Sun Yat-Sen, dans son célèbre discours prononcé lors de sa visite à Kobé en 1924, pose une question difficile aux Japonais : quelle est la position du Japon face au conflit entre les puissances occidentales en expansion impérialiste et les peuples du tiers-monde en lutte contre l’oppression ? D’une certaine manière, la Chine d’aujourd’hui doit répondre à une question similaire.
À l’heure actuelle, notre monde se trouve dans une situation contradictoire : d’un côté, le capitalisme poursuit son expansion à l’échelle mondiale, mais de l’autre côté, le système capitaliste américain et européen tourne au ralenti, notamment dans le domaine économique. Parallèlement, un pays aussi singulier que la Chine est en train d’émerger avec force grâce à son économie qui tourne à plein régime.
Cette émergence, qui semble être sur le point de bouleverser la donne mondiale, pousse la Chine à affronter la question posée par Sun : si le pays devait, comme le pronostiquent un certain nombre d’observateurs, remplacer prochainement les États-Unis et l’Europe pour devenir la première puissance économique du monde, comment comprendre cette articulation entre l’expansion mondiale du capitalisme et le mode, soi-disant non occidental, du développement de la Chine ? Autrement dit, ce dernier pourrait-il être considéré comme une forme de résistance fondamentale à l’expansion capitaliste ? Ou au contraire, le modèle chinois (中国模式) ne serait-il pas plutôt une variation de l’expansion capitaliste, capable de donner un nouvel élan à cette dernière ?
Depuis 2010, de plus en plus de Chinois commencent en effet à être conscients de la grande difficulté de maintenir un taux de croissance élevé. D’autres pensent à plus long terme et s’interrogent sur le modèle chinois : supposons que la croissance économique soit durable, une vie qui s’organiserait autour de cette croissance est-elle vraiment désirable ?
Le « modèle chinois » que nous venons d’évoquer est un concept complexe : il désigne non seulement un système économique dont le fonctionnement est dicté par l’impératif de croissance du PIB, mais aussi un régime politique spécifique et une nouvelle idéologie qui se développent en même temps. En effet, depuis ces trente dernières années, nous pouvons clairement constater en Chine une articulation entre ces trois éléments, voire une synthèse.
En effet, le parti communiste chinois, ayant joué le rôle d’un combattant acharné contre le capitalisme/l’impérialisme, définit aujourd’hui l’ambition de « raccorder la Chine avec le monde » (与世界接轨) comme l’un des objectifs fondamentaux du gouvernement. Ici, « le monde » n’est autre que le monde capitaliste occidental. Cela signifie que l’autorité du Parti communiste chinois – mais aussi sa légitimité et sa base sociale – s’associe aux mutations économiques. De même, la vie quotidienne des citadins chinois, de plus en plus structurée par l’idéologie des « nouveaux riches », est en train de devenir le principal espace de production de la nouvelle culture dominante. Aussi constatons-nous une articulation voire une fusion entre le nouveau système économique et la nouvelle structure culturelle.
Au sein de la société chinoise actuelle, les chercheurs et intellectuels appartenant aux différents courants de pensées – entre autres les maoïstes, les néolibéraux, les tenants de la nouvelle gauche (新左派) ou encore les adeptes de l’Étatisme – participent activement au débat sur « la voie chinoise » ou « le modèle chinois » du développement. À mon avis, la difficulté principale de ce débat réside dans le choix qu’il faudrait faire entre les effets à court terme et les conséquences à long terme. En d’autres termes, conviendrait-il de prendre davantage en considération des éléments fondamentaux liés à la société et à la vie humaine – la terre, l’eau, l’air, la végétation, la mentalité des gens, l’éthique, la tradition culturelle, l’équilibre entre les différentes couches sociales, la relation internationale, etc. – ou de se concentrer sur les résultats économiques et politiques à court terme ?
La question du modèle chinois est une question de choix. De façon générale, savoir faire le bon choix est essentiel pour surmonter toute crise et trouver des solutions, que ce soit au niveau individuel, étatique ou mondial. Si nous ne sommes pas capables de penser à long terme, je doute que la sérénité soit au bout du chemin de l’humanité.
Les six auteurs, réunis dans ce même dossier, tentent de répondre ou au moins d’apporter des éléments de réponse à la question de Sun Yat-Sen. Ils sont économistes, politologues ou littéraires et chacun a sa manière d’y répondre. L’approche politico-économique du professeur Tiejun Wen, par exemple, s’oppose au style libre et spontané du professeur Zhiyuan Cui (lui-même économiste de formation). Enfin, en tant que responsable du dossier, je voudrais préciser que les auteurs invités à participer à la rédaction de ce dossier spécial consacré à la Chine ne sont, comme on pourra le voir, pas des adeptes des courants de pensées dominants du monde occidental (tel que le néolibéralisme). Personnellement, je ne suis pas tout à fait d’accord avec certaines réflexions qu’ils développent comme par exemple celles du professeur Shaoguang Wang. Il me paraît pourtant nécessaire de les présenter aux lecteurs francophones car je crois que ce sera plus enrichissant de découvrir des idées inédites (même si certaines peuvent choquer) que d’être conforté dans ses préjugés par les mêmes discours. Un dialogue ne peut être véritablement constructif que si chaque interlocuteur y apporte des choses nouvelles.
Shanghai, juillet 2013
En ces temps de crise des idéologies, le féminisme peut-il renouveler son potentiel critique ? Où plutôt, la réflexion théorique de type féministe peut-elle aider à dépasser les apories idéologiques par l’introduction d’idées façonnées dans la longue histoire des individus assujettis ?
Depuis quelques années déjà, les approches se sont diversifiées, la différence des sexes n’est plus seulement analysée dans sa structure de domination ; les oppositions binaires – égalité, différence – sont repensées ; l’idehtité des sexes réinterrogée, les limites critiques du féminisme mises en perspective. Il n’en reste pas moins que les différentes formes d’oppression ne sont pas effacées et que les pratiques politiques et les modes de g penser restent marqués par les assignations dévolues à chaque sexe.
La démarche féministe, même si le mot est largement postérieur au siècle des Lumières, est héritière, sinon d’une tradition, du moins de pratiques individuelles, d’élaborations théoriques antérieures à l’Aufklärung. Produit réactif à la domination d’un sexe sur l’autre, la pratique féministe a souvent permis de dévoiler un ordre social, un système de pouvoirs grâce au point de vue extérieur qu’elle supposait.
Le féminisme ne devient mouvement collectif qu’à la fin du XVIIIè siècle, à la faveur des crises révolutionnaires. Courant d’idées puis pratiques politiques, il ne s’exprime massivement que dans des temps courts, au gré des désordres sociaux et des crises idéologiques. Rarement, il perdure dans sa forme radicale. Comme si sa permanence était inconciliable avec une restauration des pouvoirs, de quelque ordre qu’ils soient. pourtant, des formes de résistance se maintiennent, s’enrichissent ; des tentatives d’assimilation, d’intégration ou de dé tournements se manifestent. Plus globalement des idées résistent, voire tout un mode des penser se reconstruit. Minorées par la tradition historique, rendues invisibles par l’approche épistémologique de la plupart des disciplines, des pratiques politiques, des élaborations théoriques réapparaissent ponctuellement dans leur irréductibilité à une pensée universelle fondée sur l’unicité. Symptômes révélateur de l’inadéquation des systèmes univoques, ces féminismes-là n’en restent pas moins actes, paroles et pratiques marginales.
Nous présentons ici un ensemble de réflexions, produit du mouvement des années 1970, mais aussi, cela va sans dire, de réflexions ultérieures. Les points de vue sont multiples. Outre qu’ils émanent de chercheuses de disciplines et d’origines diverses, ils diffèrent par les approches, par les références. La confrontation de ces différents points de vue nous a semblé revêtir quelque intérêt; autant d’élaborations, signes de diversité, de multiplicité qui nous autorisent à parler de féminismes, au pluriel, autant qu’au présent.
La critique féministe, élaboration théorique sans cesse en formation, dont la visibilité est quelques fois masquée, n’est pas devenue une référence incontournable ; rendue inévitable, elle reste ajout, supplément utile, sans être nécessaire. C’est pourquoi, aujourd’hui, la recherche porte davantage sur les moyens, les outils, la démarche, les méthodes, en d’autres termes sur l’efficacité de la portée critique du féminisme. Les idées foisonnent, éparses, éclatées en autant de nécessités politiques : leur potentiel subversif, s’il est bien vivant, marque le pas. La part critique voit parfois sa pertinence émoussée par la pratique d’emprunts conceptuels non interrogés dans leur production. Détournée par un certain postmodernisme en jeux épistémologiques, la domination comme phénomène social, toujours à l’œuvre, manque quelquefois à l’analyse, et du même coup, sa critique demeure coupée des réalités. Or, pratique politique et réflexion théorique ne peuvent être disjointes dans une mise en question de la domination sous toutes ses formes.
C’est pourquoi, sans mettre en cause la fécondité des questions abordées jusqu’alors, en tenant compte de la multiplicité des approches possibles, les auteurs de ce numéro ont jugé nécessaire d’opérer ‘un certain retour sur l’histoire, la psychanalyse, le postmodernisme, les théoriciens, les théoriciennes de référence; autant de lectures critiques[[Nous n’avons pu, pour des raisons techniques, rendre compte de tous les ouvrages récemment publiés. Nous nous proposons, en particulier, de faire un compte rendu, dans un prochain numéro, du livre de Geneviève Fraisse, La Raison des femmes, essai, Paris, Pion, 1992, « Provenances de la pensée », Femmes/ Philosophie, Les Cahiers du Grif, 1992, de l’ouvrage collectif, « Le sexe des sciences », Autrement, n° 6, octobre 1992. pour mieux saisir les enjeux, les apories, les richesses de telle ou telle démarche, de telle ou telle pensée.
Plusieurs thèmes courent à travers les articles, et d’abord les difficultés du procès d’individuation dans un monde où les références collectives sont des données codées rarement interrogées. Difficulté d’être sujet d’histoire dans une écriture du passé dominée par la vision linéaire du devenir humain. Difficulté de penser et d’être, à partir de théories subversives qui réinventent ou reproduisent d’autres formes de domination. Difficulté de retrouver une pertinence critique dans ce dédale postmoderne où l’utopie n’a plus lieu d’être et où l’appropriation conceptuelle sélective se mêle à une instrumentalisation des femmes. Difficulté de rester personne sexuée quand on cherche à désexualiser les activités sociales et culturelles. Difficulté de penser la relation différence-égalité ; mais aussi possibilité d’être soi dans un processus politique ouvert par la démocratie.
Regroupement d’articles, plus que numéro collectif, ce livre ne prétend aucunement à l’exhaustivité, bien au contraire; les manques sont suffisamment importants – sociologie, anthropologie, langage, écriture – pour souligner la nécessité d’autres travaux qui s’ajoutent à ceux qui, ailleurs s’élaborent.
Michèle RIOT-SARCEY

