Politisations du temps à l’ère de l’instabilité

 

L’accélération de l’instabilité du monde est probante. Elle concerne aussi bien la désorganisation croissante des échelles du vivant, la raréfaction des ressources, la numérisation de nos moyens et conditions d’existences, un nouvel âge géologique communément dit l’Anthropocène, quelque critique soit l’emploi de ce terme qui convertit l’approche chronotopique en stade paradigmatique, millénariste, alors que la manière dont nous voyons le monde, nous mêlons à lui, est déjà le signe d’une hybridation entre technosphère et biosphère.

Cette accélération est également le signe d’une désorganisation du politique, de ses appareils ordinaires (État et collectivités locales), de ses instances telle la justice, l’éducation, et de sa légitimité. Babel est aujourd’hui, et non pas hier. Les discours sont nombreux, concurrents, et la sphère du sens commun se réduit à peau de chagrin, quelques mots fades sur le bonheur, et les politiques de reconnaissance. Les temps sont donc incertains pour dire le moins.

Quelle conduite adopter en des temps instables, qui se font multiples, variés, les uns impliquant l’éternité, les autres mon petit espace domestique, avec le même degré de facticité et de mensonge ? L’instabilité concerne le domaine des rapports humains, des rapports des êtres humains à l’univers. Elle caractérise ce qui ne se maintient pas durablement tel qu’il est, mais qui est sujet à s’affaiblir ou à disparaître. Les synonymes sont la fragilité, la précarité, la versatilité, et les antonymes sont la stabilité, la constance, la permanence.

L’instabilité concerne aussi bien les échelles de temps que d’espace, et l’aménagement concerne la maîtrise aussi bien du temps que de l’espace. Certes, contrôler l’espace est plus facile que contrôler le temps, et aménager l’espace, c’est faire émerger le temps désiré. L’instabilité concerne les échelles temporelles dont les bouleversements sont contredits par les lignes d’accumulation (prévision de croissance) du capitalisme. Alors qu’en vérité le capitalisme profite d’une maîtrise du temps notamment technique, les temporalités n’ont jamais autant été soumises à pression, étant donné les dérèglements biophysiques. Élaborer une lecture unique de la manière dont le capitalisme convertit la nature en ressources financiarisées1. (ce qui est néanmoins juste d’un point de vue strict des observations) ne rend pas compte des réels dérèglements et multiplications des temporalités alternatives et créations d’espaces temporalisés autrement dit des univers instables. Il s’agit bien d’explorer les « univers métamorphiques » des collectifs que nous sommes, entre nature et culture, sujets et objets, sans jamais oublier ce que ces collectifs doivent à leurs modes de régulation, et donc aux nombreux intermédiaires dans les espaces interstitiels entre contrainte, négativité (potestas) et puissance d’être, intensité et expression (potentia)2.

Nous commencerons par plaider pour une approche chronotopique s’appuyant sur les formes et les métamorphoses arguant que le temps ne peut être affaire de maîtrise. Nous essaierons ensuite de voir en quoi les chronotopies pourraient donner une nouvelle façon de compter avec le temps.

Approche chronotopique

Peut-on vraiment postuler que le temps est affaire de maîtrise ? L’accélération du temps ou plutôt sa condensation algorithmique, sa réduction, correspondrait-elle à une logique d’optimisation de l’exploitation des ressources qui nous permettrait de vivre nombreux à la surface de la planète ? Comment penser le temps d’un monde dans lequel sa gouvernance nous est ôtée, au profit d’une technosphère autonome via les algorithmes et capable de gouverner au mieux des intérêts collectifs ? Comment alors ne plus se penser comme sujet, ou alors forcément cybernétique ? Comment déconstruire le récit qui fait de l’affaire du gouvernement de notre monde une affaire d’équilibre (éco)systémique et puis de gestion de la résilience pensée comme une capacité de se remettre des catastrophes inévitables ? L’instabilité n’est pas seulement affaire de développement forcé promu par une économie néolibérale qui se cherche, en mettant en avant la nécessité adaptative des systèmes et des individus et la capacité du marché à répondre de manière dynamique aux sollicitations contraintes de cette économie. La critique est, désormais, partie prenante des cycles du libéralisme et contribue à son renouvellement, toujours à la marge des grands systèmes internationaux qui, eux, promeuvent des transformations débarrassées des corps désirants, en tout cas imprégnés d’une pensée gestionnaire et apolitique. Peut-on s’emparer de ces réflexions en faisant un pas de côté refusant l’enfermement entre des grands récits apocalyptiques et une dénonciation permanente (et qui, dès lors, ne fait que courir après elle-même et les grands systèmes qu’elle dénonce) nous rendant étrangers à nous-mêmes jusque dans nos chairs ? Comme l’explique Benjamin dans son rapport à l’histoire, il faudrait s’affranchir du temps messianique, linéaire, pour reformuler nos exigences à l’égard du présent, non pas dans le sens du présentisme3, mais dans le temps des contradictions et résolutions propres aux temps individuels et collectifs qui accompagnent l’émergence de rapports locaux et socialement bénéficiaires. Peut-on parler alors de chronotopie4 ?

C’est en ce temps du texte que je propose une approche qui prenne en compte les effets de sens localisés dans leurs incarnations, tant symboliques que corporelles. Une forme prise dans l’environnement peut être décryptée en tant que telle, à savoir ce qui fait sens, dans mon environnement, de manière événementielle ou perdurante. Pourquoi cette approche serait-elle consistante au regard des instabilités ? Elle permet de décrocher des liquidités généralisées suggérées par le capitalisme qui tente d’abstraire toute somme au profit d’une abstraction réductrice des particularités forcément contingentes. Il s’agit vraiment de restituer les fenêtres temporelles qui constituent des sortes de poches au regard de leur centralité et qui sont menacées d’invisibilisation.

L’approche par les formes insérées dans l’environnement – tout en mettant l’accent sur les collectifs que nous sommes et ses possibles métamorphoses – garantit un rapport esthétique au réel qui ne méconnaît pas ses investissements concrets, sensibles et la force d’une expérimentation au risque de nous-mêmes, et permet de réinventer l’espace dans ses configurations multiples, désordonnées, sans discours messianique utopique et libérateur, ni même vouloir organiser le marché libérateur des discours transcendants. L’idée de la Panarchie souvent dénoncée5 montre, cependant, que l’idée du cycle de la transformation ne consiste pas uniquement en un effondrement potentiellement libérateur, mais également en un affranchissement esthétique et cognitif du temps émancipateur. Le potentiel esthétique, tant de la perception que des formes biologiques et culturelles dans leurs métabolismes, peut faciliter la réorganisation des diagrammes de la pensée, soit les façons d’organiser les lignes de force et points saillants de nos visions du monde. Aujourd’hui, non seulement, l’urgence et la concurrence accélérée des rapports sociaux guident nos vécus des temps, mais il en est de même pour le futur soumis aux pseudo-exigences d’une émancipation technologique et prométhéenne par de l’innovation et de la prospective.

Le changement et/ou la transformation demandent à être repensés, non pas comme une téléologie, soit un espace qui promettrait, à un moment, de la stabilité, ni même à un état permanent de transformation qui ferait perdre de son sens à cette idée même, mais comme à des espaces de dévoilement et de déploiement des individus et des collectifs qui permettent de donner du sens à leur action. Serait-ce un espace utérin, qui abrite des corps en tension plus que des unités, selon Luce Irigaray ?

Comment alors penser ces espaces chronotopiques ?

Triangle de conduite : une nouvelle façon de compter avec le temps

Un triangle s’impose. Il implique un certain réalisme sur l’état des rapports de force et de pouvoir notamment économique : par exemple, la partie nord de la Californie abrite la grande majorité des entreprises du web, et donc de l’économie mondiale actuelle. La précarisation des ressources accroît les facteurs d’instabilité et de violence individuelle et interindividuelle, collective et même politique dans la mesure où les états se radicalisent. Sur la côte somalienne, les pêcheurs deviennent pirates. En Syrie, les civils deviennent migrants fuyant sous les bombes. Aux États-Unis, les massacres collectifs se multiplient, et les balles touchent plus volontiers les personnes de couleur.

Faire ce constat est essentiel car on ne saurait s’en passer pour agir. Ce constat veut dire la multiplication des temps vécus, et une grande variété des temporalités politiques ; le temps des crises environnementales et le temps des éternités nucléaires opposés aux petites capsules de temps déclenchés par le visionnage d’une vidéo de comique sur Viméo.

Dès lors, il ne s’agit plus de comprendre l’Anthropocène, ce temps d’une activité humaine triomphante sur les cycles terrestres, anéantissant l’idée de temporalités au profit d’un millénarisme catastrophiste, mais les temporalités ressenties des transformations environnementales qui composent au présent ce cadre temporel. Une telle adaptation aux différences particulaires, qui se situent au-dessous du seuil de la perception humaine, est difficile. La difficulté provient, notamment, des différents rythmes des variables propres aux conditions de vie d’entités diverses. Par exemple, l’augmentation de la température accélère littéralement le temps de certains processus biologiques, comme l’éclosion des œufs ou la pupation. Cette période d’œufs ou de larves est un facteur de température mesuré en degrés-jours, de sorte que certains processus de développement nécessitent une sorte d’accumulation de chaleur qui peut se produire au cours d’une semaine si les températures sont élevées ou peut prendre plus de temps si le temps est frais. Les changements de cette forme de temps physiologique auront des effets drastiques sur les espèces biologiques à la suite de la montée des températures, du fait de changements en cascade dans des écosystèmes entiers, lorsque ces larves agissent comme aliments pour d’autres espèces. Autrement dit, bien que de nombreux processus récents liés aux changements environnementaux se produisent à des échelles temporelles bien au-dessous ou au-delà de la portée de la perception humaine, elles sont également soumises à un changement soudain ou irréversible, parce que lorsque des systèmes complexes sont perturbés, les pressions qu’ils subissent peuvent être décalées ou stabilisées pendant un temps jusqu’à ce que, lentement, ils atteignent un seuil critique au cours duquel un changement rapide et irréversible se produit.

Ce triangle implique aussi un degré d’utopisme. Il s’agit de rêver, et le temps des rêves est un peu éternel, bien que très court dans l’agitation des vies quotidiennes. Ces rêves sont ceux de justice, de redistribution des richesses et de paix, de préservation d’un certain état de la planète pour des enfants qui ne sont pas encore là, de négociations entre les forces en présence, pour assurer ces stabilités.

Lutter contre ces accélérations est lutter contre la prédominance d’une accélération contrôlée par l’économie confiée aux systèmes technologiques : celui qui compressera le temps le plus rapidement possible gagnera la partie ; les logiques spéculatives, au sens financier du terme, sur le temps prévalent. Et même si ces dernières secouées par les crises, telle celle de 2008, tremblent parfois un peu, il est facile de voir que la partie a largement repris comme en atteste le renouveau d’un libéralisme dirigé promu par les pouvoirs en place.

Enfin, ce triangle implique le caractère opérationnel des décisions prises, la possibilité de trouver les moyens de les insérer dans les rouages et mécanismes d’un monde en route.

Comment procéder ? C’est là qu’il s’agit de se mettre d’accord sur ce que veut dire un monde instable et, dès lors, incertain. Il ne s’agit pas juste de dire, les temps ont changé. De fait, ont-ils changé ? L’incertitude a été le fait de multiples périodes historiques. Est-ce vraiment nouveau ? Peut-on en attester ? En revanche, parler d’instabilité est largement différent. L’instabilité implique qu’il soit impossible en tout temps de dire ce qu’il va en être. Instabilité veut dire que ce que l’on croyait acquis s’est transformé et nous projette en conditions d’insécurité. L’instabilité nous rend fragiles, non seulement incapables de prévoir, mais aussi sommés de s’assurer de soi-même par soi-même. En revanche, il est important de se mettre d’accord sur le fait qu’il s’agit de reconnaître notre fragilité. Cette fragilité est celle des interdépendances, des corps, des esprits, de tout ce qui compte et fait sens, avec le monde environnant, sans que l’on puisse véritablement décrire, la manière dont ces relationnalités nombreuses opèrent. Le terme de fragilité, parfois considéré comme synonyme de celui d’instabilité, en diffère cependant. Il ne décrit pas péjorativement une situation personnelle, mais se contente d’en décrire le fait. Essayons de débrouiller les fils d’une conduite de soi possible en des temps instables.

Se mouvoir en des temps instables

Que veut dire se mouvoir en des temps instables et en condition de fragilité ? Je ne m’adresse pas là aux seuls individus, mais à ces collectifs que nous sommes tous, pourris par les maladies et les microbes, les bisous d’amour, et les voluptés interdites.

Le temps est un phénomène mystérieux pris entre le temps de la physique qui raconte l’évolution de l’Univers, le temps physique de la pensée aristotélicienne décrit comme « un mouvement qui va d’un point à un autre, l’écart entre ces deux points en donnant la mesure », et le temps humain vécu dans la subjectivité de celui-ci6. La conscience et l’expérience du temps, la nostalgie propre à son passage irrémédiable, l’angoisse que présente les temps futurs, angoisse immémoriale d’un être humain qui s’apprête à se jeter dans le vide de l’inconnu, est une activité humaine importante dans la construction et l’élaboration des rapports sociaux ainsi que de la construction psychique des sujets. Outre l’angoisse et la peur du lendemain, il s’agit de prendre soin du temps présent, d’en caresser les différents aspects, d’en goûter le lent déroulement. Ce souci correspond à la nécessité importante, aujourd’hui, en ces temps instables, de ne pas se laisser désorienter, d’accepter de ne pas comprendre, de savoir sentir les vents qui passent, de se fier à son intuition, d’être capable d’attendre, mais aussi d’aller vite.

D’un point de vue individuel, ce jeu entre le désir de se fier et l’instabilité chronique oblige à se laisser aller plus que jamais au désir, désir de soi, mais aussi désir des autres, et de ne pas oublier, chemin faisant, la question éthique, celle qui conduit à personnaliser tous les rapports que nous entretenons avec d’autres êtres humains, et plus généralement d’autres êtres vivants. Cela oblige également, associé à d’autres éléments que soi-même, à se donner raison parfois envers et contre tout, alors que ce que l’on produit ne ressemble à rien, étant donné que les catégories qui permettent de qualifier ce qui est produit se sont elles-mêmes laissées aller à devenir, soit extrêmement normatives, soit au contraire très floues, et sujettes à l’approbation d’un marché conduit par le besoin d’une commodification permanente. Comment lutter contre la transformation de son propre désir en une commodité, processus dont souvent chacun s’accommode, dans la mesure où elle permet, non seulement d’accéder au marché, mais également d’entrer dans la lutte des reconnaissances ? L’inquiétude, réponse aux instabilités des temps, mais aussi source de créativité et de renouveau face à l’extension de la marchandise, se développe en rognant inlassablement les moindres créations de sursis. Certes, cette inquiétude peut dévorer les êtres humains jusqu’à la mort, mais elle est aussi ce qui mine profondément les commodités en cours. En effet, ce sentiment confère aux productions marchandes un caractère de simulacre, qui conduit les producteurs, soit à vouloir faire défaut, soit à produire des choses mal faites, peu faites, ou même parfaites, comme dirait l’artiste Robert Filliou, également économiste.

Ces choses mal faites, ces choses peu faites, ces choses parfaites forment l’horizon d’une critique destinée à nous guider en des périodes de crise. En effet, se reposer sur soi, sur ses incapacités, ses faiblesses et ses failles, semble être le seul horizon d’une vérité quelconque à l’aune de la multiplication des simulacres dans une civilisation qui a découvert comment dépasser l’humain par la science et la technologie. En somme, et bien qu’il faille se défier de toute étiquette, il ne faut pas chercher les produits, ni même et surtout pas le calibrage. Il faut chercher la valeur propre, qui est à la fois une valeur intrinsèque, celle de toute chose qui consiste à perdurer, mais aussi la valeur relationnelle qui fait que les êtres humains vivent l’environnement dans sa relationnalité7. Cette démarche, ou ce point de vue, oblige à développer une autre perspective temporelle, une chronotopie qui, négligeant toute chronologie linéaire, s’empare de la diversité des investissements temporels. En effet, selon la qualité des lieux et des êtres vivants qui sont investis, les chronotopies sont aussi diverses que les matérialités en œuvre. À chaque fois, quand nous entrons dans une pièce et sommes confrontés à de nouveaux événements, il nous faut nous efforcer de prendre la mesure de ces chronotopies et entrer en résonance de telle façon à ne pas perturber le moment auquel nous arrivons. Ces jeux temporels peuvent se développer à l’infini et donner lieu à toutes sortes d’investissements. Il suffit, en quelque sorte, de déployer les cartographies en termes d’espace-temps, en termes de chronotopies, développant ainsi une cartographie inédite des rapports entre spatialités et temporalités à toutes les échelles.

Certes, mais qu’en est-il alors des temporalités collectives ? Comment celles-ci peuvent-elles s’inscrire dans le jeu des chronopolitiques que nous pouvons définir comme les politiques de mise en forme du temps à la fois des dynamiques sociales et des recompositions d’espaces ? De quoi parle-t-on quand on parle de temps sociaux, et diffèrent-ils des temps individuels et des subjectivités à l’œuvre ? Il faut penser que c’est, seulement, en s’inscrivant dans la complexité « d’un réseau de temps humain » que l’être humain collectif parvient à se doter de ses facultés mentales supérieures et autoréflexives, essentielles à son bon fonctionnement psychique. Si le temps physique établit le cadre, contrainte de la réalité, le temps de partage étaye l’expérience relationnelle et interactive, et c’est bien le temps vécu ensemble qui crée le lien essentiel entre les êtres.

Qu’est-ce qu’un temps collectif ? Se figurer le temps est une manière de prévoir, c’est-à-dire de déployer tactiques et stratégies, de faire de la politique. En somme, on peut se demander si l’instabilité ne sonne pas le glas de toute politique et qu’elle conduirait les démocraties, soit à suivre le jeu du marché, soit à se transformer en dictature. La stabilité est-elle la question sine qua non du politique ? S’il s’avère impossible d’établir à l’avance quel futur est désirable, peut-on vivre ensemble en un collectif raisonné, collectivement appréhendé et choisi ? L’instabilité ne fait-elle pas le jeu d’un néolibéralisme qui l’introduirait comme une forme de gouvernement ?

À défaut de plan et de planification qui seraient les façons modernes d’ordonner la mise en œuvre du temps, il existe d’autres manières de prévoir, par exemple au moyen de repères. Quoi qu’il en soit, le plan n’est pas le temps. Le temps doit se dissoudre dans les multiples variétés temporelles. La cartographie de ces possibles configurations, ainsi que les dispositifs d’observation qui permettent d’en observer les évolutions, donnent aux temporalités une tout autre saveur. Se porter garant d’un territoire, comme le font des collectifs de la société civile, dans le contexte d’une complexification du monde à l’œuvre, permet de penser des dimensions entrecroisées, l’environnemental, le local, le géographique, le mondial, le matériel et immatériel. Ainsi, histoire et géographie, en ce qu’elles contiennent de matières aux temporalités propres, deviennent intimement mêlées. Prendre la mesure de ce que signifient ces emmêlements semble être une tâche impossible. Cependant, penser, par exemple, la nature comme un ensemble de relations permet de l’indexer avec des temporalités et des spatialités diverses. Il en est de même pour les individus vivants sur un territoire. De fait, la mondialisation peut ne pas vouloir dire abstraction du local, comme le suggèrent les entreprises néolibérales et le capitalisme financier, mais être également synonyme d’une relocalisation obligée des flux et métabolismes des territoires.

Que peut vouloir dire relocaliser les flux, repenser les circuits courts des métabolismes, aller dans le sens d’une société en prise avec son territoire, mais sans cependant forcer les fermetures ? L’idée du repli sur le local est souvent considérée comme étant synonyme de société peu ouverte sur l’étranger, et sur l’étrangeté, bref des sortes de sociétés conservatrices, réactionnaires et, parfois, racistes. Il importe de repenser les échelles, et donc une certaine autonomie du local qui n’évite pas les va-et-vient avec la prise en considération d’autres échelles de l’intérêt général et d’un environnement dit public. En effet, il ne s’agit plus là d’espace public, au sens d’espace politique ouvert à la discussion, mais bien d’un environnement public, c’est-à-dire d’un espace bio-physico-chimique en trois dimensions qui relève du débat public et non d’intérêts privés. Constitué de la sorte, cet environnement public garantirait une certaine prise en considération des formes de bien commun de la part des élus et des acteurs du territoire à l’échelle locale. Penser les droits d’usage des ressources oblige à repenser les formes d’institutionnalisation de ces espaces-temps.

Poser la question du temps

Allons plus loin maintenant, et sortons de ce dualisme nature et culture, matière et esprit, et voyons de quelle manière reconfigurer nos rapports à la matière. Il s’agit d’engendrer une politique de l’attention qui nous rende soucieux des flux matériels et sensibles qui prennent corps dans différentes situations. Le temps vécu est esthétique. En ce sens, il implique non seulement de comprendre la manière dont les êtres expérimentent les situations, engagent leurs sens et sensibilités, au point d’ailleurs qu’il s’agisse aussi de revenir sur un certain « partage du sensible », c’est-à-dire une façon de catégoriser le monde sensible, aux nombreuses implications politiques et socio-géographiques, mais aussi la manière dont ces collectifs humains font sens, à partir de ce sensible, développant une relation à l’environnement naturel et construit. Les perspectives chronotopiques se développent en une alliance subtile qui prend sens en nos corps, entre perceptions et engagements kinesthésiques. Plus que des discours et des modes de rationalisation a priori ou a posteriori, parlons des morphogénèses et des dynamiques d’engendrement des corps vivants, des abstractions vécues, des déplacements biosémiotiques. L’instabilité ne diminuera pas, mais sa force de déstabilisation peut être pensée autrement, c’est-à-dire différant les perspectives d’attente et de promulgation d’avenirs utopiques et à jamais heureux.

1 Christophe Bonneuil, Capitalocène. Une histoire conjointe du système terre et des systèmes monde, 2015.

2 Rosi Braidotti, Metamorphoses : Towards a Materialist Theory of Becoming, Polity Press, Cambridge, 2002.

3 François Hartog dans son livre Régimes d’historicité : Présentisme et expérience du temps en 2003 régime l’idée de régime d’historicité en lui conférant un pouvoir structurant des représentations des temporalités.

4 Luc Gwiazdzinski, « Éloge de la chronotopie. Pour un urbanisme temporel et temporaire », in Collage : revue de la Fédération Suisse des Urbanistes, 2013, p. 7-10.

5 En effet, la panarchie naturaliserait les catastrophes en les intégrant dans une conception cyclique. Gunderson, L., Holling, C.S., Panarchy : Understanding Transformations in Human and Natural Systems, Island Press, 2002.

6 Dora Knauer, 2006, « Éditorial », Psychothérapies 3/2006 (Vol. 26), p. 125-126, www.cairn.info/revue-psychotherapies-2006-3-page-125.htm

7 Brian Massumi, « The Thinking-Feeling of What Happens », Inflexions 1.1, 2008, « How is Research-Creation? », www.inflexions.org, p. 4 : « Form is full of all sorts of things that it actually isn’t – and that actually aren’t visible. Basically, it’s full of potential. When we see an object’s shape we are not seeing around to the other side, but what we are seeing, in a real way, is our capacity to see the other side. We’re seeing, in the form of the object, the potential our body holds to walk around, take another look, extend a hand and touch. The form of the object is the way a whole set of active, embodied, potentials appear in present experience: how vision can relay into kinesthesia or the sense of movement, and how kinesthesia can relay into touch. The potential we see in the object is a way our body has of being able to relate to the part of the world it happens to find itself in at this particular life’s moment. »

 

Blanc Nathalie

Directrice du Laboratoire LADYSS (UMR 7533 CNRS) à l’Université Paris Diderot-Paris 7. Son apport à la recherche concerne le thème de la nature en ville et de l’esthétique environnementale, avec des ouvrages tels Les animaux et la ville, O. Jacob, 2000 ; Vers une esthétique environnementale, Quae, 2008 ; Nouvelles esthétiques urbaines, Colin, 2012, en 2010, Ecoplasties. Art et environnement avec Julie Ramos aux éditions Manuella. En 2015, deux ouvrages sont en cours de publication : Les formes de l’environnement. Manifeste pour une esthétique politique aux éditions MétisPresse ainsi que l’ouvrage Form, art, and environment : engaging in sustainability aux éditions Routledge.