Bombatalu, la vague qui frappe trois fois

Depuis le séisme qui a ébranlé la région de Palu le 28 septembre 2018, le mot « liquéfaction » est devenu synonyme de terreur sur l’île de Célèbes. Ce phénomène géologique, qui fait qu’un sol à grains fins et saturé d’eau perd immédiatement sa compacité en raison de vibrations sismiques soudaines et puissantes, a englouti plus de 12 000 personnes dans la terre de plusieurs villages. Les médias indonésiens ont aussitôt mimé le terme anglais en le traduisant par likuifaksi, comme s’il s’agissait d’un phénomène nouveau que seul le jargon scientifique occidental savait décrire. Or, en kaili, la langue de Célèbes-centre, il existe un mot pour dire likuifaksi. Mais les habitants s’en sont souvenus trop tard…

Retour en arrière. En octobre 2015, l’Indonésie était l’invitée d’honneur de la Foire internationale du livre de Francfort. Dans son discours d’ouverture à l’université Goethe, le ministre indonésien de la culture et de l’éducation de l’époque, Anies Baswedan, n’hésita pas, devant un public international, à souligner la pauvreté du vocabulaire indonésien, comparé, par exemple, à celui de l’anglais : « Quand le premier dictionnaire indonésien a été édité en 1965, il contenait 70 000 mots. Aujourd’hui il n’en compte pas plus de 100 000, contre un million de mots anglais. » Anies lança alors le défi d’atteindre les 200 000 mots en 2019. Comment ? « En intégrant dans la langue indonésienne des milliers de mots des 756 langues régionales et plus de notre archipel. »

Se prémunir du raz-de-marée en parlant juste

Il donna l’exemple du mot « tsunami », d’origine japonaise, employé mondialement pour désigner un raz-de-marée, y compris en Indonésie. Pourtant, toutes les régions de l’archipel indonésien qui ont été frappées par d’innombrables tsunamis depuis des siècles ont un mot pour en parler. À Barus, sur la côte ouest de Sumatra, dans les récits locaux, le gergasi est décrit comme une créature monstrueuse surgie de la mer, qui, au XIIe siècle, aurait détruit ce port prospère, centre du commerce du camphre depuis l’Égypte antique. Sur l’île de Flores, frappée en 1992 par un raz-de-marée avec des vagues de plus de 25 mètres de haut, les gens d’Ende disent « ae mesi nua tana lala », « la mer monte, la terre s’effondre ». Les habitants de l’île de Simeulue, au large de Sumatra, nomment ce phénomène smong. Dans leur littérature orale, dite nandong, ils chantent l’attitude à adopter en cas de séisme : « Quand la terre tremble, suivie du retrait de la mer, cours sur la colline, car voilà le smong. »C’est ce mot vernaculaire, récité comme un mantra, qui leur a sauvé à tous la vie lorsque le smong a déferlé sur leur île en 2004. Tous ont couru sur la colline. Il n’y a eu que sept morts (mais 200 000 dans la province d’Aceh). Car le smong ravive dans leur mémoire collective le danger des raz-de-marée qui ont déjà frappé Simeulue en 1883 et 1907 ainsi que l’attitude sage à adopter quand ils se produisent. Le ministre ajouta qu’il devait exister autant de synonymes de smong que d’îles en Indonésie, soit plus de 17 000. De quoi grossir le dictionnaire et sauver peut-être beaucoup de vies.

Cette idée était proprement révolutionnaire. Car il faut savoir qu’après plus de quatre siècles de colonisation, l’Indonésie, à son indépendance en 1945, a choisi le « haut malais », rebaptisé « indonésien », comme langue officielle de la République. Même si la devise de sa constitution est « Bhineka tunggal ika », « Diverse et une » – trois mots javanais-sanskrits – l’Indonésie a sacrifié la multitude de ses langues pour construire son unité autour du malais. Cette langue austronésienne, originaire de Sumatra, a intégré nombre de termes sanskrits, arabes, persans, hindis, tamouls, chinois, portugais, hollandais, japonais…témoins des cultures, des religions et des peuples qui ont abordé sur ses rivages depuis au moins le Ve siècle de notre ère. C’était la lingua franca de l’archipel, si bien que les colons hollandais l’avaient adoptée pour administrer leurs Indes néerlandaises. Dans cette continuité, à l’indépendance, toutes les langues de l’archipel ont été réduites au rang de « dialectes régionaux », même celles dotées d’une très ancienne littérature écrite, comme le sundanais ou le bugis. Il en a été de même pour le javanais – dont près de 50 % du vocabulaire est d’origine sanskrite – parlé à l’époque par plus de la moitié de la population indonésienne, et qui a accepté délibérément de se « saborder ».

Le suicide du javanais

J’ai mesuré le drame de ce « sabordage » quand, en 1997, alors que je vivais depuis huit ans en Indonésie, j’entrepris de traduire et de recomposer à neuf la grande épopée érotique et mystique de Java, Serat Centhini, « Le livre de Centhini1 ». Ce poème chanté de 200 000 vers, véritable encyclopédie des savoirs naturels et surnaturels de « l’île-mère » de l’Indonésie, a été composé au début du XIXe siècle par trois aèdes du palais du sultan de Surakarta, au centre de Java. Mais il intègre des récits beaucoup plus anciens, venus aussi bien de la mythologie indienne et des enseignements soufis du Moyen-Orient que des mythes indigènes. Le grand absent de cette œuvre magistrale est l’homme hollandais, qui pourtant, à cette époque, règne en maître sur Java. En ceci, « Le livre de Centhini » est une œuvre de résistance de génie. Les trois poètes ont choisi de combattre leur oppresseur, non pas en l’affrontant, mais en l’ignorant royalement, en l’effaçant totalement de leur géographie mentale, de leur mandala spirituel, intellectuel et linguistique.

Si je parlais et écrivais alors déjà correctement l’indonésien, je ne maîtrisais pas du tout le javanais. Je proposai donc à un ami et grand poète, Linus Suryadi A.G., de travailler avec moi. Ma proposition lui fit l’effet d’un coup de poignard dans le cœur : fils de modestes paysans, grandi après l’indépendance, Linus n’avait pas eu l’occasion d’apprendre la langue littéraire de ses nobles ancêtres. S’il écrivait, certes, des poèmes en indonésien constellés d’expressions javanaises populaires, il ne pouvait pas lire « Le livre de Centhini ». Imaginez qu’un écrivain français contemporain ne puisse pas lire Victor Hugo ni Baudelaire. Deux ans plus tard, mon ami mourrait subitement. Je pense encore aujourd’hui que sa mort prématurée est secrètement liée au suicide de la langue javanaise. Pourtant, Linus aurait pu se réjouir : beaucoup de mots de sa langue maternelle étaient entrés dans l’indonésien du fait de la suprématie culturelle, politique, économique et numérique des Javanais. Les autres peuples de l’archipel ressentaient souvent cette invasion lexicale javanaise comme une forme de colonisation de leur langue nationale unitaire.

Langues en voie/voix d’extinction

L’idée du ministre était donc bien révolutionnaire. Et pour ne rien gâcher, elle arrivait dans un contexte très favorable. Les trente-deux années de la dictature du général Suharto, détournant la devise « unité dans la diversité » en pensée unique et bannissant la diversité, avaient pris fin en 1998. Avec la démocratie, voilà la multitude qui se re-manifeste avec une folle ardeur, partagée aussi bien par le peuple – les peuples d’Indonésie – que par son gouvernement, à commencer par la multitude des langues : 756, dit-on, soit 12 % du patrimoine linguistique mondial. Au même moment, une nouvelle pensée unique cherche à brider ce « trop-plein » de diversités : l’islam radical. Dès lors, tout remettre au pluriel n’est pas juste une fantaisie chamarrée. C’est un acte impérieux.

En 2011, le CNRS lance une série d’expéditions pour identifier les langues en voie/voix d’extinction. Lexicologues, grammairiens, sémanticiens sont envoyés dans toutes les régions de l’archipel, jusqu’aux îles les plus reculées, avec pour mission de dresser une carte linguistique de l’Indonésie et de travailler à l’établissement de dictionnaires. La plupart de ces langues (les chercheurs n’en dénombreront que 652) sont concentrées dans la partie orientale de l’archipel. 30 % d’entre elles sont déjà dans la catégorie des langues « menacées d’extinction » comptant moins de 20 000 locuteurs. Par exemple, la seule région d’Habolat, sur la petite île d’Alor, aux Moluques, abrite neuf ethnies et douze langues. Mais parmi ces douze langues, les linguistes découvrent que le beilel n’a plus qu’un seul locuteur, Karim, 64 ans, chef de l’ethnie Beilel et maître de la tradition à Habolat. Une course contre la montre est engagée. Mais l’expédition a des moyens limités.

En avril 2018, le Bureau pour le développement des langues régionales d’Indonésie annonce l’extinction de onze d’entre elles entre 2011 et 2017 : le kayeli, le piru, le moksela, le palumata, le ternateno, le hukumina, le hoti, le serua et le nila, dans l’archipel des Moluques, ainsi que le tandia et le mawes en Papouasie indonésienne. Face à cette annonce de Jakarta, les autorités locales des Moluques, à plus de 3 000 km de la capitale indonésienne, retrouvent in extremis des locuteurs des langues serua et nila qui ont dû quitter ces deux petites îles éponymes en 1978 sous la menace de l’éruption imminente du volcan Lawrakawra. Réfugiés sur la grande île de Seram, les plus anciens parlent encore ces deux langues décrétées mortes par le pouvoir central. Quoi qu’il en soit, l’hécatombe progresse. Une mobilisation tous azimuts est lancée par le gouvernement actuel de Joko Widodo, d’importants budgets sont attribués aux provinces pour enseigner ces langues vernaculaires dès l’école maternelle, encourager les jeunes à les utiliser sur les réseaux sociaux, rechercher les derniers locuteurs de celles menacées, et établir toujours plus de dictionnaires en ligne2.

Splendeur et misère d’une langue formatée

C’est aussi à ce moment que l’idée lancée par le ministre à Francfort est retenue : intégrer dans le Grand dictionnaire de la langue indonésienne, dans sa version en ligne (kbbi.kemdikbud.go.id), des milliers de mots des langues régionales. L’initiative ne vise pas seulement à enrichir l’indonésien, mais aussi à sauver les langues vernaculaires en leur donnant une plus vaste audience et un usage national. Une équipe de cinquante linguistes est aussitôt constituée : ils recueillent les propositions envoyées par les antennes régionales et les citoyens locuteurs de ces centaines de langues, soit déjà plus de 20 000. Mais avant de les intégrer dans le dictionnaire en ligne, les linguistes les analysent et s’interrogent sur leur orthographe et leur prononciation, qui doivent se conformer aux règles de la langue indonésienne. Par exemple, le mot mblololo, qui signifie « gong » en muna (Célèbes) doit être transformé en embololo car l’indonésien n’emploie pas de diphtongue mb. Il en va de même pour le mot keukeuh, qui veut dire « ce qu’on ne peut pas interdire » en sundanais (Java ouest) : il devient kekeh, car la diphtongue eu n’existe pas en indonésien. On peut alors s’interroger : cette extraordinaire mission de sauvetage et de métissage ne risque-t-elle pas de formater, de normaliser, voir de broyer les mots des langues vernaculaires, « périphériques », dans la montée en puissance et en beauté de la langue indonésienne ? Si le grand dictionnaire de la langue indonésienne éteint l’accent circonflexe et le tréma du mot alôn buluëk, qui veut dire« la vague vorace » en langue d’Aceh, l’alerte au tsunami s’éteindra, elle aussi, dans la mémoire des Acehnais.

D’ailleurs, malgré le discours de Francfort, le mot résiste : lors du séisme de magnitude 7,5 qui a ébranlé la province de Palu, au centre de l’île de Célèbes le 28 septembre 2018, suivi d’un raz-de-marée, tout le monde en Indonésie a parlé d’un « tsunami ». Ce n’est qu’une semaine après l’évènement que les survivants ont enfin fait entendre leur mot à eux : bombatalu, « la vague qui frappe trois fois ». Comme si, soudain, ils se souvenaient que leur région avait été frappée par vingt bombatalus depuis 1820, un bombatalu tous les 25 ans. Et, effectivement, racontent les survivants, la mer s’est retirée trois fois pour mieux frapper trois fois. Ils ont même prononcé un mot très doux pour désigner le puissant séisme, linu (prononcer « linou »), alors qu’en indonésien, on dit plus durement gempa (prononcer « guem’pa »). Puis, crescendo, est revenu à leur mémoire un autre mot pour décrire le phénomène géologique terrifiant qui a littéralement avalé leurs maisons et leurs proches, l’effroyable « likuifaksi », queles gens de Célèbes-centre appellent en kaili, « nalodo », « disparaître sous la terre, aspiré par la boue3 ».

1 Les chants de l’île à dormir debout – Le livre de Centhini, Éditions du Relié, Seuil Poche Point Sagesse, Prix de la Francophonie-Asie, 2004.

Elizabeth D. Inandiak

Écrivain, reporter, traductrice, engagée auprès de diverses communautés villageoises frappées par des catastrophes naturelles ou humaines en Indonésie, où elle vit depuis 1990.