L’impact environnemental et social des politiques publiques de développement sur les communautés autochtones

Les Dongria Kondh en Inde

Les peuples
autochtones de l’Inde

Selon une estimation de l’OMS de 2007, dans plus de soixante-dix pays, environ trois cent soixante-dix millions de personnes sont identifiées et classées comme « autochtones ». Malgré leur riche diversité, ceux-ci constituent les groupes les plus marginalisés et les plus vulnérables du monde. Un peu moins du tiers des peuples autochtones du monde, soit environ cent quatre millions, vivent en Inde et représentent 8,6 % de la population totale du pays. Parmi ces communautés, soixante-quinze populations autochtones (environ trois millions et demi d’adivasis) sont répertoriées comme « groupes tribaux particulièrement vulnérables » (PVTG – particularly vulnerable tribal groups pour l’acronyme anglais1).

Cette classification reflète bien le point de vue de l’État : pour les politiques publiques, ce qui rassemble les Adivasi2, ce ne sont pas leurs caractéristiques culturelles ou environnementales, mais leur désavantage économique et social. Au cours des dernières décennies, les populations adivasi, en particulier celles incluses dans les PVTG, sont donc au centre des programmes de politique publique, tels ceux favorisant la croissance démographique, le développement économique et l’alphabétisation. Au début des années 1990, l’État a lancé une stratégie de développement massive reposant sur une planification centralisée et un changement de paradigme économique. Cette stratégie avait déjà été anticipée avec la Révolution verte, grâce à laquelle le pays a effectivement réussi à augmenter la productivité agricole, mais avec un impact environnemental et social très élevé. Les réformes capitalistes néolibérales de 19913 ont promu des politiques de libéralisation économique, que le Secrétaire à l’agriculture de l’Inde a présentées avec ces mots : « La sécurité alimentaire n’est pas la nourriture dans nos greniers, mais l’argent dans nos poches. »

Ces réformes néolibérales de développement et de bien-être ont emporté des conséquences aux niveaux national et local, en particulier, sur l’organisation territoriale et la structuration sociale de la plupart des habitants du pays. Dans le cas de cette étude, ce sont les impacts de ces politiques publiques nationales sur le niveau local des communautés autochtones des Dongria Kondh qui sont mis en évidence.

Les Dongria Kondh dans la dynamique du développement indien

Les Dongria Kohn qui vivent dans les collines de Niyamgiri, dans l’état d’Odisha, sont classés parmi les groupes tribaux particulièrement vulnérables. La structure de leur société est étroitement liée à la sacralité des collines et aux lois prescrites par Niyam Raja4. Initialement chasseurs-cueilleurs, ils sont passés à la pratique agricole, avec un système complexe de cultures agro-forestières en rotation5. La société et la culture dongria changent constamment, dans un processus permanent d’adaptation à divers types de stimuli exogènes, comme la dynamique néolibérale impulsée par l’État ou la décision d’attribuer la construction d’une raffinerie d’alumine et d’une centrale thermique au charbon6 à la société Vedanta Industries, qui a expulsé de leur territoire ancestral douze communautés dongria7.

Politiques publiques dans un contexte local : le DKDA

En raison de leur statut de « groupe tribal particulièrement vulnérable » et de leur isolement relatif, les Dongria Kondh ont été intégrés à de nombreux programmes de protection et de développement, comme par exemple : le système de distribution publique ; un programme de subventions alimentaires (principalement pour le riz, le sucre et le sel) et à d’autres produits de première nécessité (tel le kérosène) ; l’Indira Awaas Yojna, un plan de financement pour la construction de logements destinés aux familles à faible revenu, généralement avec des matériaux inadaptés au contexte climatique ; le plan national de garantie de l’emploi rural du Mahatma Gandhi, qui garantit cent semaines de travail avec un salaire minimum aux familles à faible revenu ; le TRIPTI, initiatives rurales spécifiques visant à lutter contre la pauvreté et à promouvoir les infrastructures dans l’état d’Odisha, à travers la mobilisation de groupes d’entraide et l’accès au crédit pour des activités productives. Au niveau local, des plans sont également promus pour le développement agricole, la construction de routes, la sauvegarde de l’eau, entre autres. Ceux-ci sont réalisés par l’intermédiaire du DKDA (Dongria Kondh Development Agency), un bureau gouvernemental directement localisé dans la région pour promouvoir l’assimilation des Dongria au moyen de plans d’action quinquennaux (Plans de conservation et de développement8) issus de la stratégie de développement national.

L’agence DKDA a commencé à intervenir dans la région d’Odisha à la fin des années 1960, avec un projet d’agriculture et d’horticulture visant à éviter les dégradations causées par la pratique agricole du brûlis contrôlé, appelée podu par les Dongria, une technique traditionnelle dans leurs territoires de collines. De fait, des universitaires et agronomes nationaux ont imputé la dégradation de la forêt et l’appauvrissement des sols à cette pratique de coupes et de brûlis. Critiques qui, sans proposer de meilleure alternative, ne tiennent compte ni de l’inscription locale de cette pratique, ni de son adaptabilité à un territoire montagneux difficile à cultiver, ni de la combinaison qu’elle opère avec un système de cultures en rotation, ni des effets positifs des cendres produites sur des sols basiques9.

Les impacts environnementaux et sociaux du développement

La politique de développement promue par la DKDA a proposé des pratiques agricoles plus sédentaires (riz), plus rentables (ananas, curcuma, gingembre) et nécessitant davantage d’outils agricoles (orangers), de systèmes d’irrigation, de pesticides et d’engrais10. De plus, la sédentarisation des cultures a créé un besoin d’espaces supplémentaires, ce qui a conduit les Dongria à déboiser et à occuper des territoires restés jusqu’alors vierges, notamment pour leur connotation spirituelle. En effet, selon la cosmologie dongria, les divinités habitent uniquement la partie supérieure des collines et les zones plus rocheuses ou boisées. Par contre, la partie inférieure des collines, plus accessible et au sol plus fertile (appelée par les dongria, « panka birga » – « terre sombre ») où différents types de mil étaient cultivés pour la consommation familiale, se consacre aujourd’hui à la culture du riz, du curcuma et du gingembre. Ce sont des produits introduits dans la région pour leur rentabilité élevée, mais qui nécessitent l’introduction de nombreux oligo-minéraux qui dégradent profondément le sol en raison d’un système agricole plus orienté vers la monoculture et la sédentarisation (la rotation de la Terre n’a plus lieu tous les trois ou quatre ans mais tous les sept ans, quand elle a encore lieu). Pour cette raison, la population n’a plus la possibilité de cultiver d’autres espèces dans ces sols, ce qui réduit la variété de la nourriture à quelques produits, conduit à un appauvrissement de l’alimentation locale11 et à une perte continue de biodiversité.

En particulier, sur le territoire des collines de Niyamgiri, certaines espèces de céréales et de légumineuses sont en danger d’extinction à l’horizon de vingt ans, pour avoir perdu leur attrait, aussi bien pour leur mise en culture que pour leur consommation. Quant aux changements intervenus dans les régimes alimentaires, il convient de mentionner qu’une espèce de mil, le ragi, aliment de base des Dongria, a été remplacée au cours des dernières décennies par une consommation quotidienne de riz fourni par le système de distribution publique et introduit sur le territoire par la DKDA12. Il s’agit d’une variété de riz appelée high yielding paddy (paddy à rendement élevé) qui présente effectivement un rendement élevé les premières années, mais requiert plus d’eau et d’engrais.

Les politiques publiques visant à introduire chez les Dongria une logique de marché non seulement affectent le régime alimentaire de base de ces communautés et leurs pratiques familiales de gestion territoriale, d’entretien des cultures et d’autosuffisance, mais affectent également les rapports de genre et la division des tâches quotidiennes entre hommes et femmes. De ce fait, les relations entre les sexes se transforment sous l’effet d’un système de gestion des cultures différent, qui divise clairement les tâches selon le sexe, en attribuant aux hommes la déforestation de nouvelles terres cultivables et aux femmes l’entretien de ces cultures de marché. En outre, les relations entre hommes et femmes sont altérées par le peu de familiarité des populations locales avec la gestion et l’usage optimal de l’argent. Les Dongria sont entrés dans la dynamique du marché et la gestion de l’argent familial depuis moins de trente ans, de sorte que les cas d’exploitation et de mauvaise gestion augmentent. L’un des aspects de cette mauvaise gestion des ressources financières ayant affecté la vie des Dongria est l’abus de boissons alcoolisées (kalu), aussi bien chez les femmes que les hommes, et plus encore chez les hommes13. La différence de genre entre les Dongria a ainsi été redéfinie. Les femmes ont été investies dans de nouvelles activités, tâches et responsabilités, jusqu’alors inexistantes ou réalisées par des hommes. Elles ont été insérées dans la logique du marché, leur corps et leur rôle social placés en contact direct avec des intermédiaires souvent corrompus et cupides.

Résistances et alternatives

Cependant, cette population ne reste ni statique ni dans un état passif d’acceptation des changements de système. En dehors de la forme d’opposition frontale et de la victoire historique contre la société minière Vedanta14, la population locale s’organise de plus en plus souvent en groupes d’autogestion et de défense de leur souveraineté, en particulier alimentaire. Pour ce faire, la prêtresse de la communauté Kaderaguma, Desara Kadraka, a été désignée en 2017 « gardienne des semences », lors du lancement d’un processus de conservation et de récupération des semences indigènes traditionnelles, en particulier, de la quarantaine d’espèces de mil pratiquement disparues15.

Notre étude a montré comment l’ordre politique et économique actuel en Inde, à travers ses politiques publiques locales, a opéré des transformations multiples qui ont affecté les communautés dongria aux niveaux territorial, social, sanitaire et de genre. Parmi les impacts environnementaux et sociaux de ces politiques figurent la perte de biodiversité, la déforestation, la dégradation des sols, la perte de territoires sacrés et surtout de l’autosuffisance, l’abus d’alcool, les problèmes de santé découlant d’un régime alimentaire appauvri, les changements profonds dans la division du travail entre hommes et femmes, avec une plus grande exploitation des femmes. Cependant, ces impacts peuvent, selon nous, être atténués. Grâce à un soutien à la communauté locale, à un examen critique des projets de développement du gouvernement et à une pression sur les institutions locales, des mécanismes de récupération culturelle et de réparation de l’environnement peuvent être activés.

Traduit de l’espagnol par Michèle Collin

1 Particularly vulnerable tribal group (remplaçant primitive tribal group) : classification gouvernementale des peuples de l’Inde créée pour faciliter la mise en lumière des conditions de vie de certaines communautés souffrant de niveaux de développement particulièrement bas.

2 En hindi, « premiers habitants ».

3 Frankel, F., India’s political economy 1947-2004: the gradual revolution. New Delhi, Oxford University Press, 2005.

4 Ils se réfèrent à Niyam Raja comme ravitailleur et gardien des forêts. Avec Niyam Raja, la divinité la plus importante est Dharani Penu, la déesse de la terre, qui contrôle tout le cycle de plantation et de récolte. Dharani Penu doit être vénérée avant et après la saison agricole.

5 Jena, M. K., et al., Forest tribes of Orissa: the Dongria Kondh. New Delhi. D. K. Printworld, vol. 1, 2005.

6 La forte opposition des communautés dongria et d’autres acteurs nationaux et internationaux a permis l’interruption du projet minier dans cette zone. Cependant, Vedanta Industries construit actuellement la même structure à Sambalpur, également territoire des différents groupes adivasi d’Odisha.

7 Padel, F., Sacrificing people: invasions of a tribal landscape. New Delhi, Orient Black-Swan Private Limited, 2004.

8 Rao, T. et al., Conservation cum Development plan (CCD) for the particularly vulnerable tribal groups (PVTGs). 12th plan period 2012-2013 to 2016-2017. Bhubaneswar, Dongria Kondh Development Agency, SC-STRTI, 2012.

9 Conklin, H., “An ethnoecological approach to shifting agricultura”. In A. P. Vayda (ed.), Environment and cultural behaviour. New York, Academic Press, 1969 ; Guha, R., “Fighting for the forest: state forestry and social change in tribal India”. In U. Baxi y O. Mendelsohn (eds.), The rights of subordinated peoples. New Delhi, Oxford University Press, 1994.

10 Hati, K. M., et al., « Changes in soil physical properties and organic carbon status at the topsoil horizon of a vertisol of central India after 28 years of continuous cropping, fertilization and manuring », Agriculture, Ecosystems & Environment, vol. 119, 2007.

11 Nanda, S. y Dhar, R.N., « A study on nutritional status of adolescent girls of Dongria Kondh tribe », International Journal Of Community Medicine And Public Health, 4(5), pp.1573-1576, 2017. Il y a une nette augmentation de l’anémie chez les femmes enceintes et les enfants, des gastrites chez les personnes âgées et un manque de vitamine E dans l’ensemble de la population.

12 Rao, T., Preparation & development of a detailed project repot with detailed action plan for Dongria Kondh (PVTGs), for the plan period 2013-2023, 2012. DKDA micro project.

13 Ces dernières années, ce chiffre commence à être lié aux caractéristiques démographiques. Si le nombre moyen de femmes et d’hommes en Inde est de 97 femmes pour 100 hommes, le taux chez les Dongria est de 107 femmes pour 100 hommes (SCSTRTI, The Kandha of Orisha. Their socio-cultural life and development. Bhubaneswar, Scheduled Castes & Scheduled Tribes Research and Training Institute, 2016).

14 Le 20 août 2010, le gouvernement indien refuse la mine de bauxite de la société anglaise Vedanta dans les collines de Niyamgiri, ce qui est considéré comme une victoire historique pour les droits des peuples indigènes, les Dongria Kondh.

15 Lors d’une de ces réunions, le kodo, une espèce de mil, a été sauvée, alors qu’elle avait disparu depuis quarante ans. Elle contient beaucoup de fibres et de calories et est idéale pour les diabétiques.

Federica Giunta

Anthropologue de l’environnement, diplômée de La Sapienza de Rome, chercheuse à la Clínica Ambiental-Acción et au Laboratorio de Activismo Social, en Équateur.