Extractivisme prédateur et conflits de distribution écologique

Le minerai de fer en Inde

L’extractivisme en question

Au siècle dernier, les limites de l’exploitation minière se sont étendues à l’échelle mondiale1. Cela a conduit à l’invasion et à l’usurpation de

terres habitées, en particulier dans les pays non industrialisés. Ce processus a provoqué de fortes résistances et, par conséquent, une augmentation des conflits de distribution écologique (CED). Aujourd’hui, l’Inde souffre de plus en plus de modèles similaires d’extraction, d’injustices environnementales et de conflits de distribution écologique. Les problèmes de l’extractivisme sont aggravés par le fait que les régions qui détiennent les gisements de minerais sont, à la fois, des zones boisées et des zones densément peuplées par des groupes socialement marginalisés, comme les peuples tribaux autochtones (adivasi2). Ainsi, l’extractivisme produit des impacts multidimensionnels à plusieurs échelles, comme la dégradation des écosystèmes, la perte des liens sociaux, des cultures autochtones et l’adoption de modes de vie écologiquement non soutenables.

Parmi les différents minerais, le fer est le plus exploité. L’extraction est concentrée dans neuf états, dont cinq (Odisha, Chhattisgarh, Jharkhand, Karnataka et Goa) en représentent 90 %3. Ils constituent les frontières de la zone de la plus forte extraction du minerai de fer. Ce sont des régions où les interactions sociopolitiques, écologiques et culturelles sont complexes. Cet article explore neuf cas de résistance majeure à l’extraction du minerai de fer. La plupart des cas concernent les peuples autochtones adivasi.

La méthodologie utilisée dans cet article combine la recherche ethnographique et l’archivage. Pour analyser tous ces cas de conflits, on a fait appel à des sources universitaires et non universitaires. Le travail ethnographique de terrain s’est concentré sur deux états, Goa et Odisha, avec de l’observation participante, des entretiens avec les chefs tribaux clé ainsi qu’avec des mouvements de protestation locaux.

Conflits de distribution écologique dans les périphéries4 extractivistes

On présente ici neuf cas majeurs de conflits de distribution écologique : leur localisation, les acteurs sociaux, les causes principales des conflits, les conséquences et certains résultats. Dans l’EJAtlas5 et d’autres ouvrages cités, on trouve des descriptions plus détaillées de ces conflits.

Bellary, Karnataka. À Bellary, à l’apogée de l’extraction, quatre-vingt-dix-huit des cent vingt-quatre mines en exploitation étaient situées dans des zones forestières et couvraient 9 527 hectares de forêts. En raison de l’extraction illicite et prédatrice dans cette région, la Cour suprême a interdit en 2012 toutes les mines illégales.

Caurem, état de Goa. La ceinture de minerai de fer de Goa couvre sept cents kilomètres carrés de la chaîne des Ghats occidentaux, une région très précieuse d’un point de vue écologique. Goa n’a qu’un million d’habitants. L’extraction illégale a augmenté continûment, jusqu’à atteindre 41,1 millions de tonnes en 2009. Elle a été interdite en 2012 et à nouveau tolérée en 2016, avec des plafonds d’extraction.

Dantewada, Chattisgarh. Bailadila Hills, dans le district de Dantewada, abrite l’un des plus importants et plus rentables gisements de fer de toute l’Inde. Les opérations minières avec destruction de la forêt ont touché 52 villages. En plus de la pollution subie, les forêts revêtent une signification culturelle pour les Adivasi. L’exploitation minière est une forme de sacrilège contre cet héritage culturel. L’extractivisme explique largement les conflits dans la région (avec la présence d’une contre-insurrection naxaliste6), et la population rurale locale subit régulièrement des actes de violence et d’intimidation7.

Gadchiroli, Madhya Pradesh. Sur un total de 270 millions de tonnes de minerai de fer présents dans l’état du Maharashtra, Gadchiroli en contient cent quatre-vingts. En 2007, Lloyds Steel a obtenu l’autorisation de lancer l’extraction du fer dans les collines de Surajgarh, dans le district de Gadchiroli, où les Adivasi sont très présents. Cette région est maintenant fortement militarisée. La résistance sociale reste active malgré la répression étatique. Elle se focalise sur la dépossession des terres et le déplacement de la population, la perte des cultures locales et la peur d’une aggravation de la pauvreté8.

Keonjhar, Odisha. Le district de Keonjhar était celui où la production de minerai de fer était la plus élevée en Inde. À son apogée, elle représentait près de 21 % du total national. C’était à l’origine une forêt dense peuplée d’adivasi. L’exploitation minière s’est effectuée sans autorisation légale. Pour cette raison, la Cour suprême a interdit l’exploitation de presque toutes les 120 mines en activité, de Joda-Badbil-Koira à Keonjhar, selon les recommandations de la Commission Shah9 en 2013, comme cela s’est également produit en 2012 au Karnataka et à Goa.

Praksham, Andhra Pradesh. Praksham possède des gisements de plus de soixante millions de tonnes de minerai à faible teneur. En 2015, la société étatique de développement minier Andhra Pradesh Mineral Development Corporation (APMDC) a signé un protocole d’intention avec Gympex Limited pour en extraire le minerai. En 2011, les habitants ont boycotté l’audience publique organisée par les autorités du district pour obtenir les permis d’exploiter. Des centaines de paysans ont scandé des slogans et déployé des banderoles. La tension a augmenté et il y eut des affrontements avec la police, avec comme résultat, quatre manifestants blessés et un mort.

Kanker, Chattisgarh. Les réserves de la mine Rowghat dans le district de Kanker sont estimées à près de 732 millions de tonnes. Les habitants des zones rurales, en grande partie adivasi, s’opposent à leur exploitation pour des raisons environnementales, religieuses et de subsistance. En 2014, après plusieurs années de répression brutale de la résistance locale contre l’exploitation minière, la construction d’infrastructures a débuté et l’extraction a été effective en 201510.

Western Singhbhum, Jharkhand. Les forêts denses de Saranda, dans le district ouest de Singhbhum, couvrent une superficie de 82 000 hectares. En 2016, quatre-vingt-cinq entreprises avaient obtenu des permis pour extraire du minerai de ces forêts. La partie centrale de Saranda est le foyer ancestral de plus de trente-six mille groupes tribaux (hos et mundas) répartis dans cinquante-six villages, et constitue également un corridor pour les éléphants. Des manifestations contre l’exploitation minière organisées par les Adivasi se déroulent depuis des années, mais les autorités continuent d’approuver les propositions d’extraction minière11.

Tiruvannamalai, Tamil Nadu. En 2005, la TIMCO (Tamil Nadu Iron Miner Corporation) a demandé l’autorisation d’occuper la Réserve forestière de Kavuthimalai, une forêt de plus de trois cent vingt-cinq hectares dans le district de Tiruvannamalai. Après cinq ans de résistance, la Cour suprême de Chennai a refusé en avril 2015 l’autorisation d’y mener des activités minières. La décision finale est toujours en suspens devant la Cour suprême fédérale de l’Inde12.

L’extractivisme prédateur

Les effets de l’extractivisme prédateur dans les régions périphériques de l’Inde qui fournissent les plus amples ressources minérales, peuvent être classés en quatre catégories.

La dégradation écologique
et la pollution de l’environnement

Ce sont des caractéristiques inhérentes à l’extraction du minerai de fer, qui nécessite une extension des surfaces d’exploitation. En Inde, il arrive que cette extension se fasse au détriment des forêts, entraînant la perte de la faune et de la flore. Les forêts de Saranda (Jharkhand), riches en biodiversité et en couloirs d’éléphants, en sont un exemple. C’est une forêt incomparable de sals (Shorea robusta) dans le sous-sol de laquelle se trouve du minerai de fer et du manganèse. Des dizaines de milliers d’arbres seront détruits. On peut se référer utilement au livre célèbre du militant adivasi Gladson Dungdung, Mission Saranda : A War for Natural Resources in India, édité en 2015.

Outre la destruction des forêts, l’exploitation minière entraîne une contamination massive de l’eau, du sol et de l’air, en raison de l’exploitation minière elle-même mais aussi, du transport du minerai, qui nécessite de vastes zones. Cela entraîne de nombreuses implications en cascade sur la vie quotidienne et la subsistance des peuples locaux. Par exemple, à Dantewada, quelque 2 500 adivasi de cinquante-cinq villages ont protesté contre l’autorisation donnée à la société publique NDMC d’occuper la forêt pour exploiter une mine, en raison des risques que cette activité et les occupations déjà en cours, font peser sur l’environnement et la santé humaine. Selon eux, 35 000 hectares sont déjà autorisés autour des mines déjà exploitées. Le leader de la manifestation, Ramesh Samu, a déclaré : « Nous ne tolérerons plus cela. Nos enfants meurent à cause de l’eau contaminée, nos champs sont devenus stériles et le bétail meurt également. L’exploitation minière doit cesser13 ».

La misère croissante des communautés qui dépendent de l’écosystème

L’extractivisme a tendance à créer davantage de pauvreté et de nouveaux types de pauvreté, ce qui explique pourquoi tant de conflits socio-environnementaux surgissent en réaction. En effet, les écosystèmes locaux constituent une source de subsistance pour les populations qui cultivent à l’intérieur des forêts et en collectent les produits (pas les arbres pour en vendre le bois, mais les bois morts pour le chauffage, les herbes médicinales, le miel, etc.). Elles les vendent sur les marchés ou bien, le gouvernement les achète à des prix minimaux garantis. Ces sources de subsistance directe et de revenus monétaires disparaissent lorsque l’exploitation minière détruit les forêts. De plus, la contamination du sol et de l’eau réduit la productivité agricole.

Les changements d’accès aux services culturels des écosystèmes

Les écosystèmes fournissent non seulement des produits de subsistance et de vente ainsi que d’autres services environnementaux, mais aussi des services culturels et esthétiques. Ceci est une évidence lorsque l’on observe les milliers de petites forêts sacrées et leurs divinités locales protectrices présentes dans toute l’Inde. Nous avons déjà vu que les mines de fer (et pas seulement celles-ci) coïncident souvent avec les zones où vivent des Adivasi : la dégradation des écosystèmes affecte négativement leurs valeurs culturelles et leur mode de vie. À Saranda, depuis les temps les plus reculés, 36 000 membres des groupes tribaux Hos et Munda habitent au cœur de la forêt. La forêt fait partie de leurs pratiques spirituelles et culturelles. Les Hos doivent par exemple enterrer leurs morts sous les arbres de ces forêts. L’un d’eux se plaint : « J’espère que les sociétés minières laisseront des forêts pour nos tombes. »14

Les impacts sociaux et politiques de l’extractivisme prédateur

Dans de nombreux cas, l’exploitation minière provoque des phénomènes sociaux inconstitutionnels qui minent la démocratie et perturbent la paix sociale. Un exemple éclairant est celui des mines Rowghat de Kanker, dans le Chhattisgarh, où la violence et la peur règnent depuis au moins 2011. La mobilisation anti-extraction minière a été brutalement réprimée par la police et les paramilitaires. Les Adivasi locaux racontent que les formes d’intimidation et de violence sont les détentions arbitraires, la torture et les agressions sexuelles sur les femmes. L’un des multiples épisodes de la bataille a concerné un chef du mouvement anti-extractiviste, Gawde, arrêté en janvier 2014 et emprisonné sans jugement pendant près d’un an, avant d’être condamné à sept ans de prison par un tribunal local15.

Les effets de la
mobilisation sociale

L’extraction du minerai de fer en Inde présente des caractères prédateurs évidents. Elle se déroule dans un contexte d’abus de pouvoir, de militarisation, de violence, de violation des droits constitutionnels, d’utilisation de méthodes non démocratiques pour gagner ou imposer un consensus, de pertes de recettes fiscales et de violations des droits de l’homme.

Malgré tout, les peuples autochtones adivasi, avec le soutien d’autres groupes, ont joué un rôle de premier plan pour s’opposer à la demande de plus en plus pressante de minerai de fer de la part d’industries sidérurgiques en plein essor en Inde. Des projets sont arrêtés, soit par l’intervention des tribunaux pour cause de corruption dans l’attribution de concessions minières, soit par l’action locale de résistance pour la défense des forêts et la subsistance des populations autochtones. La mobilisation sociale, même si elle n’a pas réussi à stopper des projets, a constitué un outil puissant pour attirer l’attention du public sur de telles injustices socio-environnementales et les présenter à l’attention du gouvernement. Parfois, elle a réussi à retarder, même si elle n’a pas empêché, l’expansion des frontières de l’extraction. Ces résistances à l’extractivisme prédateur et l’accent mis sur ses effets négatifs, enlèvent toute force à la justification de l’extractivisme, qui serait au service de l’intérêt national, du développement local et de l’amélioration des indicateurs de développement humain.

Traduit de l’espagnol par Priscilla De Roo

1 Joan Martinez Alier et Miguel O’Connor ont inventé en 1996 le terme « conflits de distribution écologique » (« Ecological and economic distribution conflicts » – ou EDCs, dans R. Costanza, J. Martinez-Alier and O. Segura (Eds.), Getting down to Earth: Practical Applications of Ecological Economics, Island Press/ISEE, Washington) pour décrire les conflits sociaux nés de l’accès inéquitable aux ressources naturelles et de l’injuste fardeau de la pollution. L’analyse relève de l’économie écologique : les avantages et les coûts environnementaux sont répartis de telle manière qu’ils génèrent des conflits. Les termes « conflit socio-environnemental », « conflit environnemental » ou « conflit de distribution écologique » peuvent être utilisés indifféremment (ndlr).

2 En hindi, « premiers habitants ».

3 Bisht, A., J. F. Gerber, “Ecological distribution conflicts (EDCs) over mineral extractivism in India: An overview”. Extractive Industries and Societies, 4 (3), pp. 548-563, 2017.

4 Le terme « périphérie » est ici utilisé pour suggérer la marginalisation sociale et désigner les régions les plus pauvres et exploitées de l’Inde, souvent peuplées d’adivasis (ndlr).

5 L’Atlas de la justice environnementale (EJAtlas) documente et répertorie les conflits sociaux nés autour des questions environnementales. Partout dans le monde, les communautés luttent pour défendre leurs terres, leur air, leur eau, leurs forêts et leurs moyens de subsistance contre des projets destructeurs et des activités extractives à fortes incidences environnementales et sociales : mines, barrages, fracturation, torchage du gaz, incinérateurs, etc. L’EJ Atlas rassemble les histoires de ces communautés qui luttent pour la justice environnementale à travers le monde. Il est dirigé par Leah Temper et Joan Martinez Alier et coordonné par Daniela Del Bene, de l’Institut de ciència i tecnologia ambientals (ICTA) de l’Universitat Autonoma de Barcelona (ndlr).

6 Le naxalisme est un mouvement révolutionnaire indien d’inspiration maoïste.

7 Bisht, « Iron ore mining in Dantewada, Chhattisgarh, India », EJAtlas, janvier 2017, https://ejatlas.org/conflict/iron-ore-mining-in-dantewada-jharkhand

8 Bisht, « Llyods Steel iron ore mine in Gadchiroli, MH, India », EJAtlas, décembre 2016, https://ejatlas.org/conflict/lloyds-steel-iron-ore-mine-gadchiroli-maharashtra.

9 Commission nommée par le gouvernement indien et dirigée par le juge suprême Shah pour enquêter sur tous les excès commis pendant la période d’ « état d’urgence nationale » de 1975 à 1977, période la plus controversée de l’histoire de l’Inde indépendante (ndlr).

10 Bisht, « Rowghat iron ore mines, GC, India », EJAtlas, décembre 2016, https://ejatlas.org/conflict/rowghat-iron-ore-mines-chhattisgarh-india.

11 Bisht, « Iron ore mining in Saranda forest, JH, India”, EJAtlas, décembre 2016, https://ejatlas.org/conflict/iron-ore-mining-in-sanranda-forest-jharkhand

12 Bisht, « Kavuthi-Vediyappan Hills, Tamil Nadu, India », EJAtlas, décembre 2016, https://ejatlas.org/conflict/kavuthi-vediyappan-hills-tamil-nadu-india

13 Kaushal, P., 2014. « Dantewada tribals say no to polluting mine », Tehelka, juin 2014, www.tehelka.com/2014/05/dantewada-tribals-say-no-to-polluting-mine/#

14 Bera, S., « Between maoists and mines », Down to Earth, avril 2012, www.downtoearth.org.in/coverage/between-maoists-and-mines-37964

15 Kumar, R., 2016. « In Chhattisgarh, mining interests and tribal rights on a collision course », Scroll.in, février 2016, http://scroll.in/article/802590/in-chhattisgarh-mining-interests-and-tribal-rights-on-a-collision-course

Arpita Bisht

Chercheuse associée à The Energy and Resources Institute (TERI), School of Advanced Studies, Jawaherlal Nehru University, New Delhi. Collaboratrice à l’Atlas de la justice environnementale (EJAtlas).