Chávez est vivant, la lutte continue

Chávez est vivant, la lutte continue.

Voilà ce qu’ils nous disent, et ils ont raison.
Le chef n’est pas seulement ce fantôme virevoltant qui se moque de nous.
Il y a quelque chose de lui qui vit encore, qui habite les décombres, qui peuple notre tristesse.
Chávez est vivant, la lutte continue.
Dans le bilan qu’il nous a légué.
Dans son œuvre, encore et toujours, cette machine du désastre.
Il est vivant dans la catastrophe.
Il vit à Táchira, dans les yeux crevés d’un gosse de seize ans1.
Il est vivant dans les coupures de courant.
Dans les magasins fermés, dans les distributeurs automatiques
complètement vides.
Dans la pénurie d’antibiotiques. Dans les dollars qui fuient le pays.
Dans les habitants assoiffés de Caracas qui puisent dans les eaux noires du rio Guaire.
Il vit dans les collectifs paramilitaires, dans la police politique,
dans les flics qui torturent à mort.
Dans le fascisme de José Roberto Duque2 et dans l’idiotie des crétins
qui croient au « pouvoir communal3 ».
Il vit dans les foules qui franchissent en masse la frontière colombienne
ou celle du Brésil.
Il vit dans le bras cassé du vieillard qui a dû se battre pour une place
dans un refuge de Rio de Janeiro.
Il vit dans les caciques de la mafia et dans les rangs de la bolibourgeoisie4.
Il vit jusque dans Guaidó, forgé à son image pour nous convaincre
qu’il ne sert plus à rien de lutter.
Chávez est vivant, sa lutte continue.

Il vit dans les chiens et les chats abandonnés par leurs maîtres,
Dans les petits vieux qui sont restés seuls.
Dans la chair des corrompus qui furent un jour mes amis.
Dans la graisse de Juan Barreto5 et le rachitisme des gamins de quartier.
Dans les seins en silicone payés aux frais du contribuable.
Dans le manoir de chasse d’un bolibourgeois en Andalousie.
Dans les comptes en Suisse, dans les dollars expatriés.
Dans notre narcissisme. Dans tous ceux qui ignorent leur propre médiocrité.
Dans les salauds de Podemos6.
Dans les réacs qui se foutent du Venezuela mais que notre malheur
arrange bien.
Dans les militaires. Dans les cachots.
Dans les malfrats. Dans les flics qui sont des malfrats en uniforme
bardés d’un insigne.
Chávez est vivant, la lutte continue.

Dans ceux qui veulent être aimés mais ne savent pas aimer.
Dans le népotisme, dans les terres volées par la famille Chávez.
Dans les chevaux de race d’Alejandro Andrade7.
Dans le fleuve Caroní converti en bourbier immonde8.
Dans les ruines prématurées et les usines paralysées.
Dans les jeunes filles réduites en esclavage par les cartels.
Et jusque dans Lula et Bolsonaro, il y a un peu de Chávez qui vit.
Dans l’amour des militaires et le culte du pouvoir.
Dans tous ceux qui aiment obéir.
Dans ceux qui vous disent : « Bon, oui, c’est des voleurs,
mais ils ont quand même fait des choses ».
Chávez est vivant, la lutte continue.

Il est vivant dans la faim. Dans le ventre vide des parents
qui laissent la dernière arepa9 à leur enfant.
Dans l’ignominie des fils à papa chavistes.
Dans les idiots qui attendaient leur salut de Trump.
Chávez est vivant et la lutte continue.

Oui, mon gars, c’est du lourd.
Il vit dans les ruines et les privations.
Dans les ordures de l’opposition qu’il a lui-même créées,
tels des golems de merde.
Chávez est vivant, la lutte continue. Il habite notre tristesse.
Et lui aussi, la tristesse l’habite.

Traduit de l’espagnol (Amérique latine) par Marc Saint-Upéry

1 NdT : Début juillet, un jeune manifestant désarmé de la petite ville de Táriba (État du Táchira), qui protestait aux côtés de sa mère contre la pénurie de gaz domestique, a perdu ses deux yeux dans un affrontement avec la police.

2 NdT : José Roberto Duque est un écrivain chaviste connu pour la propagande grossière qu’il déverse
à travers le site gouvernemental Misión Verdad (Mission Vérité).

3 NdlR : Fausse démocratie participative sur la base de conseils communaux, cœur du socialisme chaviste
et récemment relancée par Maduro.

4 NdlR : Contraction de « bourgeois bolivariens », désignant les ex hauts fonctionnaires chavistes qui se sont enrichis grâce aux prébendes du régime.

5 NdT : Ancien maire chaviste de Caracas, connu pour sa corruption et son embonpoint.

6 NdlR : Pablo Iglesias, chef de file de Podemos, est connu pour ses liens étroits avec Chávez.

7 NdT : Ex-Trésorier de la Nation du gouvernement bolivarien, propriétaire de purs sangs arabes en Floride.

8 NdT : Asséché par l’extraction illégale de minerais, ce qui met en danger la principale centrale hydroélectrique du pays.

9 NdT : Pain de maïs, aliment de base traditionnel au Venezuela et en Colombie.

Jeudiel Martínez

Sociologue indépendant, depuis peu exilé au Brésil, une des plumes les plus brillantes de la critique sociale vénézuélienne. Jadis proche des courants de gauche critique s’étant mobilisés contre le coup d’État avorté contre Chávez de 2002, il a vite pris ses distances avec le bolivarianisme et compris le caractère inévitable et irréversible de la dérive autoritaire et mafieuse du régime de Hugo Chávez, puis de Nicolás Maduro.