Le sexisme en campagne

Libération mardi 13 février 2007Sur les murs de Paris, une affiche porte un éclairage cru sur la campagne actuelle. La rose entre les dents, un homme en tenue d’apparat fixe le passant ­ il tient par la main une femme brune, vêtue d’un tailleur blanc, qu nous tourne le dos. Face au comique Gérald Dahan, comme entraînée dans l danse, la silhouette féminine évoque, on s’en doute, Ségolène Royal. Le spectacle s’intitule : «Erection présidentielle».. Au cas où la plaisanterie nous aurait échappé, la publicité précise : «Du jamais vu ! Une femme représente le Parti socialiste lors de l’élection majeure. La classe politique est tout excitée.» Et de mettre finement en garde, dans un entretien diffusé sur Internet, contre la «débandade» à venir.
Après le canular qu’il avait infligé à la candidate du Parti socialiste, en se faisant passer pour le Premier ministre du Québec, on s’était bien sûr interrogés sur les liens de l’imitateur avec Nicolas Sarkozy. Mais les enjeux partisans ne doivent pas occulter le sexisme dont se nourrit, et qu’alimente en retour, cette gauloiserie bien de chez nous : c’est d’un bon coup que se vante l’humoriste pour lancer son spectacle. La candidate, il l’a possédée et l’on imagine aisément un registre plus explicite. L’incident n’est pas isolé : lorsque sur RMC un journaliste, Jean-Jacques Bourdin, parvient à coincer Ségolène Royal, condamnée à trahir son ignorance du nombre de sous-marins nucléaires français, ce qui nous est signifié, c’est qu’il l’a eue, qu’il se l’est faite. En se plaçant sur le terrain viril de l’armement, ne l’a-t-il pas renvoyée à son statut de faible femme ?
L’essentiel, ce ne sont pourtant pas ces assauts médiatisés de personnages jusqu’alors peu connus. C’est que l’assignation au rôle féminin a marché. La candidate aurait pu et même dû refuser de répondre ; mais si elle se laisse faire, ou plutôt se fait avoir, et commet l’erreur de hasarder un chiffre, c’est qu’elle est gagnée par le doute. Bien sûr, un autre n’aurait peut-être pas été plus compétent ; mais lui, n’aurait pas été entraîné sur ce terrain, ou il se serait senti légitime pour ne pas s’y laisser mener. Ce que montre la vidéo de l’entretien, c’est que la candidate se trouve atteinte par l’entreprise d’intimidation : au moins un instant, la voici entamée par le jugement du sexisme ordinaire.
C’est ainsi que fonctionne toujours la domination et en l’occurrence, la domination masculine. Les normes que nous incorporons par notre expérience sociale nous assignent des places dans l’ordre sexuel. Nous ne sommes pas en mesure d’en faire abstraction, tant elles s’imposent à nous. La violence symbolique peut faire l’économie de la violence physique : il s’agit bien d’une hiérarchie de légitimité intériorisée. L’intervieweur pouvait se sentir autorisé par sa masculinité, alors même qu’il n’est pas plus savant que l’interviewée. En revanche, à force, ce ne sont pas seulement ses adversaires ou ses concurrents, ni ses alliés et soutiens, c’est la candidate elle-même qui a perdu de son assurance.
D’ailleurs, Ségolène Royal n’ose plus crier au sexisme, au moment même où elle le subit de plein fouet. Il y a quelques mois encore, face à ses adversaires socialistes, on sait qu’elle n’hésitait pas à user de cette arme politique. Certains diront qu’à force de crier au loup, nul ne l’écouterait plus. Mais c’est bien autre chose qui se joue aujourd’hui : dénoncer le sexisme impliquait d’être et de se mettre en position de lui résister. Au fil de la campagne, Ségolène Royal s’est vu remettre à sa place par les incidents sexistes, et elle risque d’y succomber. A répéter désormais sans cesse qu’elle est une «femme debout», ne nous suggère-t-elle pas combien, en politique, cette alliance de mots n’a rien d’évident ?
A en croire certains, «elle l’a bien cherché», en jouant sans vergogne de la séduction féminine, plutôt que d’un féminisme authentique. Mais c’est contre un tel discours, les féministes nous l’ont appris, qu’il faut protéger les victimes de violences sexistes, jamais suffisamment innocentes des mauvais traitements qu’elles subissent… Certes, pour l’instant, les autres candidates ne déchaînent pas la même virulence. Corinne Lepage, Marie-George Buffet ou Arlette Laguiller n’empruntent pas au même registre : elles n’en ont pas les inconvénients, mais pas non plus les bénéfices. On se demandera donc si un tel succès ne les exposerait pas tout autant comme Dominique Voynet confrontée au machisme lorsqu’elle était ministre, et non quand elle se retrouve au plus bas dans les sondages. Le sexisme serait alors la rançon du pouvoir des femmes : Edith Cresson en reste la figure emblématique.
Mais avec Ségolène Royal, on voit se refermer le piège de la politique des sexes à l’heure de la parité. C’est parce qu’elles n’étaient pas censées être des hommes politiques comme les autres que les femmes se sont vu reconnaître une place. Il ne s’agit pas tant de «différence» féminine que de «proximité» citoyenne : être femme, ce serait être proche des gens donc éloignée du microcosme politique. Au moment même où la parité vise à promouvoir les femmes, la féminité se trouve ainsi redéfinie comme le supplément d’âme de la politique, son envers. L’historienne américaine Joan W. Scott l’a montré, et les enquêtes sur la parité le confirment : c’est sur la «crise de la représentation» qu’est fondée la présence des femmes, qui ont vocation à représenter la «société civile» dont l’absence hante la politique.
C’est bien sûr cette image qu’a surfé Ségolène Royal : en se targuant de n’avoir pas réponse à tout, d’être moins professionnelle, que Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius, elle prétendait se montrer plus proche des citoyens. Ce n’est donc pas un hasard si la présidentiable socialiste a choisi de s’identifier à la «démocratie participative», prolongement naturel du créneau réservé aux femmes : la société civile. Ce que les politiques reprochent aujourd’hui à Ségolène Royal, ce n’est pas son positionnement, sur lequel il y aurait pourtant beaucoup à dire car déplorer son «vide» politique, c’est ne rien dire de son conservatisme de gauche. Et de s’en prendre plus volontiers à son incompétence supposée, à son manque de professionnalisme présumé.
C’est ce qui faisait son succès hier encore : n’être pas un homme politique comme les autres pas un homme, donc pas tout à fait politique. Qu’on la célèbre naguère ou qu’on la dénonce depuis peu, c’est la même illusion : cette énarque qui a fait une longue carrière politique n’incarne pas plus ni moins qu’un autre la société civile, et elle n’est ni plus ni moins professionnelle ou compétente qu’un autre. La voici prise dans les mâchoires d’un piège qui encourage les femmes à s’élever en jouant d’une féminité censée les rapprocher des «vraies gens» pour mieux les écarter ensuite du pouvoir. C’est la ruse de la raison sexiste que découvre Ségolène Royal : pour les femmes politiques en France, les conditions du succès risquent d’être aussi celles de leur disqualification.

Fassin Eric

Sociologue, il enseigne à l'École normale supérieure. Ses recherches portent principalement sur la politisation des questions de genre et de sexualité en s'appuyant sur le double exemple de la France et des États Unis, avec une approche comparatiste. Il a notamment publié Au-delà du pacs : l'expertise familiale à l'épreuve de l'homosexualité (avec Daniel Borrillo, Eric et Marcela Iacub ; PUF, 1999) ; Liberté, égalité, sexualités : actualité politique des questions sexuelles, (entretiens avec Clarisse Fabre, Belfond, Le Monde, 2003).