Nation ou nationalisme : la marge étroite

Le Monde, 6 novembre 2009En ces temps d’urgence écologique, on aurait pu croire qu’il faut repenser l’Homo faber s’il veut ne pas perdre sa maison commune, la biosphère. Avec l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, la question du projet européen ne constitue-t-elle pas un autre défi qui mérite qu’on s’intéresse encore à la politique ? N’y va-t-il pas de notre existence d’Européens avec l’émergence d’une entité aussi nouvelle que le fut au XIIe siècle, pour l’abbé Suger, l’idée de la nation dans le tout petit royaume de France ? Qui l’emportera ? Les confédéralistes qui persistent, tel Hubert Védrine, à juger les “nations” comme l’horizon indépassable ? Ou les fédéralistes, qui veulent entrer de plain-pied dans le post-national pour résoudre le mal-être du sentiment national ?

A la place de ces vraies questions, le gouvernement nous offre, sous l’égide du ministère de l’immigration et de l’identité nationale (sic), de définir une “francité ” bien plus qu’une “francitude” qui conditionnerait l’éducation et l’attribution d’une carte “d’identité” aux nouveaux entrants. Suite logique de la loi constituant le délit d’insulte au drapeau et à “La Marseillaise”. Cette dernière avait été sifflée au cours d’un match de football France-Algérie, occasionnant un “scandale” qui relevait à l’évidence des séquelles coloniales. Dangereux, par conséquent, ce couplage de la nation avec l’identité, et encore plus celui de l’identité avec l’immigration.

L’histoire nous a appris que de nation à nationalisme la marge est étroite, que l’Ancien Régime dans toute sa gloire fut esclavagiste, que la IIIe République s’est changée en régime de Vichy, le salut de la patrie en justification de la torture. Quant à l’identité, elle est à consommer avec modération. Préférons les identités toujours plurielles, de circulation, à celles ancrées dans “la terre ou le sang”. Prenons avec des pincettes les diagnostics simplistes du “manque de père, du manque d’identité, du manque d’enracinement” prêtés à ceux qui seraient par là asociaux, “sauvageons” à gauche, “racailles” à droite. Ils en disent plus sur le désarroi de ceux qui les dressent que sur les “populations à traiter d’urgence” !

Car le cœur du débat, ce n’est pas l’identité, mais l’augmentation de la puissance d’agir qui l’affirme ou au contraire la fragilise. Interrogeons les processus d’adhésion et d’identification. Acceptons l’idée que le rejet, le blasphème, la provocation rageuse (y compris celle du voile) traduisent un appel à la reconnaissance.

Si l’identité est simplement assignée et non choisie, comment vouloir que l’enfant, puis le citoyen (a fortiori ce prolongement du sujet colonial, l’immigré qui paye ses impôts, a des devoirs, mais ne vote pas), y adhère autrement que sur une base prosaïquement limitée à l’agir en conformité à la loi et non selon la loi ? Quand on veut l’adhésion (et la démocratie ne saurait reposer sur la crainte), il faut non seulement l’égal respect de tous, il faut aussi la générosité, la fraternité. Et donc le respect de toutes les communautés et peuples divers qui partagent un même lieu. Cette intégration n’a pas grand-chose à voir avec l’assimilation, où le nouvel arrivant doit se fondre dans un ensemble qui a déjà toutes ses valeurs et lui fait observer son caractère superfétatoire ou “trouble-fête”.

Admettons que l’identité serve à procurer la force intérieure et la fierté de se projeter dans le monde pour vivre une communauté de destin. Mais dans ce cas, ce n’est pas à l’Etat qu’il appartient de la délimiter, car elle ne se décrète pas, mais se vit par des actes que la puissance publique ne saurait produire à elle seule. Comme concept opératoire, l’identité n’est que de projet, elle est constituante d’une expérience toujours à recommencer sous de nouvelles formes. Dès qu’elle est définie a priori, naturalisée, toute forme d’identité en carte se change en machine à exclusion, en passion triste ou en voyeurisme risible.

Il existe des territoires géographiques, des cultures en France, des peuples au pluriel. Et si unité il y a, elle relève d’un pacte constituant à toujours renouveler sur le plan politique. Plus profondément sur le plan culturel qui commande largement la qualité de la politique, elle tient de l’esprit de finesse et non de géométrie. Cultivé ne serait-il pas français ? Encore un effort, monsieur le ministre-de-l’immigration-et-de-l’identité-on-ne-sait-quoi, pour devenir français d’adoption.

Moulier Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007).