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Trois approches de lutte pour la visibilité de la collapsologie dans les médias français

Les discours écologistes, depuis les années 1970, ont très souvent été jugés dans les médias de masse inutilement alarmistes, trop culpabilisateurs, voire naïvement irresponsables. Si, depuis une vingtaine d’années, certaines postures environnementalistes ont réussi à imprégner certaines sphères économiques et politiques, il reste que les théoriciens de l’effondrement de notre civilisation dont Yves Cochet fait figure de pionnier français en la matière étaient très souvent catégorisés dans la case des doux dingues qu’on consultait de temps à autre, histoire de gonfler les audiences ou les ventes de journaux.

Il faudra attendre 2015 pour que cette idée de fin du monde commence à se répandre dans les rédactions d’actualité en outre supportée par les contextes écologiques et politiques nationaux et internationaux du moment : la banqueroute économique de la Grèce qui n’arrive pas à faire face aux grandes vagues de chaleur des pays méditerranéens ; les déplacements de réfugiés climatiques de l’Irak vers la Syrie parfois considérés par certains analystes comme un facteur aggravant des conflits armés dans cette région du Machrek et particulièrement de l’installation de Daech ; les déforestations très préoccupantes de l’Amazonie et de l’Asie du Sud-Est ; les scandales sanitaires et agro-alimentaires en Europe… une accumulation d’évènements qui ne permet plus de séparer la problématique écologique du politique.

Les théories de l’effondrement1 reposent sur une interprétation idéologique de données scientifiques avérées selon laquelle le consumérisme global est en train d’épuiser définitivement les ressources naturelles de la planète. Nos sociétés les plus développées — qui seraient les plus responsables de cet état de fait — auraient ainsi atteint un point de non-retour qui les conduit à court ou moyen terme vers leur propre extinction.

Ce n’est qu’à partir de 2018 que les médias d’actualité, en France, semblent vraiment s’intéresser plus que de coutume aux théories collapsologistes. Le climax est sans doute atteint le jour de la démission en direct à la radio de Nicolas Hulot2, alors ministre de la Transition écologique et solidaire : sa désolation à ne pouvoir réaliser que « des petits pas » va réveiller de nouvelles consciences au point de faire aujourd’hui, de l’urgence climatique en général et de l’effondrement de notre civilisation en particulier, une idée acquise pour la plupart des médias français.

Mais cette seule déduction à partir de la chronologie des quelques moments forts que nous venons d’énoncer paraît insuffisante pour expliquer ce retournement de veste médiatique. Par ailleurs, il serait selon nous une erreur d’écarter de cette analyse l’apparition de nouveaux acteurs dans les nombreux reportages et émissions que nous avons retenus. Au fur et à mesure des lectures, des écoutes et des visionnements, nous nous sommes rapidement demandé pourquoi certaines figures de la collapsologie sont devenues récurrentes dans les médias, alors que les discours qu’elles tiennent étaient systématiquement moqués, voire raillés il y a encore deux ans.

Pour nous aider, nous avons inscrit cette étude dans le cadre d’une « lutte pour la visibilité [qui] est inégale : elle fait des perdants, des condamnés à l’invisibilité et à l’insignifiance sur la scène médiatisée »(Voirol, 2005). En outre et en référence aux principes théoriques de la reconnaissance honnéthienne que Voirol connaît bien, il faut prendre en compte que « la possibilité que des acteurs parviennent à se constituer un soi, une conception d’eux-mêmes dans un rapport intersubjectif et entrer dans des rapports de reconnaissance avec autrui dépend de leur capacité à se rendre visibles, à exister et à être vus et entendus ».

À la lumière de cette perspective théorique, la question qui a guidé notre analyse est simple : que se sont donc approprié les nouvelles figures de la collapsologie et que n’ont pas mobilisées leurs prédécesseurs — notamment Yves Cochet — pour passer les filtres médiatiques et tirer profit d’une meilleure visibilité publique ?

Pour ce faire, nous avons retenu trois de ces nouvelles voix les plus récurrentes de la collapsologie dans le paysage médiatique français : Pablo Servigne, Julien Wostonizta et Aurélien Barrau. Les trois sont auteurs d’essais dont se sont emparés les médias et les journalistes, mais ils se distinguent toutefois les uns des autres par le discours qu’ils entretiennent sur les théories de l’effondrement3⁠. En outre, nous avons mobilisé nos propres connaissances des mécaniques éditoriales du journalisme français acquises par expérience professionnelle, afin d’éclairer la réception dans les médias non seulement de ces figures subjectives de la collapsologie, mais également de leurs récits.

Pablo Servigne, le détonateur doux

Pour Pablo Servigne, c’est l’un des nombreux signes avant-coureurs de l’effondrement de notre civilisation, le final d’un effet de dominos déclenché par des évènements environnementaux sans précédent.

Tel un expert inattendu qui retourne la carte du monde arabe sur la table, Pablo Servigne mobilise sans détour ce phénomène dit des « réfugiés climatiques » pour nourrir son propos développé dans le livre Comment tout peut s’effondrer (2015), co-écrit avec Raphaël Stevens. L’ouvrage fera d’ailleurs de ses auteurs les dépositaires moraux de la notion même de collapsologie, mais c’est principalement Servigne qui va en assurer la promotion. Ingénieur agronome et docteur en biologie, il ne s’est pour ainsi dire encore jamais affiché aux côtés de personnalités politiques, même écologistes et il se sert de ses diplômes avec parcimonie pour appuyer son propos : la thèse de l’ouvrage repose essentiellement sur une compilation de centaines d’études scientifiques qui, selon lui, convergent vers une évidence : la fin du monde est déjà déjà enclenchée. Pour les médias en général, le CV et cette posture perçue comme modeste sont un gage supplémentaire de crédibilité, sans compter que le scientifique s’appuie sur une revue de littérature qu’il souhaite la plus exhaustive possible. Ainsi, accepte-t-il volontiers de décrypter cette vaste documentation pour les médias qui, la plupart du temps, ont peu de moyens techniques et humains pour la déchiffrer.

La thèse de Servigne peut se résumer en ces quelques lignes. Nos sociétés — et plus particulièrement celles du Nord — consomment plus qu’elles ne devraient pouvoir le faire. À tous les niveaux, les ressources énergétiques s’épuisent tant que leur exploitation intensive ne laisse aucun répit pour se renouveler : les réserves d’énergies fossiles se vident ; les océans sont raclés par les pêches intensives ; l’agriculture est passée à des niveaux d’industrialisation et de financiarisation tels qu’elle génère plus de pollution que de denrées alimentaires ; même les gisements de terres rares qui servent à concevoir et fabriquer les nouvelles technologies montreraient le fond.

Autre facteur de taille qui favorise la médiatisation de Servigne et de son discours : les projections du GIEC, sources d’informations quasi incontestables pour les journalistes en matière d’écologie et d’environnement et qui plus est chiffrées, ont une forme d’autant plus scientifique. Notre propos n’est pas ici de remettre en cause le bien fondé de la thèse de Servigne, mais de s’attarder sur la forme du discours qui, justement, passe avec aisance les filtres de la critique journalistique. Du coup, bien que son discours soit connoté d’un certain catastrophisme habituellement moqué par les médias, sa personnalité « passe » plutôt bien. Sur la forme, il est loin d’un Yves Cochet qu’on caricature volontiers en le montrant en train de se déplacer en calèche, d’une Cécile Duflot qu’on a vu souvent monter dans les tours face à la critique — y compris dans son propre camp —, ou d’un Daniel Cohn-Bendit lui aussi relégué dans la catégorie des has-been de mai 1968. Non, Servigne a une personnalité calme, plutôt posée, affable et sans prétention. Et en cela, il manie avec assez d’aisance les codes médiatiques qui lui permettent de mettre en œuvre efficacement sa lutte pour la visibilité de son propos. À cela, s’ajoutent la multiplicité de ses apparitions médiatiques, par ailleurs nourries par un nombre impressionnant de conférences et d’interviews disponibles en permanence sur le net, elles-mêmes relayées sur les plateformes de réseaux socionumériques par une communauté hétérogène d’acteurs, anciens et nouveaux militants écologistes aux fondements idéologiques variés.

La quête de l’autrement des pure players payants

À ce titre, il n’est sans doute pas anodin que les théories de l’effondrement soient prises en compte de façon très sérieuse et approfondie sur les pure players. Aux alentours de 2015, le thème semble plus retenir l’attention des blogueurs de Mediapart — une section distincte du site, dont le contenu est accessible gratuitement — que celle des journalistes. Mais cela n’empêchera pas le site par abonnement de tirer le premier en consacrant près de 40 minutes à Servigne. Les journalistes qui l’interrogent à cette occasion ne sont pas dubitatifs. Au contraire, ils montrent une certaine sensibilité au discours de leur invité, probablement mus par les échanges qu’ils ont pu parcourir sur la blogosphère de leur propre média. Par ailleurs, le CV médiatique de Mediapart ne sème plus de doute dans la profession, tant le travail d’enquête qu’il défend depuis sa création a permis de lever le rideau sur plusieurs scandales politico-financiers, repris par la suite par ses confrères historiques.

Cette quête de l’autrement journalistique peut s’expliquer par le modèle d’affaires sur lequel reposent les pure players, c’est-à-dire des sites d’information qui existent exclusivement sur le web, mais dont la crédibilité n’est plus vraiment remise en cause par la profession tant leur capacité à proposer un « autre journalisme » complémentaire des flux de diffusion de leurs ainés a fait ses preuves. Les revenus de ces nouveaux médias qu’on qualifie souvent « de niches » proviennent en majeure partie des abonnements. Cette raison d’être devient même un leitmotiv que Edwy Plenel, patron de Mediapart, n’hésite pas servir un peu partout, y compris pour soutenir d’autres médias en ligne : « [u]ne presse libre, vraiment libre, c’est celle qui ne vit que de ses lecteurs »(Plenel, 2017). Voilà une idée qui suggère très fortement que les interactions entre le webmédia et son public spécifique constituent une condition nécessaire à la pérennité de l’entreprise, quitte à demander à ceux qui y adhèrent de s’engager un peu au-delà de leur paiement : « lorsque le lecteur de Mediapart paye un abonnement, il soutient par la même occasion la cause défendue par le journal. Il est ainsi associé à cette “lutte”. En somme, Mediapart cherche à “mieux informer” le lecteur, mais fait comprendre à ce dernier que sans ce soutien, la lutte n’est pas possible. »(Ramrajsingh, 2011).

L’abonné d’un pure player serait de ce fait plus exigeant que l’informé passif qui glane la plupart du temps l’actualité gratuite sur internet. Il vient chercher dans ces médias une consommation alternative d’informations. Rien d’étonnant, donc, à ce que Mediapart, lesjours.fr ou même des sites plus engagés politiquement comme LeMedia ou Basta ! répondent favorablement, en matière de couverture journalistique, aux suggestions formalisées par leurs abonnés ou aux metrics/traces que ces derniers peuvent laisser derrière eux. Qu’importe si ces propositions relèvent d’idées quelque peu en marge des médias mainstream.

Au sujet des théories de l’effondrement, les pure players n’emboiteront pas tous le pas de Mediapart dès 2015 ; ils y viendront petit à petit tant les productions individuelles non journalistiques commencent à occuper l’espace des réseaux socionumériques. Qu’on soit un média de niche ou de masse, un buzz est un buzz et on ne risque rien à l’exploiter. Il faudra donc attendre début 2018 pour que la notion d’effondrement commence à imprégner ces jeunes médias en ligne. Là encore, leurs structures entrepreneuriales, leur fonctionnement rédactionnel et probablement une certaine vision — novatrice et plus libre ? — du traitement de l’actualité font que les plus jeunes journalistes ont de l’espace pour développer des sujets relativement inédits et auxquels ils sont évidemment les plus sensibles. De ce fait, l’effondrement de notre société, la fin du monde ou n’importe quel sujet à contenu un tant soit peu apocalyptique corrèle parfaitement avec le défaitisme général qui caractérise la génération des 18-34 ans, que constate la sociologue Anne Muxel. Moins sensibles à la collapso, les vieux journaleux ? Peut-être, si on tient compte de la remarque de Daniel Schneiderman, en conclusion du premier numéro d’une série sur l’effondrement global que le site @rrêts sur image inaugure en juin 2018. Il précisera alors à ses invités4⁠ que la journaliste Hélène Asskour qui a préparé l’émission a dû « beaucoup insister » pour convaincre ses collègues — et donc son patron — de la pertinence du sujet. Dans le même ordre d’idées, les webjournalistes qui traitent de cette thématique sur le site de franceinfo:tv sont également de la jeune génération et n’hésitent à renvoyer par le biais d’hyperliens pertinents au travail journalistique de leurs confères du web.

Julien Wosnitza, l’ex-banquier qui s’achète des actions climatiques

C’est en 2018 que la thèse de l’effondrement se répandra tout au long de l’année dans les autres médias qui ont pignon sur la Toile. Il faut noter que, cette même année, de nouveaux essais en librairie viennent nourrir la thématique. À commencer par celui de Julien Wosnitza dont le titre enfonce le clou planté trois ans plus tôt par Pablo Servigne : en guise de suite au Comment tout peut s’effondrer, ce jeune homme de 24 ans nous explique Pourquoi tout va s’effondrer (2018). Son discours est plus radical, car en plus d’être documenté par de nouvelles études scientifiques, il est pétri d’expériences de terrain. D’une manière générale, les médias s’intéressent assez peu à son CV. On apprend toutefois, çà et là, qu’avant de créer sa propre association Wings of the Oceans, il a effectué quelques missions pour le compte de Sea Sheperd, une ONG internationale qui milite pour la biodiversité et la protection des océans, et qu’il était étudiant en alternance avec des emplois dans le milieu bancaire (Massé, 2018)⁠5.

Mais le jeune collapsologue est ce qu’on appelle dans les rédactions « un bon client ». On le voit presque partout, car il accepte visiblement beaucoup d’invitations de journalistes, mais aussi d’associations écologistes et/ou environnementalistes pour y prononcer des conférences. Là encore, allers et retours entre les plateformes de réseaux socionumériques — particulièrement YouTube — et les médias de masse déterminent finalement son credo communicationnel : tant qu’il peut disperser ses recommandations à suivre au quotidien à une audience la plus large possible, il n’a aucune appréhension : instauration d’un salaire à vie pour compenser abandon du travail productiviste, arrêt immédiat de la consommation des animaux et de leurs produits dérivés, fermeture des aéroports régionaux dans chaque pays… bref, une série de mesures qui lui valent d’être un peu — parfois plus — chahuté dans des talks show télévisés où chroniqueurs, journalistes et autres « experts » ont un champ libre pour brocarder, encenser, se révolter, s’indigner… tant qu’il y a de l’émotion, si possible exacerbée, la télé prend et donne.

Ainsi, les perspectives catastrophistes de Wosnitza pourtant peu enclines à la légèreté séduisent même les émissions d’infotainment dans lesquelles on s’en donne à cœur joie pour « gadgétiser l’effondrement », comme le souligne à regret Vincent Mignerot dans un numéro d’@rrêt sur image intitulé « Effondrement : un processus déjà en marche », après avoir visionné un extrait de C’est que de la télé6 présenté à l’époque par Julien Courbet. L’émission annonce « décrypter l’actualité du jour » avec un panel de quatre d’intervenants essentiellement issus du monde des médias — journalistes, chroniqueurs, animateurs… Quant à Courbet, il trottine avec agilité et depuis longtemps sur les rouages de ces mécaniques éprouvées qu’il sait faire tourner depuis ses débuts d’animateur-producteur en télévision7 : isoler une injustice (indignation), la redéfinir comme dysfonctionnement systémique (peur), la transformer en enjeu social (problème) et y apporter une solution immédiate (résolution du problème). Sur la forme, C’est que de la télé semble fonctionner différemment, tant les sujets sont soumis à la discussion à ce fameux panel de quatre « experts » qui ont généralement chacun un rôle prédéfini : un.e foncièrement contre, un.e modérément contre, un.e modérément pour et un.e foncièrement pour. C’est sur cette même dynamique que s’appuie d’ailleurs L’heure des pros sur CNEWS et dont l’écologiste Claire Nouvian a fait les frais, en l’assimilant d’entrée à un « guet-apens climatosceptique ». Dans ce numéro présenté par Pascal Prau8, la militante écologiste et candidate EELV aux élections européennes fut l’objet d’insultes — non sans en avoir proféré elle-même —, ce qui lui permit de « bénéficier » d’un buzz incontournable pendant les quelques jours qui suivirent son passage9. Mais il faut croire que cette forme émotionnelle d’interventions ne la condamne finalement qu’à l’invisibilité. Ce qui a été baptisé comme « le clash de Claire Nouvian » sur la toile a très vite été écrasé par les effets du PageRank de Google10.

À l’inverse, Julien Wosnitza joue rarement la carte de l’émotion dans ses interventions médiatiques. Pour autant, dans C’est que de la télé, le travail de Julien Courbet est au trois quarts fait : l’indignation, la peur et le problème sont déjà dans le bouquin de son invité. Il ne reste plus qu’à lui demander les solutions qu’il propose. Et c’est exactement ce qui va se passer en conclusion de l’échange de dix minutes qui lui est consacré par la question de la chroniqueuse Caroline Ithurbide : « Mais c’est quoi, la première urgence vers laquelle on devrait tous aller, s’il n’y en avait qu’une ? ». En fait, la lutte pour la visibilité de Julien Wosnitza repose sur un « solutionnisme » concret, un des quelques codes rhétoriques du « bon client » qui permet d’obtenir l’attention permanente des journalistes.

La bienveillance écologiste du service public

Ainsi s’explique également pourquoi le jeune collapsologue bénéficie d’une certaine bienveillance, plus particulièrement dans les médias de service public. Dans le 64’ Le monde en français de TV5, Mohamed Kaci lui consacre presque neuf minutes d’interview et lui demande de préciser sa démarche, citant ça et là quelques extraits choisis du livre de son invité. Sur franceinfo:tv, dans le rendez-vous économique quotidien de la matinale, Jean-Paul Chapel lui accorde une oreille attentive quoique légèrement dubitative — ne serait-ce que sur la forme, un journaliste doit au moins douter. Sous la bannière d’un hashtag caricatural et humoristique #onvatousmourir omniprésent en bas de l’écran, l’interviewer se contentera de remettre en cause l’expertise quelque peu autoproclamée et la jeunesse — « présomptueuse » ? — de son invité, une naïveté que ne rejette pas Wosnitza. Pour le reste, le journaliste guidera parfois le collapsologue dans ses réponses, lui suggérant même certains termes pour lui épargner l’embarras des hésitations et l’amènera même à conclure son entrevue en renvoyant le public vers son association Wings of the Ocean.

Ces yeux doux du service public à l’égard des thèses de l’effondrement sont encore plus flagrants à la radio et sans doute plus dans certaines émissions des animateurs-producteurs de France Inter. Ainsi, lorsque Antoine de Caunes et Charline Roux reçoivent le comédien belge Bouli Lanners⁠11, dont l’activisme écologiste et l’engagement pour les théories effondristes sont connus, l’animateur n’hésite pas, en fin d’émission, à lui demander pourquoi son invité s’est retrouvé en garde à vue lors d’une récente manifestation militante écologiste à Bruxelles. Lanners en profitera pour occuper l’antenne sur cette question pendant 5 minutes.

Qu’à cela ne tienne, dans l’heure qui suit Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek reçoivent le climatologue Jean Jouzel⁠12 pour la promotion de son livre Finance, climat, réveillez-vous. Ce dernier défend l’idée d’une création d’une banque européenne pour le climat et se tient à distance du ton catastrophiste qu’on connaît. Il cherche à passer le message qu’il y a de l’espoir à condition que les pouvoirs publics s’en saisissent. Autour de la table, les chroniqueurs et humoristes taquinent, chahutent, mais respectent tout de même leur invité et ses points de vue. Jean Jouzel, bien que membre de l’Académie des sciences, ancien vice-président du GIEC et prix Nobel de la paix, se prête volontiers aux cabotinages de ses hôtes sans perdre sa crédibilité. Au contraire, un scientifique qui a de l’humour, c’est tellement rare que c’est notamment ce qui fait qu’on le réinvite.

Nous sommes évidemment loin des traditionnelles démarches journalistiques qui, en théorie, consisteraient à placer un invité sur une sellette plus ou moins confortable⁠13. Mais ces exemples font ressortir que la ligne éditoriale des émissions de France Inter accompagne volontiers et depuis longtemps le développement des idées écologistes et environnementales, donnant même la parole à des positionnements plus radicaux. Plusieurs émissions écolos assumées de France Inter14 ont fait preuve d’une longévité supérieure à celles des personnes qui ont dirigé cette radio de service public, même lorsqu’un contenu semblait la faire sortir de son champ d’exploration habituel.

Aurélien Barrau, le fédérateur des astres penseurs

Dans cet ordre d’idée, celle d’une exploration des idées progressistes de gauche, l’astrophysicien Aurélien Barrau a autant de valeur médiatique qu’un Bouli Lanners ou un Jean Jouzel. Là encore, on a affaire à un scientifique sympathique, grand amateur de poésie, érudit, mais pourvu d’un grand talent de vulgarisation et à l’allure d’un chanteur de rock progressif. Autant dire qu’Aurélien Barrau véhicule une image au fort potentiel d’attraction publique capable de toucher plusieurs générations d’audience, ce qui en fait là encore pour le monde médiatique un « bon client », car il ne joue pas outrageusement avec ses tenues vestimentaires : qu’il s’agit d’une conférence à destination d’autres chercheurs, d’un TedX, d’une capsule vidéo sur les trous noirs — l’un de ses domaines de recherche en astrophysique — ou d’une intervention dans les médias, Barrau donne l’impression de venir comme il est.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle il se retrouve invité dans POPOPOP⁠15, l’émission dont nous parlions plus haut et qui produit habituellement un portrait quotidien de personnalités artistiques connues ou à découvrir, pour parler du plus grand défi de l’histoire de l’humanité, son livre qui « fait suite au manifeste signé par plus de 200 personnalités rédigé avec l’actrice Juliette Binoche et paru dans Le Monde ». Son ouvrage fait figure de singularité après tous ceux qu’il a publiés jusqu’ici sur la cosmologie, les trous noirs, le Big Bang, ainsi que quelques essais plus philosophiques sur le vivant. A priori, les intérêts culturels de POPOPOP sont assez éloignés des thèses collapsologistes et même simplement environnementales, sauf si ce n’est que pour donner un temps la parole à des artistes notamment engagés dans l’action écologique, comme Antoine de Caunes l’a fait avec Bouli Lanners ou aurait pu le faire avec Juliette Binoche.

Pourtant, même en l’absence de son acolyte co-auteure « l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète », Barrau va se prêter au jeu des questions récurrentes de l’animateur⁠16 : « Pour vous, c’est quoi la pop culture ? ». Habile, l’astrophysicien sort encore une fois la carte multipublics : il pense immédiatement à Jean-Sébastien Bach parce que « c’est hyperintello » par la complexité et la proximité de sa musique avec les mathématiques « et en même temps, ça sonne bien. On n’a pas besoin de connaître la musique pour être transporté et ému aux larmes ». Pendant toute l’émission, le chercheur refusera de verser dans un catastrophisme exacerbé : « la question n’est pas de savoir s’il est trop tard. La question est de [connaître] l’amplitude du désastre auquel on va devoir s’accommoder ». Il sait qu’il s’exprime sur un média grand public et se contentera de produire un discours simplement alarmiste, mais assez optimiste pour encourager dans un même souffle la solidarité, les échanges entre les individus et une taxation plus importante des grandes entreprises du mondialisme comme les GAFAM — dénonçant au passage le comportement de Jeff Bezos, patron d’Amazon, lequel cherche à éviter les impôts de tous les pays où son entreprise est implantée. Barrau déploie finalement son discours sans être contredit et arrive ainsi à rallier anti-capitalistes — d’ailleurs en forte représentation chez les collapsologues —, écologistes, scientifiques, mais aussi les travailleurs en quête de solidarité… bref, une grande partie du public de France-Inter.

Mais les postures discursives d’Aurélien Barrau vont se faire un peu plus radicales lorsqu’il se retrouve face à Frédéric Taddeï, dans « Interdit d’interdire », une émission quotidienne diffusée depuis septembre 2018 sur le webmédia RT France, le canal français de la webtv internationale Russia Today. Il y est interviewé en compagnie d’Alain Damasio, auteur de romans d’anticipation dans lesquels les thèses de l’effondrement tissent souvent une toile de fond au récit. La rencontre semble un peu inattendue pour débattre de la question « la fin du monde est-elle pour demain ? », mais elle correspond aux pratiques professionnelles de Taddeï qui ne respecte pas toujours les codes habituels du débat télévisé. Tentant de se faire entretenir des personnalités qui n’auraient apparemment rien en commun sur le plan des idées ou des expertises pour lesquelles elles sont sollicitées, ils arrivent à les guider pour faire émerger des questions nouvelles. Ses entretiens durent rarement moins d’une heure, ce qui lui impose de recruter des intervenants susceptibles de tenir dans la durée. Barrau et Damasio passent l’exercice médiatique avec brio, le scientifique adaptant une fois encore son discours à un public essentiellement mû par la critique, qu’elle soit de gauche ou de droite.

À ce titre, Taddeï demande à ses deux invités, que l’on découvre finalement en accord sur le fond de cette possible fin du monde, de s’exprimer sur l’efficacité du ton radical que peut arborer le discours collapsologiste. N’est-ce pas là une vision contreproductive au développement de leur thèse ? La réponse d’Aurélien Barrau est assez éloquente : oui, peut-être, mais le discours écologiste doux entretenu depuis les années 1970 n’a pas réveillé les consciences, alors autant essayer la frayeur.

Conclusion

Si, en apparence, les trois figures de la collapsologie que nous vous examinées se rejoignent sur le fond tout en produisant quelques nuances rhétoriques, il reste que l’idée principale du discours effondriste a réussi à pénétrer les sphères médiatiques et les journalistiques, alors qu’elle était loin de faire l’unanimité il y a encore deux ans. On notera que la chronologie des apparitions de Pablo Servigne (2015), de Julien Wosnitza (2018) puis d’Aurélien Barrau (2019) a très probablement contribué à construire puis consolider le discours collapsologiste dans les médias français.

Il est intéressant de constater à quel point les opérations de lutte pour la visibilité d’une même cause peuvent mobiliser des postures non seulement différentes, mais complémentaires, sans concertation préalable. À moins de tomber dans des montages conspirationnistes, il n’y a aucune raison apparente d’imaginer une concertation de dessous de table scénarisée par des acteurs de la collapsologie. Il s’agirait plutôt d’une succession d’opportunités dont quelques leaders, sans doute plus éclairés que d’autres à la mécanique éditoriale des médias de masse et auxquels nous nous sommes intéressé, ont su s’emparer au meilleur moment. Une telle cabale supposerait également que le journalisme, dans sa pratique générale, est désormais dépouillé de sens critique et qu’il n’obéirait qu’à des intérêts d’audience et de consommation. Le travail qu’effectuent les pure players, souvent initiateurs d’un autre journalisme, nous montrent le contraire.

En outre, la décomposition de la lutte pour la visibilité qu’Olivier Voirol à mise en œuvre en mobilisant le prisme théorique de la reconnaissance d’Axel Honneth, reste un modèle pertinent pour analyser les intersubjectivités émergentes entre les journalistes et les acteurs sociaux encore prisonniers du mépris médiatique. Bien que discutables, les théories de l’effondrement ont le mérite de réveiller des consciences sur des réalités certes environnementales, mais également sociales, économiques et politiques. Il y a là de quoi explorer des terrains d’investigation journalistique jusqu’ici oubliés dans le paysage de l’actualité médiatique.

1 Il y a en effet plusieurs théories de l’effondrement qui se distinguent essentiellement sur les solutions à apporter pour contrer ou pas le phénomène. Des plus pessimistes démissionnaires des actions à entreprendre au plus optimistes qui considèrent que les réductions de gaz à effet de serre (GES) recommandées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et fixés par la Cop21 sont atteignables, on trouve de très nombreuses nuances qui ne sont pas sans rappeler la diversité des postures écolo-environnementalistes qu’on connu les partis écologistes européens et notamment le parti des Verts en France

2 France Inter, émission « Le 7/9 », 28 août 2018.

3 ces distinctions seront décrites de façon plus détaillé plus loin.

4 Vincent Mignerot, co-fondateur du comité Adrastia et auteur de “Transition 2017” (Ed. SoLo), Agnès Sinaï, fondatrice de l’institut Momentum et co-autrice de Labo-planète (Ed. Mille et une nuits), et Renaud Duterme, auteur du livre “De quoi l’effondrement est-il le nom ?” (Ed. Utopia).

5 Cette dernière information est, en revanche, celle que privilégie la plupart des médias, alors que les signes de promotion de son livre sont assez éloquents : la préface de Paul Watson, fondateur de Sea Sheperd, et la postface de Pablo Servigne déterminent très bien où le discours de Wosnitza se situe.

6 « C’est que de la télé » sur C8, le 15 mai 2018. En ligne (via Facebook).

7 Notamment Sans aucun doute, lancée sur TF1 en 1994. À noter que Courbet, pour « C’est que de la télé », n’est employé qu’à titre d’animateur. L’émission, conçue, écrite et produite par Cyril Hannouna, traite de sujets aussi variés que « Travail : les français culpabilisent quand ils partent avant 18 h. », « Tendance : les bienfaits des vidéos ASMR », « États-Unis : Quand l’obésité se transforme en business » ou encore « 84 millions de chaussettes disparaissent chaque mois ».

8 Ce numéro de L’heure des pros — CNEWS, 6 mai 2019 — avait par ailleurs généré une importante polémique médiatique relayée à coup de tweets et de remontages vidéo sur YouTube. Plusieurs médias, notamment Le Parisien, ont d’ailleurs tenté de décrypter le fameux « clash » qui avait émus les deux camps écologistes et climatosceptiques.

9 À noter par ailleurs que Élizabeth Lévy, la plus importante partie prenante de cette joute véhémente avec Claire Nouvian, avait tout intérêt à faire parler, en ce mois de mai 2019, de son nouveau bébé médiatique RÉACnROLL, « la webtv des mécontemporains » alors lancée en compagnie de nombreuses personnalités estampillées « réac » par les médias généralistes : Éric Zémour, Alain Finkelkraut, Mathieu-Bock Côté… Et pour cause, les auteurs qui sévissent sur RÉACnROLL reviennent souvent avec force critique sur leurs interventions dans d’autres médias qu’ils qualifient de « politiquement correct », questions environnementales comprises.

10 PageRank est l’un des nombreux algorithmes conçus par Google pour hiérarchiser l’information sur ses pages de résultats en fonction de la récurrence des sujets formulés par ses utilisateurs.

11 Popopop sur France-Inter, le 25 mars 2019 de 16h à 17h.

12 Par Jupiter sur France-Inter, le 25 mars 2019 de 17h à 18h.

13 On notera par ailleurs que les animateurs de Popopop revendiquent, notamment dans Télérama, leurs rôles de « prescripteurs bienveillants » qui vise à « fédérer » les auditeurs.

14 Quelques exemples : « CO2, mon amour » de Denis Cheissoux ; l’émission scientifique de Mathieu Vidard « La tête au carré » devenue depuis la rentrée 2019 « La Terre au carré » ou encore « Un temps de Pauchon », la chronique sonore légèrement cynique de Hervé Pauchon.

15 Popopop sur France-Inter, le 13 juin 2019 de 16h à 17h.

16 À noter qu’Antoine de Caunes fait partie des 200 personnalités signataires de l’appel.

Bibliographie

Massé, Jeanne. 2018. Julien Wosnitza, 24 ans, pense que le monde va s’effondrer et son pessimisme n’est pas à prendre à la légère. Huffpost | C’est la vie. En ligne https://www.huffingtonpost.fr/2018/06/01/julien-wosnitza-24-ans-pense-que-le-monde-va-seffondrer-et-son-pessimisme-nest-pas-a-prendre-a-la-legere_a_23448497/. Dernière mise à jour 4 juin 2018.

Plenel, Edwy. 2017. Edwy Plenel (Mediapart) : La liberté de l’information contre l’absolu de l’opinion. Politis | Médias. En ligne https://www.politis.fr/articles/2017/11/edwy-plenel-mediapart-la-liberte-de-linformation-contre-labsolu-de-lopinion-37904/. Dernière mise à jour 8 novembre 2017.

Ramrajsingh, Athissingh. 2011. Les pure players d’information générale : support technologique, idéal journalistique, structure et discours économiques. Les Enjeux de l’information et de la communication. Vol. 12/1, n° 1, pp. 143-162.

Voirol, Olivier. 2005. Les luttes pour la visibilité. Réseaux. La Découverte. Vol. 2005/1, n° 129-130, pp. 89-121.

Olivier Gadeau

est doctorant en communication publique à l’Université Laval (Québec) et co-coordonnateur du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO). Il oriente essentiellement ses travaux de recherche sur la construction sociale de l’identité numérique des journalistes, un métier qu’il connaît bien pour l’avoir exercé en France (1990-2010) dans des médias régionaux et nationaux, tous supports confondus.