La gauche et le triomphe du bonapartisme

Cette élection présidentielle pourrait bien être le triomphe absolu du bonapartisme, cette culture politique dont la France ne parvient décidément pas à se défaire. Nicolas Sarkozy en est l’artisan et l’incarnation à lui seul. Il résume jusqu’à la caricature la modernisation de cette ” société du 10 décembre ” qui fit le succès, en 1848 de Napoléon-le-petit : ” Les grands mots et les grandes poses ne servaient qu’à masquer les canailleries les plus mesquines de roués, de ruinés, d’aventuriers, de filous, d’écrivassiers ” disait Marx. Déjà à l’époque, elle ajoutait de la violence symbolique et privée au monopole étatique de la force. Et le désir d’ordre et d’autorité conduisait irrésistiblement vers le culte du chef ceux-là même qui allaient subir les effets d’un discours violemment inégalitaire.
>
> Mais la postérité du bonapartisme va bien au-delà des personnes. Elle s’est forgée dans et par les institutions ; pas tant dans l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct que dans la concentration exceptionnelle de tous les pouvoirs en ses mains. De ce point de vue, l’histoire de la V ° République restera celle d’une accumulation progressive de puissance d’une seule autorité au prix de la dévitalisation des moindres contre-pouvoirs.

> Même celui que les journalistes avaient construit est en train de produire par connivence ou servitude volontaire une nouvelle oligarchie. Se refonde ainsi toujours plus l’espace du pouvoir où le centre reste la cité interdite à la société civile tandis que sa périphérie est abandonnée à ses ennemis.
>
> La gauche va-t-elle s’installer dans ce système, en se contentant par exemple de gérer les collectivités locales ? Elle a grandement contribué à la légitimation de ce présidentialisme depuis que François Mitterrand su la convaincre d’en utiliser les ressources à la fois pour accéder au pouvoir et pour l’exercer sous des formes diverses pendant dix-neuf ans en le conservant intact. Au terme de ses deux septennats, c’est lui qui pourtant avertissait que ” ces institutions étaient dangereuses avant moi et le resteraient après moi “. Pourtant la gauche n’en tira aucune conséquence : c’est elle qui mit en ouvre en 2000 le ” quinquennat sec ” renforçant l’ascendant du Président sur la majorité parlementaire ; c’est elle qui inversa en 2001 le calendrier électoral afin de restaurer tous les effets de l’élection présidentielle sur l’élection législative. Elle a cru et laissé croire que la prise et l’exercice du pouvoir dépendent d’abord de l’habileté et de la qualité des dirigeants, toujours nécessairement plus forts que la logique des institutions. Elle s’est même vantée à l’époque de ” restaurer l’esprit de la V ° République ” c’est-à-dire ni plus ni moins celui qui a fonctionné si bien contre elle aujourd’hui. Dans les facteurs nombreux et variés qui ont joué contre Ségolène Royal il en est un qui a constamment été exploité, c’est celui de l’inadéquation de son genre, de son (in)expérience mais aussi du style de présidence annoncée avec la nature de la présidence réelle. Il lui reviendra le mérite d’avoir pour la première fois dans ce genre d’élection, ouvert la perspective d’une nouvelle République où la Présidente ne pourrait pas tout. Elle en a même exploré les contours avec François Bayrou entre les deux tours. Or faut-il rappeler que le Parti socialiste jusqu’à son dernier congrès en décembre 2005 en avait catégoriquement exclu la moindre hypothèse ?
>
> La leçon de ce scrutin est donc claire. La gauche ne réussira pas son aggiornamento si elle continue à faire l’impasse sur la refondation démocratique de la République , si elle ne rompt pas nettement avec la logique bonapartiste du régime en place. Elle n’aura pas de crédibilité parmi les électeurs du ” nouveau centre ” et au-delà si elle n’ouvre pas le chantier d’une réorganisation en profondeur du pouvoir. Cette tâche devient historique tant la France est aujourd’hui le système le plus exotique, le plus anachronique et archaïque de toute l’Union Européenne. Abandonner la V ° République n’est donc pas qu’une opération d’ingénierie juridique. C’est retrouver le fil d’une parole et d’une histoire politique tombée en déshérence. C’est dire combien le bonapartisme est incompatible avec le meilleur de notre tradition démocratique. C’est tourner la page d’un régime marqué du sceau de l’empire colonial et de l’indifférence à la construction d’une Europe politique. C’est annoncer le mariage du parlementarisme majoritaire avec l’initiative citoyenne et la démocratie participative en accord avec la décentralisation générale de la société. Abandonner la V ° République c’est rendre justice à Pierre Mendès France qui disait : ” Je mets au défi quelque homme politique que ce soit d’entreprendre demain une authentique démocratisation de l’enseignement, de modifier la répartition du revenu national au profit des classes défavorisées, d’assurer le contrôle par la puissance publique des positions dominantes de l’économie, d’assurer le respect des libertés fondamentales et des droits de l’Homme, (.) si les problèmes institutionnels n’ont pas d’abord reçu une solution correcte, si l’on n’a pas fait le choix des leviers qu’il conviendra d’employer “. Ces propos d’il y a quarante ans doivent être, pour ces prochaines années, le viatique de la gauche sur le chemin de sa modernisation .

Paul Allies

Professeur de science politique à l'Université de Montpellier. Dernier ouvrage : " Le grand renoncement. La gauche et les institutions de la V ° République " (Textuel-2007)