Pour celles d’entre nous qui vivent sur la frontière

qui se tiennent constamment au bord des décisions

cruciales et uniques

pour celles d’entre nous qui ne peuvent se permettre

les rêves fugitifs du choix

qui aiment dans les couloirs vont et viennent

entre deux aubes

regardant dedans dehors

avant après en même temps

à la recherche d’un présent qui puisse nourrir

les futurs

comme le pain dans la bouche de nos enfants

de sorte que leurs rêves ne reflètent pas

la mort des nôtres ;

Pour celles d’entre nous

qui ont la peur gravée

comme une trace imprécise au milieu du front

apprenant à craindre le lait de notre mère

car avec cette arme

cette illusion de trouver une certaine sécurité

les brutes espéraient nous réduire au silence.

Pour nous toutes

qui n’étions pas censées survivre

à cet instant et ce triomphe.

Et quand le soleil se lève nous craignons

qu’il ne dure pas

quand le soleil se couche nous craignons

qu’il ne se lève pas au matin

l’estomac plein nous craignons

une indigestion

l’estomac vide nous craignons

de ne plus jamais manger

aimées nous craignons

que l’amour s’évanouisse

seules nous craignons

que l’amour jamais ne revienne

et lorsque nous parlons nous craignons

que nos mots ne soient pas entendus

pas accueillis

mais quand nous sommes silencieuses

nous craignons encore.

Alors il vaut mieux parler

en se rappelant

que nous n’étions pas censées survivre.

« Une litanie pour la survie » est paru dans La Licorne noire, (1978),
traduit de l’anglais (États-Unis) par Gerty Dambury,
Paris, L’Arche, collection « Des écrits pour la parole », 2021