Fin février 2022, dans les jours qui ont suivi l’invasion russe de l’Ukraine – dans une sorte de réflexe pavlovien – j’ai participé à une manifestation pacifiste entre compagni, un mot-refuge qui depuis bien trop longtemps ne veut plus rien dire. Les mêmes camarades qui, jusqu’au
23 février 2022, étaient certains que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine, dès le 24 février trouvaient les coupables sans hésitation : les Américains, l’OTAN et, surtout, les Ukrainiens qui résistaient. L’Ukraine était blâmée car, telle une fille imprudente, elle aurait joué avec le feu et provoqué son voisin masculin en le trahissant avec l’amant de l’autre côté de l’océan. Exactement comme le récite la vulgaire comptine patriarcale fredonnée par Poutine au président Macron, quelques jours avant l’agression : « Que cela te plaise ou non, tu devras le supporter, ma belle ».
Lors de cette manifestation, cependant, il y avait aussi une centaine d’Ukrainiennes de Trieste, des travailleuses immigrées qui défendaient la résistance ukrainienne, venues sur la place avec des pancartes contre l’invasion et des photos de Poutine affublé de la moustache d’Hitler. Ce sont elles qui – comme dans une épiphanie – m’ont fait réfléchir et penser. C’est leur douleur et leur détermination qui m’ont ouvert les yeux, me permettant de regarder la guerre sous une autre perspective.
Comment écrire, alors, sur la résistance ukrainienne en évitant le piège de tenir un discours sur la « victime préférée » ?
La résistance ukrainienne n’a jamais réussi à pénétrer le cœur et les pensées des camarades pacifistes, et elle est aujourd’hui totalement éclipsée par la guerre en Palestine, plus attrayante dans la mesure où elle offre à la gauche radicale ce qui est peut-être la dernière grande bannière prête à être ramassée et brandie sans se poser trop de questions.
Une tentative d’attirer cette attention a été le démarrage d’un travail d’écriture avec une trentaine de femmes de la communauté ukrainienne de Trieste dans un des lieux historiques du féminisme, la Maison Internationale des Femmes. Certaines d’entre elles vivent à Trieste depuis plus de 20 ans, mais la majorité est arrivée après l’invasion russe de différentes régions d’Ukraine : Kiev, Kharkiv, Lviv, Dniepr, Odessa, Mykolaïv, les Carpates…
J’ai donc mis de côté toute réflexion géopolitique ou même politique, ainsi que les interviews avec les « courageux et héroïques représentants de la gauche minoritaire en Ukraine », avec les « féministes, les anarchistes qui combattent en première ligne tout en luttant contre le gouvernement néolibéral de Zelensky ». Toutes ces réalités existent. Mais il m’a semblé plus intéressant de savoir ce que pensent et ressentent les immigrées et réfugiées ukrainiennes de Trieste.
Avant l’invasion, elles étaient environ 3 000 entre travailleuses et familles, et aujourd’hui, environ 250 à 300 réfugiées avec enfants se sont ajoutées, accueillies dans des centres d’hébergement. Lorsqu’elles sont allées à la manifestation de février 2024, elles disent toutes s’être senties seules « nous ne savions pas comment agir, ce que nous devions faire ni comment expliquer : notre identité triestine a disparu. Tout ce qu’une partie d’entre nous avait construit en plus de 20 ans de travail ici ne comptait plus pour rien. Nous étions définitivement étrangères et étranges aux yeux des gens de gauche qui voulaient nous imposer une reddition qu’ils appellent “paix”. Que devons-nous faire de notre douleur ?»
Olga raconte : « Nous avons vu la manifestation sur la place de Largo Barriera, nous nous sommes jointes et nous nous sommes dit : “C’est beau, nous sommes tous ensemble ! Ils nous soutiennent !”. Mais quand nous avons commencé à chanter l’hymne ukrainien, nous avons compris qu’une partie de la manifestation allait dans une direction et nous dans une autre : “Nous avons été insultées, traitées de fascistes et de nazies, et on nous a dit que c’était nous qui voulions la guerre. Nous étions confuses et déconcertées. C’était douloureux, mais ensuite nous avons organisé d’autres manifestations toutes seules.” »
Natalia ajoute : « Tous les peuples aiment leur terre, mais si nous, Ukrainiens, déclarons aimer la nôtre, nous sommes immédiatement accusés d’être fascistes et nazis. »
Il est presque superflu d’ajouter que les femmes ukrainiennes, dont beaucoup prennent soin de nos personnes âgées depuis des années, nettoient nos maisons, travaillent dans des maisons de retraite et des hôpitaux, n’ont jamais été écoutées ni prises en compte par la gauche radicale italienne durant ces trois années de guerre. Au mieux, elles ont été regardées avec condescendance et une compréhension paternaliste, comme si leurs pensées et leurs sentiments ne valaient rien : « Pauvres femmes, elles ne savent pas ce qu’elles disent et croient à la propagande occidentale ».
En les écoutant, je pensais que nous, de gauche, n’arrivons pas à pardonner aux populations de l’Est et des anciens pays socialistes de ne pas croire au « communisme » et de ne pas penser que le socialisme sous lequel elles sont nées et ont grandi était amendable ou améliorable. Nous n’arrivons pas à croire aux histoires qu’elles nous racontent, comme par exemple, le poids de la mémoire de l’Holodomor (qui revient toujours). C’est le cas avec Olga, qui me raconte l’histoire de la commode familiale avec un double fond très fin, où l’on cachait des morceaux de viande salée ou de petits sacs de graines de blé. Pour s’assurer que je la croirais, elle me dit qu’elle m’enverra une photo, car elle sent que je suis incrédule ou que je ne veux pas y croire. Lorsque je l’entends ensuite dire que ses grands-parents vivaient entre deux envahisseurs, les Allemands et les Russes, mais que les premiers étaient moins cruels que les seconds avec les paysans ukrainiens, je rassemble toutes mes connaissances historiques, témoignages et romans d’illustres écrivains communistes balayés par la vérité : comment ne pas penser aux personnages de Vie et Destin, de Vassili Grossman, qui se demandaient pourquoi les vieux bolcheviks n’avaient pas défendu les victimes de Staline ? Pourquoi n’avaient-ils pas écouté les témoignages sur « la faim qui régnait dans les villages et la cruauté avec laquelle on confisquait jusqu’au dernier grain de blé » ? Grossman, le grand écrivain de L’Étoile Rouge, le journal de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale, écrit : « Au nom de la morale, la cause révolutionnaire nous avait fait perdre toute morale ».
Lyudmila intervient alors pour dire qu’elle a lu Vie et Destin avec passion, en particulier parce qu’elle a été marquée par le personnage de Lyudmila, dont elle porte le même prénom : « Elle vivait avec son mari et raconte comment allait leur quotidien à la maison. Combien d’efforts elle devait faire pour survivre et soutenir son mari dans les difficultés. Force de la femme. Pendant l’Holocauste, un enfant de huit ans se trouvait dans une pièce remplie de gens. Il semblait abandonné parce que sa mère biologique n’était pas capable de s’occuper de lui. Pourtant, une “seconde mère” a pris soin de lui et l’a soutenu. Cet enfant a trouvé la force de traverser la pièce, au milieu de tant de gens, pour remercier cette femme qui l’avait aidé. À la fin, il a même réussi à retourner vers sa mère biologique, reconnaissant envers ces deux figures qui lui avaient donné de la force et du soutien. Moi-même, j’ai vécu cette situation avec des gens rassemblés dans une pièce, et cet enfant qui la traverse en trouvant la force de le faire. Que signifie la force humaine ? Peu importe le corps que vous avez, vous pouvez avoir un petit corps frêle, mais si vous trouvez la force, vous y arrivez. Comme nous, Ukrainiens, le faisons maintenant. »
Oxana ajoute : « Ces personnages du roman sont juifs. Et quand les paysans ukrainiens voyaient des juifs en danger, ils les cachaient, les aidaient à survivre. Il y avait des cachettes, même si c’était très dangereux. Peu importait d’où venait le danger. Si le danger venait des Allemands, on se cachait des Allemands ; si le danger venait des Russes, on s’entraidait tout de même. Ces pauvres paysans devaient toujours se cacher. J’imagine ce qu’ils ont vécu. Bien sûr, en Ukraine, il y a toujours eu des collaborateurs, comme il y en a encore aujourd’hui. Il y avait des Ukrainiens qui torturaient d’autres Ukrainiens – c’est une histoire qui se produit partout. »
Le récit collectif commence avec ferveur, où tout se mélange et où, au centre, il y a toujours la figure des pauvres paysans et des femmes qui doivent supporter la douleur et le travail forcé, quel que soit l’envahisseur du moment ou quelle que soit la forme de l’État sous lequel ils et elles doivent vivre. Doivent-elles trouver les mots pour convaincre une personne de gauche occidentale ? Elles savent que l’antisémitisme et les massacres de juifs commis par les bataillons ukrainiens constituent une faute dont elles doivent se disculper pour avoir le droit de s’asseoir à la table des victimes légitimes à défendre par la gauche occidentale, comme si cela n’était pas aussi arrivé en Europe occidentale ? Je ne sais pas, on ne peut pas reprocher aux gens de ne pas être historiens.
Immigrées et réfugiées
Revenons aux premiers mois de l’invasion de Poutine, telle que la racontent les femmes de Trieste, qui mettent en évidence la différence entre celles qui sont venues travailler il y a des années (les migrantes) et celles qui ont fui la guerre (les déplacées). Les premières, arrivées il y a plus de 20 ans, étaient psychologiquement prêtes à affronter un monde inconnu. Elles n’avaient aucune aide des institutions et se sont rencontrées dans les jardins ou à la plage. Seule l’église catholique leur apportait un peu d’aide. Elles ont compris ce que signifie le mot « extracommunautaire », trouvant du travail comme aides à domicile ou femmes de ménage : « Nos diplômes ne valaient rien, mais nous pensions qu’en quelques années, nous pourrions gagner assez pour acheter une maison en Ukraine ou faire venir ici notre famille et nos enfants. » Bien sûr, les choses ont été plus difficiles qu’elles ne l’avaient imaginé. Une petite minorité a réussi, en quelques années, à s’acheter une maison en Ukraine ou à se stabiliser suffisamment pour réunir leur famille en Italie, mais pour la majorité, il a fallu au moins une décennie de sacrifices.
Une femme qui a cinq enfants – deux nés en Ukraine avant de partir, élevés par leurs grands-mères, et trois nés en Italie une fois la famille réunie – raconte que son expérience lui a fait comprendre la différence entre avoir des enfants simplement parce qu’on est une femme et en avoir parce qu’on est en condition de le désirer.
Les femmes arrivées après la guerre ont été immédiatement accueillies et aidées par les institutions, même dans une ville comme Trieste où les demandeurs d’asile arrivant par la route des Balkans doivent attendre des mois dans la rue avant de pouvoir accéder à un hébergement. Toutefois, elles rencontrent des difficultés psychologiques, sont traumatisées. La majorité d’entre elles travaillaient en Ukraine et ici – surtout les plus âgées – ne savent pas quoi faire, espèrent pouvoir rentrer chez elles. Les femmes répètent qu’elles ne s’attendaient pas à l’invasion, en particulier celles qui habitaient à l’Est, même si la zone était déjà disputée.
Chacune a une histoire à raconter. Elles ne font pas confiance aux informations qui circulent sur Internet, sachant que la guerre est aussi une guerre de l’information. Dans les récits, il y a toujours des grands-mères, par exemple, des grands-mères assises sur un banc qui attendent. Le soldat russe n’a pas le courage de tirer sur les grands-mères. Elles demandent au soldat russe ce qui est en train de se passer et il leur répond : « Nous vous libérons… » Alors, les grands-mères demandent : « Mais nous libérer de quoi, si nos maisons sont ici, et que vous nous expulsez et mettez d’autres familles à notre place ? » Le récit continue avec le soldat russe, pensif et surpris en voyant l’école en briques et en apprenant qu’il n’est même pas nécessaire de payer pour y aller : les soldats russes sont plus pauvres que les Ukrainiens et pillent les maisons.
Lors de la première prise en charge à la frontière de Fernetti, au moment de l’invasion, on percevait une atmosphère différente selon l’origine des bus. Les femmes et les enfants venant de l’Ouest de l’Ukraine étaient presque joyeux, comme s’ils partaient en excursion pour revenir peut-être dans trois jours ou même avant. En revanche, les personnes venant de Kiev ou de l’Est de l’Ukraine avaient les yeux baissés, étaient terrifiées, et disaient toutes : « Pourquoi ne couvrent-ils pas notre ciel ? Pourquoi n’envoient-ils pas des antimissiles ? » Il y avait de la douleur, de l’incertitude, ne pas savoir quoi faire, ni par où commencer… Même pour les médiatrices, à la fin de leur service, une pause était nécessaire pour assimiler tout cela : « Cet afflux continu a duré trois mois, puis j’ai vu que les gens sur le territoire retroussaient leurs manches, prêts à tout faire, coûte que coûte, pour recommencer à vivre, même au jour le jour. Les femmes se sont dit : “Qu’est-ce qu’on fait ? On ne reste pas les bras croisés”. Par exemple, dans les centres d’accueil, les murs étaient tous moisis, et les femmes ont dit : “Donnez-nous de la peinture et des pinceaux, nous allons les peindre nous-mêmes, donnez-nous les outils et nous le ferons comme si c’était notre maison”. Mais l’accueil n’a pas permis de le faire. Il y a des règles et on ne peut pas, même si cela signifie vivre dans la moisissure. En plus, il faut supporter des inspections humiliantes des chambres sans même être prévenues. » Les inspections concernent la présence éventuelle d’alcool, mais aussi de petits appareils électroménagers, comme des bouilloires pour le thé ou des mini-réfrigérateurs.
Nous n’avons pas abordé le sujet des demandeurs d’asile provenant d’autres pays en conflit, car il ne m’a pas semblé approprié d’exiger que les Ukrainiennes passent également cet « examen » et reconnaissent leurs « privilèges » par rapport aux autres demandeurs d’asile qui arrivent en Europe et en Italie, où ils attendent dans des conditions indécentes avant d’être accueillis. Je ne crois pas que ce soit la faute des Ukrainiens si l’Europe différencie les demandeurs d’asile en fonction des pays d’origine et bloque sélectivement ses frontières. Je n’ai pas eu le courage de le demander à cette vieille dame qui tremblait en racontant comment elle avait fui Kiev en passant une nuit entière couchée dans un champ. Il est obscène de faire le marché des victimes. Il existe, chaque fois que l’on traite avec des migrants – mais pas seulement – un substrat raciste que seul l’internationalisme avait, sinon effacé, rendu indécent à admettre publiquement. Or ce qui m’impressionne, c’est que chez les Ukrainiennes, le préjugé envers les réfugiés du Moyen-Orient est plus fort que celui envers les Russes, même si elles reconnaissent ces derniers, à chaque instant, comme leurs ennemis dont elles veulent être libérées une fois pour toutes.
Ce qui frappe chez toutes ces femmes, c’est leur désir absolu d’entrer en Europe, leur sentiment d’être Européennes, et leur explication de la guerre comme une réaction de Poutine au désir des Ukrainiens, en tant que nation, de choisir librement leur propre destin. Elles revendiquent d’être pacifistes, d’aimer la paix et d’être contre la guerre : « Personne ne veut la guerre, mais je demande à vous, pacifistes qui nous accusez de vouloir la guerre : si quelqu’un envahissait l’Italie, vous la laisseriez sans résistance à ceux qui arrivent ? Voulez-vous résister ou non ? Pendant des années et des années, on parlait de paix, tout le monde voulait la paix. Ce n’est pas nous qui avons commencé cela. Les États-Unis nous avaient promis de nous protéger lorsque nous avons remis nos armes nucléaires à la Russie. Nous sommes dans une situation où nous ne pouvons pas faire comme si de rien n’était. Nous sommes dans une position très inconfortable, mais nous devons réagir. Nous ne sommes ni nazis, ni fascistes, ni néofascistes. »
« Nous devons faire place nette, telle est notre volonté. Où est la justice, où est la vérité ? Nous, Ukrainiens, réglons tout sur la place publique. Nous pouvons même critiquer notre président. Cela, les Russes ne peuvent pas le faire, car chaque président commet des erreurs, et maintenant ces erreurs sont plus visibles parce que nous avons beaucoup de sources d’information, et les gens réfléchissent par eux-mêmes. C’est une bonne chose pour nous que notre président soit resté lorsque l’invasion a commencé, qu’il n’ait pas fui comme il aurait pu le faire ; cela doit être reconnu. De plus, on ne peut pas organiser des élections pendant la guerre, avec le pays envahi. Ce qu’il a fait est unique : beaucoup disent que c’est un acteur, un clown, mais je pense que seul un acteur pouvait gérer au niveau mondial cette situation en Ukraine. Certes, il a beaucoup de défauts, mais il s’est trouvé au bon moment, et il doit aussi se méfier de son cercle le plus proche. Nous ne pouvions pas le savoir quand nous avons voté, mais il s’est montré un président valeureux. Quand nous avons voté, nous n’avions pas beaucoup de choix. Toutes les personnes ici dans cette salle n’ont pas voté pour lui. Beaucoup n’ont même pas voté parce qu’elles ne se sentaient représentées par personne, mais aujourd’hui, elles espèrent qu’il travaille avec honnêteté, même si nous ne pouvons pas le savoir réellement. »
On parle donc de paix, de femmes et d’hommes, de la manière dont, selon un proverbe ukrainien, les femmes soutiennent trois coins de la maison et les hommes un seul ; de la façon dont les femmes doivent réparer les dégâts causés par les hommes, les traumatismes qu’ils provoquent, les guerres qu’ils mènent… Certaines disent même que dans l’ancienne Ukraine, il y avait un matriarcat et qu’il n’y avait pas de guerres, et qu’il faudrait revenir à un gouvernement dirigé par les femmes. Comme nous l’avons vu plus haut, l’histoire est source de consolation, de formation de l’identité et de projection vers l’avenir… Quoi qu’il en soit, toutes reviennent à l’invasion, au problème qui se trouve devant elles et que les Ukrainiens doivent forcément résoudre.
Sauver les naufragés, résister devant la guerre
Le 26 juin 2019, le navire Sea Watch, sous le commandement de la capitaine Carola Rakete, entra dans les eaux italiennes en direction de Lampedusa, défiant l’ordre d’arrêt des patrouilles de la Garde côtière et mettant en sécurité les naufragés étrangers qui traversaient la Méditerranée. En juin 2024, Carola est élue au Parlement européen comme indépendante sur les listes de Die Linke. Aujourd’hui, ces mêmes pacifistes qui, il y a cinq ans, en avaient fait un modèle de désobéissance aux lois injustes au nom de l’humanité, l’insultent pour avoir voté « oui » au Parlement européen pour l’envoi d’armes en Ukraine, y compris pour frapper des centres militaires sur le territoire russe.
D’autres pacifistes, qui n’ont jamais organisé de manifestation pour exiger le retrait de Poutine, organisent un sit-in devant l’ambassade ukrainienne à Milan pour soutenir les déserteurs ukrainiens. Je demande aux femmes de Trieste de commenter le fait que, selon l’ONU, 10 millions d’Ukrainiens (sur environ 47 millions) sont à l’étranger, que le nombre d’Ukrainiens qui fuient ne cesse d’augmenter, et que circulent de nombreuses vidéos où la police arrête des hommes pour les emmener de force dans les casernes, vraisemblablement pour les envoyer au front, comme cela s’est passé dans toutes les guerres.
Les mots de la médiatrice de la communauté de Trieste, qui vit en Italie depuis plus de 24 ans, sont la meilleure réponse à tous les pacifistes. Une réponse vitale et pleine de contradictions, car la vie sous occupation est faite de contradictions, alors que seuls ceux qui ont le privilège de se reposer à l’ombre d’une idéologie leur permettant de valider ou de rejeter les résistances des autres recherchent une réponse cohérente. À ces personnes, il est juste de souligner que dans ce témoignage, il n’y a jamais le mot « martyr » ni « sacrifice ».
Ljudmila répond : « Une personne sur quatre est partie à l’étranger parce qu’elle est déçue. Je pense que mes enfants ne pourraient retourner en Ukraine que si l’Ukraine était soutenue. Quand nous avons remis nos armes nucléaires en 1994, nous nous sommes retrouvés sans défense. C’était une erreur, ce n’était pas la solution. Surtout pas quand on sait avoir un mauvais voisin. Mais quel avenir avons-nous pour nos jeunes ? Ils doivent partir et prendre soin d’eux-mêmes. Ceux qui sont portés vers le militaire le font, mais personne ne devrait y être obligé. Il est normal que les jeunes veuillent partir : ils voient le monde progresser alors qu’ici, on meurt sous les armes. Je soutiens ces jeunes : vivant, on peut faire beaucoup plus que mort. Beaucoup ne sont pas insouciants, mais ils partent parce qu’ils ne voient aucun avenir. La résistance existe depuis 2014, mais c’est difficile. Pourtant, il m’arrive de penser que je reviendrais si on appelait des femmes de mon âge, plus de 50 ans. Il y a ce sentiment, mais maintenant ça suffit. Peut-être que nous, les femmes, pouvons arranger les choses. Que faut-il : les gens ou les armes ? Les deux, mais aussi un équilibre. »
Voici les mots d’une femme qui est venue rapidement pendant une pause au travail : « L’Ukraine est un pays de paix, elle n’envahit pas les autres. Les militaires ne peuvent pas se battre les mains nues. La résistance, c’est tout ce que nous faisons, ensemble ou individuellement. Chacun contribue : ceux qui envoient des produits, ceux qui aident financièrement. Je connais une jeune femme de 21 ans ici à Trieste : elle envoie chaque mois une partie de son salaire en Ukraine. Elle travaille en silence, comme beaucoup d’entre nous. Même en Ukraine, mon fils et d’autres volontaires aident, aussi bien au front que ceux qui restent à la maison. Beaucoup de femmes sont à l’étranger, mais leurs parents âgés restent. Le soutien est nécessaire partout. » Après ces mots, la dame se lève, me serre la main et retourne au travail. Aide-soignante 24 heures.
Anton, arrivé avec sa mère et un frère en 2022, qui a maintenant 18 ans et est en première année d’université, ajoute : « En Russie, il y a certainement 20 % de fascistes. Mais la Russie est grande, et ils ne sont pas tous fascistes. Il faut lutter contre le fascisme russe. C’est une guerre absurde qui dure depuis l’époque de l’Union soviétique. J’ai perdu de nombreux amis, à peine plus âgés que moi, qui étaient volontaires au front. Je connais aussi des civils qui sont morts. Je trouve cela absurde ; cela détruit l’économie et le développement du pays. Beaucoup de soldats russes viennent en Ukraine uniquement pour l’argent. Nous voulons coexister, nous ne voulons pas tuer les Russes dans leur pays, nous ne voulons pas garder Koursk après la guerre. Mon père est en Ukraine, il suit un entraînement pour aller au front. Moi, qui ai maintenant 18 ans, je me suis enregistré depuis l’étranger auprès de l’armée via l’application militaire. Je suis conscrit. Il y a quelques jours, les États-Unis ont dit que l’Ukraine devait abaisser l’âge de la conscription à 18 ans, mais je pense – comme mes amis qui sont en guerre et qui se battent – que c’est absurde. Cela ne servirait qu’à effrayer les jeunes, c’est pourquoi je pense que le gouvernement ne le fera pas, car cela n’aurait aucun sens. La seule vérité, c’est que les États-Unis veulent terminer la guerre le plus rapidement possible. Personne ne se soucie des Ukrainiens ; les États-Unis ne pensent qu’à ce qui est dans leur intérêt. J’ai compris cela : personne dans le monde ne se soucie de l’Ukraine. Cela peut finir ainsi, avec une partie de l’Ukraine occupée, mais que se passera-t-il après ? Ce ne serait pas une solution, car l’Ukraine a déjà l’expérience des accords de Minsk en 2014 avec la Crimée. Si l’on m’appelle à 25 ans, j’irai, car je ne peux pas accepter que les Russes tuent mes amis et les membres de ma communauté. »
Si les jeunes Ukrainiens vivent dans leur chair la contradiction entre le désir d’une Ukraine libre et celui de vivre comme tous leurs contemporains européens, le témoignage de cette jeune femme réfugiée à Trieste, rapporté ci-dessous, nous montre de quoi est composée la main-d’œuvre actuelle et comment toute réflexion politique sur la liberté et la démocratie ne peut ignorer cette réalité.
Olga, dont le mari l’a aidée à traverser les Carpates vers l’ouest de l’Ukraine avec sa petite fille, explique qu’elle sait qu’elle doit donner une enfance à sa fille, mais qu’elle a aussi un billet aller simple sans retour. Elle ne savait pas où aller : en Allemagne ? Au Portugal ? En Espagne ? En France ? Où vais-je finir ?
« Ce que je sais, c’est que je dois offrir à ma fille la possibilité d’être heureuse, mais ma maison, mon travail, ma vie recommencent à zéro. Pas seulement à zéro, mais à un zéro incertain, avec une grande curiosité, parce que chaque jour je me bats avec moi-même pour comprendre ce que je peux faire de plus, ce que je peux apprendre de nouveau, comment je peux faire autrement, car l’Ukraine n’est pas l’Italie, et les Italiens sont différents. Je dois m’adapter et habituer ma fille à être douce et flexible. Comprendre les opportunités comme une petite fourmi, chaque jour avec de nouvelles informations et choses à apprendre, grandir moi-même et offrir à ma fille une base sans père, parce que mon mari se bat au front, et personne ne sait si nous l’entendrons ce soir ou non. Nous ne vivons que pour aujourd’hui. Nous avons des projets seulement pour aujourd’hui. Si nous en avons pour demain, c’est un luxe. Même pour l’argent et pour le travail, car comme beaucoup d’entre nous, je travaille sur appel et je fais de tout : des cours de yoga, de la psychothérapie, des rencontres avec les femmes et les adolescents dans les centres récréatifs (structures parascolaires typiques de Trieste), mais aussi du ménage. Je fais tout. Je danse, je chante, et je peux même nettoyer du poisson si c’est nécessaire. On appelle cela flexibilité. Une grande question que je me suis toujours posée est : pourquoi, par exemple, un homme de 50 ou 55 ans ici en Italie semble jeune et les femmes aussi, tandis que nos parents paraissent si vieux, ils sont si vieux. Puis j’ai compris : c’est l’oppression, le travail si dur dans les usines, et ainsi la vie se paie avec ton visage. Ici, en Italie, après la fin de la guerre en 1945, les générations ont grandi plus ouvertes, plus dolce vita. C’était ma fantaisie. Je ne sais pas encore si c’est une fantaisie, car j’observe encore. Mais j’aimerais que ma fille puisse vivre différemment de ce qu’ont vécu mes parents en Ukraine, car si une fleur pousse dans une terre sèche, elle sera petite et très fragile. En revanche, avec le soleil et la mer, la fleur s’épanouit, et surtout elle grandit avec l’idée que l’on peut connaître et se mélanger avec d’autres personnes, que l’on peut voir la tragédie mais aussi changer et vivre d’autres aventures. Bref, choisir comment vivre. Et ici en Italie, il me semble que tu peux choisir à qui parler et avec qui communiquer. Même si ce n’est que pour un jour. La douleur se lit sur les visages et les expressions des gens. L’Ukraine a toujours été un pays qui a dû se relever. Nous avons toujours été envahis. Les Russes ont toujours trouvé une raison pour nous envahir. Oui, depuis toujours, et sans aucune raison, un génocide est en cours contre nous. Le peuple russe veut nous envahir, nous voler notre vie et nous nier en tant que peuple. »
Pordenone – Trieste, octobre/décembre 2024
Traduit de l’italien par Barbara Szaniecki & Giuseppe Cocco
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