Dans les replis de la reproduction

Des althussériens aux humanistes marxistes en passant par les féministes de gauche, la reproduction a été un terme fondamental de la pensée critique des années 1960 et 19701. Peut-être même – de manière moins visible – a-t-il été le terme central, car il permettait une réflexion approfondie à la fois sur les formes sociales, l’expérience vécue et le terrain politique de l’État-providence. La reproduction était alors souvent considérée selon deux axes : premièrement, en tant que reproduction de la société elle-même (en particulier ses normes, institutions et savoirs), et deuxièmement, en tant que reproduction de la force de travail (en particulier le travail caché des femmes lorsqu’elles produisent cette reproduction). Ces deux axes renvoient à la notion fondamentale de re-production, à savoir le fait de produire encore ou à nouveau, autrement dit, la production temporellement orientée, fléchée vers le futur.

Le terrain de la pensée et de la lutte politiques ne pourrait être plus différent aujourd’hui, du moins sur sa surface discursive. Bien qu’elles aient toujours été utilisées comme moyen de division et de contrôle, les institutions de l’État-providence ont été réduites et davantage centrées sur la question de l’armement. Au lieu d’une vision de l’État en tant que reproducteur en dernière instance, dans de nombreux pays, l’État est maintenant défini – du moins au niveau du pouvoir capillaire qu’il exerce sur ses sujets – par ses appareils militarisés, punitifs et sécuritaires, tel un marchand de sécurité de dernier recours. Et pourtant, le problème de la reproduction demeure, pour les États comme pour les capitalistes, car toujours les travailleurs doivent être trouvés, contraints et façonnés, toujours la continuité des normes, des institutions et des formes sociales relatives au mode de vie des travailleurs. Même si elle est cauchemardesque, elle doit être garantie afin d’assurer profit et position sociale.

Qu’en est-il dès lors de la possibilité d’un concept critique de reproduction ? Est-il là, toujours devant nous, attendant que nous le redécouvrions et rattrapions sa spirale d’intervention qui s’élargit sans cesse ? Mon but est ici de tester cette possibilité en revenant sur certaines des significations historiques fondamentales de la reproduction. Car ses effets de porte-à-faux réciproques ne peuvent être séparés les uns des autres, et ne sont pas seulement applicables à la séquence des années 1960-1970 : entre cette période et la nôtre, je fais l’hypothèse que c’est notre attention, et non la zone d’action du concept, qui a été maintenu dans un état moribond.

Action de remplacement industriel des bien consommés (1758, Tableau économique, Quesnay)

Il est facile de confondre, de loin, une fusée qui décolle dans l’espace et un graphique relatif à la quantité croissante de matières premières extraites de la Terre au cours des cinquante dernières années. Notre dernier plongeon dans la Terre, en particulier effectué hors des principales nations capitalistes, a coïncidé avec le projet imaginaire et politique consistant à produire une nouvelle classe « moyenne » globale, avec la finance pour armature. Dans la gueule insatiable de la production et les obscures antichambres de la finance, nous avons tout versé. D’un point de vue cyclique, certains pourraient dire que cette période donne l’impression d’être le roulis rassurant d’un navire attaché en toute sécurité à son quai. Mais au moins un actif s’est mis à dériver, révélant une limite réelle à la production de tous les autres biens de remplacement : le pétrole. Bien qu’il y ait des débats sur la rapidité avec laquelle cette dérive énergétique prendra fin (entre 35 et 50 ans semble être une base de référence), rares sont ceux qui ne sont pas d’accord pour dire que les décennies suivantes seront marquées par des pénuries, des hausses de prix et, surtout, par une demande non satisfaite. Tout comme l’accès à l’eau, une autre ressource critique, difficile à reconstituer, qui divise l’humanité en gradients de l’enfer, l’accès au pétrole est déjà un signe de reproduction réussie pour une personne, une unité familiale ou une formation sociale. Les sociétés qui ne peuvent garantir cet accès doivent, comme Cuba, ou bien tenter une restructuration de leur approvisionnement en énergie et de leurs systèmes de remplacement des biens, ou bien payer le prix de la militarisation qui permet de garantir cet accès.

Moyens naturels ou artificiels de propagation des plantes

Que présent climatique soit attiré par la flèche du futur signifie d’abord et avant tout que nous sommes définissables par l’avenir que nous imaginons. Quatre futurs sont fréquemment invoqués : catastrophe, régulation étatique, capitalisme vert, et révolution anticapitaliste. Nombre de ces scénarios sont étayés sur – et secoués par – des chiffres globaux et des seuils. Par exemple, une de ces hypothèses met en avant que la valeur préindustrielle de la concentration en dioxyde de carbone était de 280 parties par million (ppm), avec un point de basculement à 350 ppm, alors que le niveau actuel est de 390 ppm2. Ces seuils et données globales ne tiennent cependant pas compte de la différenciation inhérente au processus de propagation. Si on différencie la propagation dans le temps, une perspective différente du futur se dégage : ce qui se passe réellement ne peut se réduire à quelque moment d’extase temporelle par lequel nous mourrons tous ou tous nous survivrons. Dans le cas qui nous occupe, la différenciation des futurs est moins un problème d’accès à des statistiques qu’une capacité d’évitement : éviter des événements, qu’il s’agisse d’ouragans ou de canicules, événements par lesquels se différencie la forme de propagation des phénomènes dans le monde naturel, la flore et la faune. Ceux qui resteront exposés auront leur vie écourtée.

Bien que les chiffres, qui permettent de mesurer ces tragédies de la vie biologique, constituent un acquis réel, il existe aussi un impensé de l’imaginaire de différenciation, qui est souvent macro-géographique : pensons, par exemple, au sombre récit produit par les consommateurs du Nord selon lequel, en ce qui concerne les chaleurs extrêmes, les pays les plus proches de l’équateur connaîtront la plupart des décès. Au contraire, nous devons comprendre que les lignes de différenciation sont beaucoup plus profondes, internes aux espaces nationaux, et liées à la catégorie d’exposition – à la capacité, grâce aux climatiseurs et à l’ingénierie (géo-ingénierie ou autre), d’éviter cette exposition. Ceux qui ne le peuvent pas – les migrants, les femmes, les personnes racialisées, âgées, ou très jeunes – perdront le droit de se propager.

Action de réédition, copie d’une œuvre d’art

Est-ce trop protester que d’analyser, sur un plan historique, le progressif effacement de la représentation comme l’effet d’une externalisation, c’est-à-dire, comme un objet de pouvoir, de travail, d’art et d’artisanat mental ? Notre rapport actuel à la reproduction est-il de l’ordre d’une anomalie de l’Histoire ou est-il plutôt ce qui permet à notre Histoire de trouver sa consistance ? Nos corps s’estompent discrètement à travers les mailles du présent, ils sont salués et affaiblis par l’exigence de nous représenter, de créer notre avatar, une silhouette qui doit être lisible mais dont la lisibilité est aussi menacée d’annihilation, saturée de ce que nous sommes censés être et supposés prédisposés à être. Et pourtant, cette silhouette est déjà endurcie et vieillie par les milliers de clics et de glissements tactiles qui nous « épinglent » comme l’a dit une amie, Anne Lesley Selcer. Telle est la représentation à l’âge de l’algorithme : y a-t-il autre chose à dire si ce n’est qu’il nous faut la détruire ? Détruire ces représentations que nous n’avons pas fabriquées, et qui sont punitives : avatars et doubles produits, autour de nous, à partir de nous et contre nous, nous mentant, nous harcelant et nous traquant, nous attirant vers la prison, nous laissant exposés en pleine traversée, attirant vers notre être des péchés qui, en eux-mêmes, n’auraient eu nul besoin de venir au jour.

Action par laquelle les êtres vivants perpétuent leur espèce (1690)

Quand on tombe, il y a un moment où l’on ne peut pas déterminer si l’on tombe vers le haut ou vers le bas : est-on arrivé au cercle le plus bas ou celui qui est le plus haut ? Se révèle un monde souterrain peuplé d’individus et de groupes qui scintillent puis s’éteignent, sautillant avant de s’enfoncer pour ne plus jamais refaire surface. Au Mexique, en 2018, en travaillant au salaire minimum pour acheter les produits de base nécessaires à sa survie, un travailleur doit passer 24 heures et 31 minutes par jour au travail3. Aux États-Unis, en 2016, le taux de pauvreté des familles était de 9,8 %. Avec un chef de ménage féminin, ce taux était de 26,6 %, de 39,9 % avec des femmes afro-américaines chefs de ménage, de 41,9 % avec des femmes hispaniques chefs de ménage, et de 48,4 % avec des femmes amérindiennes chefs de ménage4. Une éruption, un tourbillon violent qui s’étend et explose, telle est désormais la reproduction : non plus l’hypothèse de son succès et la nécessité d’intervenir ou de l’interrompre, mais l’expansion sociétale, à partir de zones déterminées, de la lutte de ce que les Black Panthers appelaient « la survie en attente de révolution ». À mesure que nous tombons, les plus bas et les plus élevés se rencontrent dans un présent où s’étend l’échec de la reproduction.

Dans son ouvrage The Progress of This Storm, Andreas Malm écrit : « Telles sont les deux lignes d’arrivée que la résistance devra franchir : pas d’extraction, pas d’émissions. Mais il faudra peut-être plusieurs décennies pour y parvenir, et si c’est le cas, il est probable qu’une dé carbonisation totale de l’économie mondiale doive être combinée avec des émissions négatives à grande échelle pour éviter le pire.5 » Ce que cette vision d’un avenir réussi – convenant bien sûr à la conclusion d’un livre – présuppose, c’est un mouvement global allant dans une seule direction, une unité d’action. Si une partie du prolétariat global réussit à construire et à étendre une zone sans extraction ni émissions, c’est-à-dire, à assurer sa reproduction, sa propre propagation, le remplacement de ses biens et le soin apporté à son image discordante, cette partie sera très probablement isolée. Sa survie, c’est-à-dire la fin de son exposition (si les prémisses d’Andreas Malm sont correctes), nécessitera la destruction d’autres mondes, ceux dont les effets délétères sur la zone dé carbonisée se poursuivront sans relâche. Ainsi, la « ligne d’arrivée » se fond en quelque chose d’autre qu’une course contre la montre, comme le contraire de l’extinction, comme l’évitement de la catastrophe : une quête de survie-en-révolution, une quête pour habiter les replis de la reproduction.

Traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Neyrat

1Zhivka Valiavicharska et Brian Whitener, publié originellement sous les noms de plume Rada Katsarova et Jon Cramer, « Repression and Resistance on the Terrain of Social Reproduction: Historical Trajectories, Contemporary Openings », www.viewpointmag.com/2015/10/31/repression-and-resistance-on-the-terrain-of-social-reproduction-historical-trajectories-contemporary-openings

2John Bellamy Foster, Brett Clark et Richard York, The Ecological Rift: Capitalism’s War on the Earth, New York, Monthly Review Press, 2011, p. 35.

5Andreas Malm, The Progress of This Storm: Nature and Society in a Warming World, Londres, Verso, 2018, p. 238.