87. Multitudes 87. Eté 2022
A chaud 87.

Au lendemain du 1er tour de la présidentielle…

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« Je ne voterai pas pour Emmanuel Macron, mais j’utiliserai son bulletin contre l’extrême droite. » Tels ont été les mots de la maire socialiste de Paimpol dans la foulée des résultats du premier tour de l’élection présidentielle au 10 avril dernier. Ce choix n’est pas négatif. Il ne traduit pas une soumission à quelque « système ». Il ne signifie pas non plus une allégeance à l’individu pour lequel elle annonce son vote au second tour. De la même façon, les appels de Yannick Jadot, de Fabien Roussel ou de Anne Hidalgo à glisser le 24 avril un bulletin Macron dans l’urne plutôt que de s’abstenir ne valent pour eux nul blanc-seing de mesures délétères tels le RSA sous condition ou la retraite à 65 ans.

L’enjeu est à l’inverse de préserver pour la gauche et les écologistes un contexte, des conditions autorisant demain l’invention, la construction d’un monde vert et ouvert à la pluralité des multitudes – comme le fait désormais la gauche chilienne. Car mieux vaut tenter de créer des voies alternatives face à des adversaires avec lesquels composer éventuellement, s’opposer le plus souvent, que de tenir tête à un pouvoir construit sur la haine de l’autre, fermé et régressif, xénophobe et bêtement souverainiste, de fait impossible à concevoir autrement que tel un ennemi sans espoir de rémission.

Sur le registre de la politique internationale, Marine Le Pen n’ose plus clamer sa complaisance, son admiration béate pour le satrape Vladimir Poutine. Sa montée en puissance n’en reste pas moins corrélée à la gangrène purulente des nationalismes rétrécis et réactionnaires, voire guerriers et destructeurs de l’environnement partout dans le monde, de Viktor Orbán qui a été tout récemment conforté en Hongrie à Jair Bolsonaro qui est loin d’être donné battu dans la perspective de l’élection présidentielle d’octobre prochain au Brésil. Marine Le Pen n’est certes pas ouvertement « climato-sceptique ». Mais elle soutient l’usage des pesticides. Elle se contrefout du climat – ou ne considère ce thème négligeable qu’à l’aune de sa « dédiabolisation ». Car comme le souligne Andreas Malm dans Fascisme fossile ; l’extrême droite, l’énergie, le climat (La Fabrique, octobre 2020), dans « sa grande majorité, l’extrême droite voue un culte aux réserves nationales et abhorre les éoliennes, s’oppose aux accords climatiques, entretient des liens étroits avec l’industrie fossile et nourrit de théories conspirationnistes sa détestation des mouvements écologiques et de la climatologie ».

C’est sous ce prisme mondial d’un nationalisme vindicatif et d’un climato-négationnisme plus ou moins assumés que nous prenons acte des 421420 voix de plus de la candidate RN par rapport à celles réunies par Jean-Luc Mélenchon, qui représentait l’autre alternative. Le 10 avril 2022, Marine Le Pen a compté 458 000 voix de plus qu’au premier tour de 2017. Et si l’on ajoute à ses bulletins ceux d’Éric Zemmour, ce n’est pas loin de 3 millions de bulletins de plus qu’il y a cinq ans qui se sont portés en France sur une extrême-droite se revendiquant comme telle.

Comment, sous ce regard de la montée d’un nationalisme à l’antithèse de la gauche écologiste et décoloniale à laquelle aspirent la plupart des jeunes « Insoumis », interpréter l’appel très clair de Jean-Luc Mélenchon à ne « pas donner une seule voix à Marine Le Pen » ? Il paraît que refuser de trancher entre l’abstention et le bulletin en faveur de Macron respecterait ses électeurs. N’est-ce pas se méprendre sur leurs intentions ? Le vote en sa faveur de plus de 7,7 millions d’électeurs a moins été un plébiscite de sa personne que l’expression salutaire de voir un candidat de gauche présent au second tour. Nombreux sont ceux qui ont choisi Jean-Luc Mélenchon au premier tour dans l’espoir d’écarter Marine Le Pen du second tour. Pour elles et eux, il s’agissait moins d’un pur vote d’adhésion que d’un bulletin d’appel à la construction d’autres lendemains pour une gauche à réinventer avec l’écologie en première ligne.

Se pose dès lors la question du socle politique sur lequel engager cette refonte. En restant dans le flou sur le rapport aux dérives d’extrême-droite ou en affichant clairement le refus de toute compromission avec ses apôtres ? De façon autoritaire voire impériale sur le mode de la Ve République ou en anticipant déjà les logiques plus horizontales d’une hypothétique VIe République en devenir ? Avec le parti LFI et lui seul à l’exclusion de tous les autres ou au contraire en avançant avec une vaste ribambelle d’acteurs et de mouvements sociaux et politiques ?

Si la première étape est d’éviter le pire le 24 avril, l’enjeu essentiel consiste à poser dès aujourd’hui les bases d’une gauche sociale et écologiste en s’appuyant sur la réalité du terrain de l’écologie et de l’économie sociale et solidaire. De tous ces jeunes militants allant plutôt chercher leurs raisons de vivre et de faire société aux côtés de groupes tel Extinction Rébellion ou d’associations d’aide aux réfugiés comme Utopia 56 . La seconde étape, les législatives des 12 et 19 juin 2022, consiste bel et bien à établir les prémisses d’une telle reconstruction, à concevoir au-delà du champ de ruines des partis d’hier.

Les victoires de toutes les gauches et des écologistes, unis à Lyon ou Bordeaux lors des municipales de 2020, éclairent une voie à suivre pour ces législatives. Un candidat ayant convaincu au moins 12,5% des inscrits peut certes se maintenir au second tour, même dans une triangulaire. Mais, pour le deuxième tour, devrait être systématique le désistement des candidats de gauche ou écologistes les moins bien placés, qu’ils soient verts, PS, LFI ou non alignés, envers celui d’entre eux arrivé en tête. Les candidats de La France Insoumise, se mettant à l’écoute de leurs électeurs, auront-ils enfin à coeur de privilégier l’horizon collectif de la gauche et des écologistes ?

Ne croyons pas qu’une forte abstention et des votes blancs – qui malheureusement ne sont toujours pas comptés en tant que tels lors du second tour de la présidentielle – affaibliraient durablement la position du pontife réélu ou de la hiérarque qui prétend le remplacer. Même ricrac, une majorité reste une majorité. À la différence de la situation après les législatives de 2017, la partition du pays en trois blocs dont aucun ne détiendrait la moindre majorité parlementaire risque certes de rendre la constitution d’un gouvernement aléatoire. Mais peut-on parier pour autant sur la perspective, posée par le responsable « insoumis » Adrien Quatennens sur l’un des plateaux télé du premier tour du 10 avril, d’une gauche suffisamment forte pour imposer à Emmanuel Macron une cohabitation ? Vraisemblablement, il s’agirait tout au plus d’une participation de quelques personnes, comme Nicolas Sarkozy l’avait tenté avec des socialistes en 2007.

Les votes du premier tour du 10 avril, s’ils ont révélé une carte politique inédite suite à l’effondrement confirmé des partis traditionnels de gouvernement, ne laissent guère entrevoir la potentialité d’une gauche au-delà des 30% que l’on obtient en additionnant les partis se réclamant d’elle ainsi que de l’écologie en France (LO+ PCF + NPA + LFI+ PS +EELV). Ces forces, lors des législatives, devront avancer contre le vent d’une potentielle dynamique en faveur du parti du nouveau magistrat suprême, quel qu’il soit parmi les deux en lice.

Plutôt qu’une cohabitation, faudrait-il dès lors parier sur un soutien sans participation voire sur une coalition large, du centre droit à la gauche sociale et écologiste ? Ou du moins sur une démarche pragmatique, jugeant demain chaque proposition de loi pour elle-même, avec des réponses allant du vote « pour » sans réserve au vote « contre » avec appel des citoyens à manifester dans la rue ? Tout dépendra bien sûr du contexte et des rapports de pouvoir entre les parties prenantes fin juin. Une gauche et des écologistes unis pèseront plus face à l’extrême-droite et en relation avec le « centre » macroniste ou contre sa version de « droite » en mode sarkozyste.

Quoi qu’il en soit de nos désirs d’instaurer demain des comités citoyens ou d’autres « Conventions » à écouter vraiment, une gauche réinventée se devra sans doute, dans les cinq ans à venir, de marier ses horizons révolutionnaires au pragmatisme nécessaire à chaque situation se présentant à elle. Encore ne faudra-t-il pas rester aveugle face aux embûches de l’administration de l’État, institutionnellement conservatrice, ou devant la lourdeur des pouvoirs constitutionnels concédés au Sénat, capables de bloquer les décisions et de renvoyer le volontarisme du Président à des paroles ne prêtant pas à conséquence. À l’inverse, il ne s’agit demain ni d’oublier l’indécence de lois comme celles « contre le séparatisme » ou pour la « Sécurité globale », ni d’accepter des compromissions avec les lobbies du capitalisme extractiviste ou de ses versions lessivées par les sirènes du numérique et du green washing. L’enjeu est plus prosaïquement de ne pas injurier l’avenir et de saisir les opportunités de défendre, ici et là, des décisions en phase avec nos convictions écologiques, féministes, décoloniales, sociales et solidaires au lieu de camper dans une opposition intégrale à toutes les propositions de la future majorité. L’idée, peut-être d’une douce utopie, serait à l’idéal de composer parfois sans jamais se compromettre, et de préparer ainsi un changement plus fondamental pour demain ou après-demain. Question d’attitude. D’ouverture à la pluralité plutôt que de fermeture à tout ce qui pourrait nous contredire. Il y aura des conflits, mais peut-être aussi des accords pour permettre d’expérimenter dans les territoires, sur la construction en cours d’une Europe sociale et politique plutôt que seulement financière ainsi que sur des avancées pouvant nous amener demain sur la voie d’un revenu universel d’un montant suffisant, automatique et inconditionnel. Aujourd’hui, au lendemain de la déception du premier tour de l’élection présidentielle, notre ambition n’est pas d’éteindre nos rêves, mais, sans qu’ils ne deviennent des cauchemars, de rester suffisamment à l’écoute de toutes et tous pour tenter de les concrétiser, au-delà de nos frontières hexagonales.