Exercice de navigation sur Notre Mer d’îles d’Epeli Hau’Ofa

« Cette formulation : “Agis dans ton lieu, pense avec le monde” (détail et totalité) (…) remarquable injonction, de penser non pas dans le monde, ce qui aurait pu
réinventer l’idée de la conquête et de la domination, mais de penser avec le monde,
d’où toutes sortes de relations et d’équivalents (de différents). »

Édouard Glissant1

L’aventure de pensée que nous souhaitons ici partager s’est engagée autour d’un livre rapporté par Emmanuel Vergès à son retour d’une session de formation de l’Observatoire des Politiques Culturelles (OPC) qui l’avait conduit en Nouvelle-Calédonie2. Cette session portait sur la coopération culturelle entre et avec les trois provinces de cette collectivité située à 16 740 kilomètres de la partie de France dite métropolitaine. Il racontait : « En nous retrouvant devant les 18 stagiaires – directrice, directeur, chargé de mission, agents, des provinces Nord, Sud et des îles – nous comprenons qu’au-delà d’un apport théorique et méthodologique, les attentes du groupe se situent ailleurs. Leurs enjeux portent sur la construction de ce qu’ils et elles appellent un « destin commun ». Comment faire en sorte que, comme l’annonçait Jean Marie Tjibaou dans les années 70 et 80, l’identité culturelle soit toujours devant soi ? Composite, plurielle, diverse, en mouvement, océanique. »

Paul Wamo : « Pourquoi sommes-nous dans cet état3 ? »

Renverser la perspective :
apercevoir une « mer d’îles »
plutôt que des « terres isolées »

L’ouvrage arrivé jusqu’à nous s’intitule Notre mer d’îles. Ce titre fut d’abord celui d’une conférence prononcée en 1993 par l’écrivain et anthropologue fidjien d’origine tongienne Epeli Hau’Ofa4. D’après la préface à l’édition française de son texte, Epeli Hau’Ofa (1939-2009), « fils de missionnaires méthodistes, né en Papouasie Nouvelle-Guinée, a ponctué sa jeunesse d’incessants voyages dans et en dehors du Pacifique avant de devenir docteur en anthropologie sociale […] Epeli Hau’Ofa a été le secrétaire particulier du roi de Tonga, a édité une revue littéraire avant de quitter ce pays qu’il trouvait trop conservateur pour partir enseigner à Fidji, à l’Université du Pacifique Sud, véritable carrefour de la formation intellectuelle de la région. En 1997, il a créé et dirigé à Fidji le Centre océanien des arts et de la culture, poste grâce auquel il a encouragé la créativité des jeunes océaniens. Il est aussi l’auteur de contes et de nouvelles qui posent un regard drôle et sarcastique sur les travers de la société post-coloniale de son temps. » Cette conférence éditée en 2008 par les Presses de l’Université d’Hawai’i fut traduite en français et publiée en 2013 par les éditions Pacific Islanders. Ce texte propose un renversement du regard porté sur les peuples et territoires du Pacifique. Au regard néocolonial qui présente la région sous le terme « îles du Pacifique », Epeli Hau’ofa oppose celui d’ « Océanie » : « Le premier, «îles du Pacifique», est le terme qui prévaut ; il suggère l’idée de petits bouts de terre posés sur des récifs immergés ou sur des montagnes sous-marines […] «Océanie» suggère l’idée d’une mer d’îles avec ses habitants.5 »

L’idée est simple, et pourtant d’une grande richesse pour envisager l’inséparation : l’eau que l’on trouve entre les îles d’un archipel à la fois sépare et unit ces îles. Elle en forme l’archipel. Elle l’insépare.

Et Epeli Hau’ofa de convoquer les mythes et récits faisant des habitants du Pacifique des « peuples de la mer » : « Le monde de nos ancêtres était une grande mer pleine d’endroits à explorer, de lieux où bâtir leurs maisons et où donner naissance à des générations de marins comme eux-mêmes. Les gens élevés dans cet environnement ne faisaient qu’un avec la mer6 » car « si [l’idée d’insularité, fort répandue à propos des insulaires et de leur environnement] n’est pas contrecarrée par des points de vue plus constructifs [que celui visant à en faire des espaces confinés], elle pourrait infliger des dommages durables à l’image que ces peuples ont d’eux-mêmes7. »

Prenant conscience des représentations qui nous habitaient jusque-là et que probablement nous contribuions à véhiculer8, nous avons souhaité voir jusqu’où ce texte pouvait nous emmener en nous rendant plus attentifs à cet espace géographique et culturel impacté par des décisions venues de centres lointains.

Il s’agit aussi de transformer une intuition en hypothèse : les perspectives post-coloniales peuvent nous aider à penser, même si cela se vit sans commune mesure possible, notre émancipation du joug capitaliste. Plus encore, notre émancipation est inséparée et inséparable de celle des peuples encore aujourd’hui spoliés, asservis, déconsidérés. Aux siens, Epeli Hau-Ofa écrivait : « Nous sommes la mer, nous sommes l’océan, nous devons nous éveiller à cette vérité ancienne et ensemble l’utiliser pour renverser tous ces points de vue hégémoniques.9 » C’est d’ailleurs depuis son expérience d’enseignement et sa volonté de transmission que sa critique s’est imposée comme une nécessité : « Quelle sorte d’enseignement est-ce de se tenir devant des jeunes personnes de votre région, personnes que vous revendiquez comme vos semblables, qui viennent à l’université avec de grands espoirs et auxquels vous dites que leurs pays sont sans espoir ? […] Leur faire croire qu’ils n’ont d’autres choix que d’être dépendants, si ce n’est pas du néocolonialisme, qu’est-ce que donc10 ?»

Paul Wamo : « Nous appelons ceux qui ont des oreilles et qui entendent11. »

Se mettre à l’écoute de ce commun
que nous refusons de voir

Face aux cartes de l’Océanie, nous sommes sidérés par le découpage rectiligne de la mer : la colonisation est une forme de rationalisation géométrique de l’espace, qui ne prend en compte ni les flux, ni les chemins, ni les couloirs, ni les courants. Séparation tombée du ciel des abstractions, ignorant souverainement l’inséparé du réel. La carte n’est pas le territoire parce qu’elle n’est pas le mouvement. Une carte ne permet pas d’entrevoir le commun, le territoire travaillé de l’intérieur. Et si, pour reprendre Césaire, l’enjeu était de « courber les lignes », les frontières, et de les faire se rencontrer du fait nos propres chemins ?

Quand en parallèle se superposent aux cartes classiques les cartes des migrations et des peuplements de l’Océanie, c’est une autre appréhension du temps et de l’espace qui surgit. Le texte d’Epeli Hau’Ofa insiste sur l’importance des incessants déplacements et échanges qui ont encore lieu aujourd’hui. C’est ainsi que l’Histoire et la culture à la fois perdurent et se renouvellent : « Le monde de l’Océanie n’est ni minuscule ni pauvre en ressources. Il l’était seulement comme une condition de l’emprisonnement colonial qui a duré moins d’une centaine d’années dans une histoire qui en compte des milliers. La nature humaine a besoin d’espace pour se mouvoir librement et plus cet espace est grand, mieux c’est pour la population. […] [Les insulaires] agrandissent encore leur monde, établissant de nouvelles zones d’activités et étendant leurs réseaux de circulation12. »

Ainsi, dans un contexte social et économique complexe et tendu, les Kanaks cherchent des réponses à l’échelle d’un continent, et non seulement des justifications sur les actes passés : « La décolonisation – déclarait Jean-Marie Tjibaou – est de la responsabilité de la France, pays colonisateur. En conséquence, les charcutages, les découpages les trucages, c’est vos salades à vous Français. Vous vous “démerdez” comme vous voulez pour nous restituer la souveraineté13. »

Ce travail du commun passe par la fabrique et la transmission des récits mais également par le choix du droit coutumier, selon lequel les terres sont inappropriables car collectives, hybridé au droit civil susceptible de faire jurisprudence. Vu d’Europe, cela est porteur d’un appel à agir à l’intérieur de ce qui nous sépare autant qu’insépare. Cette idée d’inappropriable nous enjoint à nous éprouver co-responsables : co-exister, donner un sens humain au réel, c’est aussi considérer que le réel ne s’approprie pas. Il s’observe, s’éprouve, se vit.

Bien loin d’un point de vue zénithal, en pleine mer, on ne voit que l’horizon. À 5 km environ. Pas plus loin. Échelle 1:1. Altitude 0. En mer, il n’y a pas de montagnes, sauf dans les tempêtes, quand des montagnes d’eau déferlent. Notre mer d’îles nous rappelle que, pour agrandir le monde tel que nous l’aimons, nous avons à le (faire) exister en naviguant d’île en île, à la recherche d’un « nous » dans un « plus vaste nous », comme nous y invitent les cartes à bâtonnets des îles Marshall – décrivant non pas l’espace qui les met à distance, mais les flux qui les inséparent.

1 Édouard Glissant. Philosophie de la relation. Poésie en étendue. Paris : Gallimard, 2009.

2 Ce texte est le fruit d’un travail non encore achevé de lecture et d’écriture collective proliférante entre Marseille, Villeurbanne, Paris et Grenoble qui s’est appuyé, pour cette version, sur deux jours de résidence (Marseille, Ambassade du Turfu, 30 avril et 1er mai 2018), un atelier de lecture (Université Grenoble-Alpes, Centre de Luttes Vivantes, 24 mai 2018), la découverte du travail poétique de Paul Wamo (Théâtre National Populaire de Villeurbanne, 30 mai 2018) ainsi que sur nombreuses conversation orales ou écrites. Nous l’avons imaginé comme un appel à l’adresse de nos devenirs-attentifs.

3 « Pourquoi sommes-nous dans cet état ? » est le titre d’un extrait de la lecture-performance réalisée par le poète kanak Paul Wamo à partir de l’ouvrage d’Alban Bensa, Adrian Muckle et Kacué Yvon Goromoedo, Les Sanglots de l’aigle pêcheur. Nouvelle-Calédonie : la Guerre kanak de 1917. Toulouse, Anarchasis, 2015.

4 Epeli Hau’Ofa. Notre Mer d’îles (1993). Tahiti, Pacific Islanders, 2013.

5 Ibid., p. 17-18.

6 Ibid., p. 18-19.

7 Ibid., p. 6.

8 Anna L. Tsing nous décrit comme pollués par des histoires de rencontres dans Le champignon de la fin du monde, Paris, La Découverte, 2017.

9 Ibid., p. 39.

10 Ibid., p. 9-10.

11 Extrait d’un appel du poète Paul Wamo diffusé en ligne sous le titre « Alerte génocide Papouasie occidentale ».

12 Ibid., p. 26-27.

13 Jean-Marie Tjibaou, propos cités dans « Avertissement au lecteur », Hamid Mokaddem, Pratique et théorie kanak de la souveraineté, Nouvelle-Calédonie, Province Nord.

Collectif éphémère

Entité aux contours flous, le collectif éphémère a rassemblé des personnes ayant souhaité expérimenter des formes collectives de lecture et/ou d’écriture à partir du texte Notre Mer d’Îles d’Epeli Hau’Ofa et de la notion d’inséparation. Le collectif éphémère remercie tous les autres collectifs éphémères qui ont nourri et rendu possible cette aventure multi-éditoriale à l’échelle 1:1.