84. Multitudes 84. Automne 2021
À chaud 84.

Chili
Un oui politique à une aventure poétique

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Ce petit texte a été écrit entre. Entre un hôtel de transition à Santiago, un trottoir mouillé à Paris, la chambre d’un ami aux Lilas, la salle d’attente d’un laboratoire. Tout cela au milieu d’un voyage en avion qui nous rappelle à quel point on est soi-même responsable de ce qui nous catastrophe.

Ni essayiste, ni analyste, rien qu’un interprète sauvage, ce texte aimerait partager un peu des expériences chiliennes récentes, non pas pour en faire tout un programme, donner une recette, ou s’offrir à des nouveaux extractivismes – cette fois-ci, celui des inventivités politiques – mais pour écrire ensemble, d’un côté à l’autre de la planète, comme un acte constitutif et comme un processus ouvert.

Le faire ensemble parce qu’on ne peut plus faire sans faire partie d’une vie commune. Si on ne peut plus sortir du monde, c’est pourtant au sein de cette même planète que surgissent des percées. Ces surgissements sont autant des espoirs que dés-espoirs à partager. Pas de résolution de problèmes donc, mais des partages de corrélations qui, sous forme de percées, font converger nos destins tragiques avec moins de drame, peut-être.

Ces partages sont les surproduits incalculables des insistances d’un modèle de développement qui nous avait prédit la fin de l’histoire, mais dont s’écrit ici peut-être l’histoire de la fin. Ces aperçus aspirent à créer l’image non pas d’une cohérence, mais d’une co-errance, capable peut-être de nous rassembler par-delà les distances.

Un parlement improbable

Des images rendent sensibles des réalités et des reflets du Chili dans des écrans plats et des prises de vue qui parcourent les mondes. Des mosaïques multicolores se donnent rendez-vous dans un parlement improbable, où l’on se fait porte-voix des eaux, des arbres, de communautés ignorées jusqu’à ce que leurs mises en relation les révèlent. La linguiste Elisa Loncon commence un discours inaugural mettant en avant la reconnaissance d’une nouvelle « manière d’être » démocratique et la « rotativité » de sa présidence. Plus tard, elle discutera avec des sœurs le sort des lacs. Une pokémone augurera un avenir pour des soignantes maternelles. Un professeur se battra pour faire droit aux blessé·es des explosions citoyennes. Une architecte discutera avec un commerçant sur le sort des trottoirs. C’est bien d’une émergence de formes de vie et de la reconnaissance de ses interactions qu’il s’agit dans ce parlement improbable.

Ces tonalités sur/hyper-réalistes des images donnent certainement un aperçu des précipitations à la rencontre que nous avons vécues récemment. Les résultats du vote populaire ont donné davantage raison aux désorientations politiques qu’aux programmes. Mais de tout ce qui prend forme maintenant, on en avait l’expérience lointaine. Terre colonisée depuis des siècles, nous étions nées de et dans les ruines des pensées de l’Un. Nos précarités constitutives nous avaient appris la cohabitation et les improvisations, et nous vivions avec. Mais nos imaginaires avaient été longtemps captifs, là-bas aussi, de l’idée du business as usual. On était devenu.es nous aussi partie des problèmes qui nous guettent planétairement, et nous n’aurions jamais « pensé » (avec la tête) que les excès de programmation systémiques qui nous étouffaient pouvaient eux-mêmes donner l’occasion d’un dé/re-montage (par la poésie des corps manifestants et par la désorientation même) de ce qui nous constitue.

Des pré-écritures

On n’écrivait pas souvent aux assemblées de rue, mais plutôt sur les murs, ou avec nos corps, ou dans de petites notes sur nos mains. Autant de germinations dont les résurgences imprévues poussent maintenant l’écriture d’une Constitution dans l’espace d’une Assemblée.

Tout cela s’est pré-écrit dans la réponse espiègle d’un élève (les mêmes qui ont pris les rues en 2006 ou en 2011), dans un chant d’oiseau un matin de 2020, sur la superficie d’un caillou dans une rue périphérique, dans le regard d’un frère ou dans le trajet d’une balle qui éclate l’œil d’une sœur – qui marquera les débuts de l’écriture a plusieurs mains en train de se mettre en place, issue des assemblées, accueillie aujourd’hui par l’Assemblée. Les liens virtuels tissés dans les marges commencent à faire surface.

En 2019, des incendies ont pris d’assaut les rues, des danses se sont propagées dans les villes, des chariots militaires ont craché leurs acides sur nos musiques. Nos jeunesses nourries aux mangas ont appris à construire des boucliers vikings avec des antennes de télévision satellitaire, et c’est ainsi que nos imaginaires créoles se sont mis à respirer. Des superhéros dansaient dans la rue à côté de juristes diplômés en Europe, des gosses jouaient au football au milieu des manifestants, des intelligences animales se mêlaient à nos intellects pour contrer l’insistance militariste, un chien noir tapissait la plus grande avenue de Santiago avec son image, des montages médiatiques se préparaient hors-sol pendant qu’une autre réalité se montait au sol. Tous solaires.

Nous nous transformions à l’écoute de nos ancêtres en nous, de nos enfances en nous, des animaux en nous. Nous nous sentions à la fois les hôtes dépositaires des mémoires lointaines (désastres, massacres coloniaux, dictatures, boom(erang)s des consommations) et les hôtes bactéries qui allaient coloniser des imaginaires à venir. Enceintes des passés et enfants des ventres futurs, nous sentions en nous le fil du temps se tisser à l’horizontale, comme un tapis volant sur lequel l’avenir pourrait décoller du passé.

On n’avait pas de programme ni de pensée d’universel. On avait plutôt baigné dans les eaux troubles du consumérisme et du mépris de nos négritudes en même temps que dans l’espoir de leur reconnaissance. Mais dans nos expériences sensibles, des tremblements de terre, des crues et des sécheresses nous exerçaient depuis longtemps à l’empathie spontanée de ceux qui savent qu’il n’y a pas de bien individuel sans un minimum de justice commune. On nous matraquait d’être les filles, les fils et les rats du laboratoire néolibéral et écosuicidaire qui s’était, depuis, disséminé dans le reste de la planète. Nos aïeuls exilés qui revenaient au pays ressortaient en pleurs en constatant la misère symbolique qui s’était répandue dans leur terre promise. Nos imaginaires semblaient à leurs yeux captifs du rêve capitalo-industriel.

Mais on n’était pas dupes, on le savait et on s’habituait à faire à la marge (dans les arts, dans les écoles, dans les terres du Sud et du Nord) pendant que nos enfances commençaient à monter leurs révolutions. On trouvait même les valeurs du grand Occident (puisque nous en étions aussi, mais en petit) un peu naïves. Les drones théoriques du premier monde avaient beau nommer les mondes déconstruits, nous en étions depuis longtemps la vie sensible. Elle se manifestait souterrainement. Dans nos musiques, nos danses, nos jeux de scène, chez nos poètes dépistés.

Avec l’explosion citoyenne de 2019, ces formes se sont cristallisées à la vue de tout·es. L’espoir d’une contestation anti-néolibérale d’ampleur faisait aussi songer à d’autres temps (on avait vécu une pareille fascination lors de l’élection de Salvador Allende), mais nous ne savions pas vraiment où tout cela nous menait. Les forces semblaient indomptables, et la diversité de minorités qui s’exprimaient posait des questions sur sa capacité à se « constituer » – selon le dilemme habituel d’une politique (in)capable à la fois de danser et de durer, de contester et de légitimer. C’est pourtant cette sauvagerie même qui a assuré à ce mouvement (fait de déplacements et d’agitations plus que d’organisation) une survie qu’aucun itinéraire idéologique n’aurait prévu. Le politique devenu chaos a pris forme.

Ces agitations multicolores avaient des allures autant désorientées que joyeuses, réjouissantes de beauté et d’affects tricotés de rencontre en rencontre, mais aussi dramatiques par la violence répressive abjecte d’un gouvernement incapable de lire quoi que ce soit dans nos écrits disparates et lucides. Ces agitations remontaient un réel bien différent de celui prémonté par les récits officiels, de gauche comme de droite, du haut comme du bas. Ces agitations ont fini par aboutir à un vote populaire pour ou contre un processus collectif d’écriture ; la rédaction d’une nouvelle constitution (autrement dit, une poétique du commun). Le OUI l’a emporté : un OUI politique à une aventure poétique.

On s’est trouvé aspiré·es dans l’œil d’un cyclone inédit. L’impossible s’ouvrait, le passé remontait, le futur advenait. À l’horizontale du temps, les feuilles inutiles jetées dans les assemblées de rues commençaient à écrire le début d’une nouvelle constitution à travers l’appel à un vote pour élire les représentant·es d’une Assemblée constituante.

Qui écrit quoi

Pas de programme donc pour ces débuts constituants. On savait juste qu’on allait élire ceux censés écrire avec leurs mains ce qui s’écrivait depuis si longtemps avec les nôtres. L’espace médiatique pour les candidat·es indépendant·es était dérisoire, le papier de vote aussi absurde que le journal d’un film de Charlot. Personne n’y comprenait rien. Les indépendant·es faisaient campagne par Instagram live, alors que nos sensibilités étaient surexploitées par des réunions Zoom. Les publicités pullulaient avec des effets de résonnance discursive des plus loufoques, où des candidates ultra-conservateures mimaient les mots des candidates non-binaires, avec des effets de montage façon télénovela, et autres ressorts comiques. On craignait que la discipline des droites ne rafle la mise dans les résultats, du fait des habituelles dispersions des gauches.

Dans ce paysage, chacun·e a été poussé·e à se renseigner de proche en proche, à dénicher dans les ordures médiatiques les pépites qui allaient leur parler. Des mamies demandaient conseil à leurs petits-fils, des jeunes étudiant·es à leurs profs, des profs à leurs élèves, des privilégié·es de classe moyenne (comme celle qui écrit ceci) à leur marchand du coin. Et ce sont davantage ces tissages affectifs que des lignes partisanes qui ont donné lieu à l’Assemblée incroyablement mixte que nous découvrons ces jours-ci.

Suivant la logique des suites d’évènements, on s’attendait plutôt à une quadrature du cercle façon traditionnelle, avec une surreprésentation des représentants de toujours, conséquence attendue de la désorganisation des gauches (tellement) plurielles (qu’elles n’arrivaient pas à fédérer les diversités). Mais la jam session politique a surpris tout le monde. Comme toute improvisation, elle avait pourtant ses ressources : Le lion est fait de tous les moutons qu’il a avalés. Des décennies – sinon des siècles – de micro-pratiques sensibles de résistance, de sabotages en mode mineur, de dialogues entre élites progressistes et cultures minoritaires, de relations avec les catastrophes et les précarités, de matriarcats déguisés en patriarcats, de travaux non-répertoriés, de recherche-création entre artistes et communautés indigènes. Entre un pays et l’autre, sans subventions d’État, entre amours et désamours avec nos colons, cette improvisation a traité avec le désordre et l’incompréhensible. Puis la résurgence de nos humanités en nous, la projection du mot DIGNIDAD, les images d’animaux sauvages disparus sur les murs d’une tour, les yeux explosés des ami·es et les petites perceptions qui nous changent – toute cette jam session a changé la donne.

D’une part, les assemblées citoyennes, qui avaient commencé leurs travaux bien avant 2019, avaient tissé des liens imperceptiblement (forts) jouant ainsi un rôle structurant pour les petites communautés : une croyance prenait consistance. D’autre part, l’absence de discours unitaire obligeait les unes les autres à laisser de côté – provisoirement – leurs différends, ou plutôt leurs priorités spécifiques, pour faire front commun. Et puis, aussi triste que cela puisse être, les actes de barbarie et la réponse abjecte du gouvernement ont réveillé les mémoires anesthésiés des crimes du passé, contribuant à ce que la polyphonie des cris ne devienne pas délitement.

L’incapacité du capitalisme à protéger les siens, cette paradoxale fragilité de sa force, n’arrêtait pas de redoubler en inaptitudes, et le modèle de développement absurde que nous étions habitué·es à habiter (bien avant le reste de la planète) avait maintenant fait un tour de trop dans ses révolutions. Son programme s’était déprogrammé du fait de ses propres excès, produisant ainsi des externalités imprévues. Le vote a rendu justice à la diversité exprimée lors des manifestations.

Comment ça commence à s’écrire

Une Assemblée mixte, paritaire, pluriculturelle s’est constituée. Un vivant où amis et ennemis se retrouvent et se contaminent, malgré leurs appartenances idéologiques, cohabitant un écosystème, qu’ils le veuillent ou pas. Des femmes ont dû céder des places a des hommes pour respecter la parité ! Dix-sept membres appartiennent à des ethnies locales. Une droite-gauche aux allures obsolètes fait de son mieux pour demander pardon (pour sa surdité) et se convertir (à la langue qui (nous) parle en nous).

Cette transformation d’un territoire conquis du néolibéralisme en prodige d’externalités imprévisibles – résultat d’une bien étrange biodynamie – émane sûrement de la maturation silencieuse de petites luttes radicales et d’actions hyperlocales, mais aussi d’une désorientation totale de nos moyens rationnels de comprendre quoi que ce soit aux campagnes politiques, aux communications médiatiques et aux calculs prémontés.

Ni communauté de valeurs, ni communauté d’idées, cela fait cependant corps. On est relié·es. Nous tenons les un·es aux autres sans avoir ni les mêmes idées, ni les mêmes désirs, ni d’ailleurs la même manière de penser nos différences. Nous regardons dans des directions tellement diverses que la mosaïque fait monde. La diversité exprimée par la constitution de l’Assemblée est telle que ses membres seront forcé·es de se parler et d’arriver à (des)accords communs dans leurs travaux.

Lorsqu’un panneau de signalisation marque ATTENTION TRAVAUX !, nous regardons sur nos têtes tout en faisant attention au sol sur lequel nous marchons. Ici, c’est un peu pareil : nous regardons là-haut sans lâcher de l’œil ni perdre pied de la terre qui nous relie. L’effort de ce double regard n’est pas mince, mais il est aussi précieux – plus précieux encore que l’œuvre à laquelle aboutira cette écriture commune, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait.

De l’insurrection à la résurgence qui vient

On dit du Chili que c’est une terre de poètes. Et il se pourrait bien que ce soit une poésie des tissages qui a permis l’émergence de cette forme de diversocratie expérimentale. (Contre)faite à la fois de ruptures et de plasticités, une poé(li)tique affective et esthétique a transformé la manière même, comme disait Elisa Loncon, de nous vivre, une manière qui s’inscrit pourtant dans la continuité des laboratoires dont le pays aura été le scénario depuis des décennies. Années 1970 avec le socialisme démocratique, années 1980 avec les Chicago Boys, années 1990 avec la troisième voie qui combinait héritage néolibéral et amnisties aux atrocités de la dictature, années 2000 avec leurs soulèvements d’étudiant·es, années 20(bis) avec ces évolutions imprévisibles.

La puissance de l’image de cette femme mapuche élue Présidente de l’Assemblée – une femme dont le nom veut dire « lutte de force » – n’est d’ailleurs pas seulement symbolique, mais esthétique : c’est tout une organisation de croyances qui acquiert sa place dans un système de représentation tant de fois colonisé. Une cosmogonie qui parle aux arbres et discute avec des ancêtres devient maintenant audible et doit être entendue par le candidat qui représente les petites entreprises, par exemple, et qui sera peut-être davantage relié à ces arbres que le professeur de philosophie des Lumières peu habitué à une pensée magique autant revendiquée par des étudiantes dans des campus anglosaxons que relayée par des astrologues humanistes qui nous renseignent sur les cycles plutoniens. Un propriétaire de terres – qu’il faudra aussi écouter – regarde ce monde défiler avec mélancolie et inquiétude, tel un enfant qui rencontre pour la première fois une forêt.

Ces mondes qui nous « reviennent » font d’ailleurs écho à la conception même du temps selon les Mapuches : ni temps circulaire, ni éternel retour, le temps nous « vient » du passé, il surgit et resurgit, autrement. Par cette image, c’est tout un arrière-fond qui fait surface – et qui refait espoir.

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