il exerce dans un collectif d'analystes à Paris. Avec des amis, patients et « non-patients », il a animé une association de malades psychotiques pendant une dizaine d'années. Auteur de plusieurs ouvrages, il est directeur de publication de la revue Chimères, fondée en 1998 par Gilles Deleuze et Felix Guattari, et coréalisateur d'un film sur François Tosquelles.