Des travailleurs sociaux pour un observatoire des droits des usagers

L’extension de la précarité entraîne une véritable massification des interventions sociales : pas un des territoires sociaux dont la gestion, par l’État est en crise, où l’on ne fasse pas appel aux travailleurs sociaux. Ainsi en est-il du logement social (avec les « accompagnements sociaux », les logements temporaires et autres centres d’hébergement…), de l’accès au travail (avec l’accompagnement vers des formes de travail précaire et sous payé que l’on appelle l’insertion…), du contrôle des revenus précaires (secours d’urgence, RMI et autres allocations de survie…), des interventions institutionnelles lourdes auprès des familles en difficulté dans un contexte de paupérisation foudroyante, des formes de régulation, de médiation et de recréation « du lien social » dans les espaces urbains de relégation, de la généralisation d’une médecine et d’une psychiatrie pour précaires. Nous disons qu’on assiste à une véritable mise sous tutelle de masse qui est sans précédents dans l’histoire de l’action sociale. Nous sommes donc confrontés au questionnement récurrent (plus fortement encore que par le passé, du fait de la multiplication de nos interventions), de notre rôle d’agents du contrôle social. L’urgence face à la misère, à la souffrance, aux formes multiples de violence justifie l’action des travailleurs sociaux, des soignants et d’autres intervenants institutionnels. Or, cela ne justifie pas n’importe quel type d’intervention. Il ne s’agit pas de faire le procès des pratiques singulières des uns ou des autres dans le champ de l’action sociale ou des soins, mais de réaliser que l’effet d’ensemble des pratiques sociales institutionnalisées peut contribuer au maintien d’un statu quo catastrophique. Nous devons alors veiller à ce que les usagers ne deviennent ni les objets des logiques de reproduction institutionnelles, ni des sujets que l’on renvoie à eux-mêmes pour mieux brider la créativité et les formes collectives de lutte. Nous ne doutons pas des bonnes intentions de ceux qui s’attachent dans leur relation aux usagers et pour résister à la massification d’un travail social assimilé à des prestations de service de troisième zone, à faire émerger leur « demande » individuelle, à décrypter leur « désir », à construire leur « projet individualisé », à mettre en place une prise en charge « globale » de l’usager… Mais les usagers (on dénombre plus de dix millions de personnes survivant grâce à des prestations sociales diverses) transportent aussi avec eux une extra-territorialité institutionnelle irréductible qui pose immédiatement la question de leurs droits politiques collectifs dans et hors les institutions. Ces droits nous les concevons ici comme une production sociale issue des formes de singularisation, de résistance et de lutte collectives. Autrement dit, les institutions ne peuvent pas faire l’impasse de l’espace public et de la conflictualité qui le caractérise. C’est à ce titre que nous nous proposons de créer ensemble, travailleurs sociaux et usagers, un Observatoire des droits des usagers dans les institutions.

Cet Observatoire s’étaye sur quelques présupposés :

• Le droit des usagers à exercer une critique des institutions, à exiger leur transparence, à être des interlocuteurs des institutions et des pouvoirs publics, y compris, sans la médiation des travailleurs sociaux ;

• La reconnaissance des usagers comme acteurs d’une conflictualité politique indispensable et, donc, la légitimité de leurs formes collectives d’organisation ;

• L’hétérogénéité irréductible de l’espace public par rapport aux logiques institutionnelles. Les institutions ne sont pas des lieux d’exception, elles doivent s’inscrire dans l’espace public. Une vigilance doit s’exercer pour que les formes d’accueil, d’accompagnement ou de soins proposés, tout ce qui concerne la relation du travailleur social à l’usager ne soit pas un déni de la citoyenneté de ce dernier. Ceci est nécessaire afin d’empêcher le marquage de la population, la disparition des droits des usagers, l’atomisation des individus et l’effacement des formes collectives de résistance et de lutte.

Avec cet Observatoire nous voulons :

• Dénoncer des situations d’abus de pouvoir de la part des institutions ou de l’administration, des formes de contrôle allant à l’encontre des droits et des libertés individuelles et collectives ;

• Promouvoir la participation des usagers dans les politiques globales d’action sociale et de santé publique et dans le fonctionnement concret des institutions.

• Créer une transversalité entre des dispositifs institutionnels et des formes de résistance collectives face à l’assujettissement que peuvent imposer les systèmes de régulation et de contrôle imposés par l’État.

C’est maintenant à nous, travailleurs sociaux, qui sommes les acteurs mais aussi les instruments de certaines formes de régulation sociale, qui sommes à l’interface entre l’État et les « laissés pour compte », d’empêcher avec d’autres, y compris les « usagers du social », l’instauration de zones de non droit dans les institutions.

Solidarité Active Usagers et Travailleurs Sociaux. 25, rue Saint Maur – 75011 Paris. Téléphone : 0148070668.