Qui sont 
les « victimes » du quartier La Chapelle ?

 

Les données statistiques françaises montrent sans ambiguïté que les violences contre les femmes sont majoritairement commises par des proches dans la sphère privée. Pourtant, un dispositif complexe de contrôle spatial de genre tend à convaincre les femmes que les espaces extérieurs sont risqués, et parallèlement conforte les hommes dans leur sentiment que ces mêmes espaces sont « naturellement » les leurs, alors qu’ils y courent plus de risques d’une atteinte à leur intégrité physique (Deschamps, 2011).

Le pic de médiatisation dont a fait l’objet La Chapelle à Paris au printemps 2017 doit s’interpréter dans le cadre de cette « police du genre ». Le 18 mai 2017, « les femmes » de ce quartier, « leurs ami(e)s, compagnons, maris, pères, enfants et voisins des 10e et 18e arrondissements » lancent une pétition qui fera grand bruit. Elle alerte les pouvoirs publics sur des violences sexistes qui entravent l’usage libre et égal des espaces publics. Titrée « Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris » et soutenue par les associations « SOS La Chapelle » et « Demain La Chapelle », cette pétition a recueilli 19 873 signatures. En être signataire ne requérait ni d’être une femme ni d’habiter le quartier.

La Chapelle 1 : 
un agenda politique caché

En 2012, la mairie de Paris a mis en place deux Zones de Sécurité Prioritaire (ZSP) : la première entre les métros Barbès et Château-Rouge, la seconde entre Flandres et Stalingrad. Ces ZSP prennent en étau La Chapelle, tout en l’excluant. Elles ont eu pour effet un déplacement de commerces informels vers les alentours du métro aérien. Avec un temps de retard, des choix municipaux peuvent expliquer la séquence du printemps 2017. Un opportunisme politique a également été nécessaire pour mettre le feu aux poudres.

Partant du moteur de recherche Europresse, mon propos se fonde ici sur une recension des articles parus entre le 1er mai et le 29 septembre 2017 dans les quotidiens et hebdomadaires français. Manifestation explicite d’un buzz, des 38 occurrences pertinentes sélectionnées, 21 d’entre elles sont datées de mai 2017 (toutes à partir du 18 mai), 12 de juin (dont 9 avant le 16 juin), 1 de juillet, 1 du mois d’août et 3 du mois de septembre. Dès l’automne 2016 et en 2017, je me suis par ailleurs rendue à plusieurs reprises au Centre de premier accueil pour migrants et demandeurs d’asile du boulevard Ney, la « bulle », structure provisoire visible depuis le périphérique. Mais près de 1,5 kilomètre sépare ce centre, situé Porte de la Chapelle, du métro la Chapelle d’où part la pétition, et non pas « quelques dizaines de mètres », comme l’a prétendu Pierre Liscia, élu d’arrondissement (HuffPost.fr, 22 mai 2017), pour suggérer d’étranges liens de cause à effet. Cette causalité implicite est encore renforcée quand il date le début du problème des six derniers mois (ce qui coïncide avec l’ouverture de la bulle), alors que les premiers articles (Aujourd’hui en France du 18 mai 2017 ; Le Parisien du 19 mai 2017, entre autres) parlent de tensions qui se seraient installées « depuis plus d’un an », et que la maire de Paris dit avoir « identifié cette problématique depuis plusieurs semaines » (L’Obs.fr, 19 mai). Le pic de la médiatisation se situe entre l’élection d’Emmanuel Macron et les élections législatives en France. On saisit au fil des articles que celles et ceux qui s’expriment ont des intérêts électoraux locaux…

La Chapelle 2 : 
des prénoms féminins et français très bavards

Les tribunes laissées à des personnalités relèvent explicitement de la presse d’opinion : Céline Pina, ancienne élue présentée comme experte, dit que « l’envahissement et l’occupation des espaces publics par des hommes jeunes, désœuvrés, migrants ou clandestins font peser sur les femmes une chape de plomb » (LeFigaro.fr, 24 mai) ; la metteuse en scène Myriam Marzouki (LeMonde.fr, 14 juin) met l’affaire de La Chapelle dans le sillage de celles dite du « café de Sevran » et de la nuit de la Saint Sylvestre à Cologne, pour épingler Élisabeth Badinter (LePoint.fr, 1er juin) lorsque cette dernière prétend que les femmes ne peuvent plus « mettre une jupe dans certains quartiers » ; Élisabeth Levy (LeFigaro.fr, 16 juin), prétend que « les femmes sont en première ligne du choix de civilisation » et évoque un déni de la gauche qui noierait « le poisson » en se référant à des « manquements collectifs » ; le texte signé par des universitaires encourage à ne pas créer une législation stigmatisante pour certaines populations seulement (Libération, 26 septembre). La majorité des autres articles, plus « objectifs » en apparence seulement, sont ponctués d’avis de politiques, de chercheuses et chercheurs (L’Express.fr du 22 mai ; OuestFrance.fr du 24 mai ; LePoint.fr du 1er juin…), de résidents ou de résidentes, de commerçants ou de commerçantes de La Chapelle-Pajol.

D’après Le Parisien du 19 mai, le quartier aurait « totalement changé de physionomie » par la faute de « groupes de dizaines d’hommes seuls, vendeurs à la sauvette, dealers, migrants et passeurs » qui tiendraient « les rues » et harcèleraient « les femmes ». Dans l’immense majorité des articles, seules des femmes sont interrogées pour authentifier un quotidien. Celles que nous pourrions appeler « les femmes à prénom » sont d’abord exclusivement des femmes inquiètes, avant que d’autres les rejoignent pour les contredire et affirmer qu’il n’y a pas de problème spécifique à La Chapelle (entre autres France24.fr, 24 mai ou HuffPost.fr, 25 mai). Et avant encore que les unes soient mises en concurrence avec les autres, les premières regrettant, telle Sandrine (Le Monde, 25 mai), une des pétitionnaires, que ce soit « la double peine. On est harcelées dans la rue et insultées sur les réseaux sociaux ». Ou que les membres de « SOS La Chapelle » se disent « harcelés par les pro-migrants », et « dégoûtés par certaines récupérations politiques » (Figaro.fr, 31 mai).

La Chapelle 3 : 
des prénoms masculins racialisés et divisés

Apparaissent malgré tout de rares « hommes à prénom » : ainsi Mourad (Le Figaro, 20 mai) décrit les craintes éprouvées par sa compagne lorsqu’elle rentre tard. Les consonances arabes du prénom choisi (comme les consonances étrangères de l’immense majorité des hommes appelés à s’exprimer dans cette séquence médiatique) s’opposent aux prénoms chrétiens des femmes. Les « bons » arabes ou musulmans, qui manifestent leur adhésion à la vision française d’un certain rapport entre hommes et femmes, sont opposés aux « mauvais » arabes ou musulmans, qui ne partageraient pas ces valeurs et ne gagnent presque jamais le droit de prendre prénom, sont « les migrants » dans la plupart des articles, ou encore des « agresseurs sans papier » (Atlantico.fr, 20 mai).

Au sortir de la lecture fastidieuse de cette presse, un flagrant délit d’opinion frappe, fondé sur l’incapacité à accorder une valeur égale à l’ensemble des propos et à dépasser les mises en opposition. Cette lacune fait écho à deux appréhensions divergentes des rapports sociaux : une interprétation en termes de domination unilatérale, telle que l’envisage Pierre Bourdieu – ici une domination des hommes sur les femmes ou des personnes anciennement installées sur d’autres, plus récemment arrivées – versus une approche en termes de rapports de pouvoir, telle qu’y encourage Michel Foucault – où, même en qualité et quantité inégales, chacun et chacune détient une marge de manœuvre et d’action. Or la rue, à l’inverse de la plupart des autres espaces, n’implique pas de rapports hiérarchiques explicites entre les personnes qui s’y croisent. Ce qui fait pouvoir n’y est pas lié au statut ou à la fonction.

Foules urbaines contre foules disséminées

Au travers de la bataille des prénoms se joue une guerre moins nommée, dans laquelle n’est pas nouvel arrivant de La Chapelle qui l’on croit. Les photos des journaux sont significatives : ceux qui sont accusés d’émettre des injures à caractère sexiste sont sans cesse montrés, systématiquement la peau mate ou noire, occasionnellement accompagnés de femmes en niqab (Atlantico.fr, 20 mai). Conséquence des politiques de nettoyage qui l’enserrent, la Chapelle est devenue une terre de repli pour des activités illicites : de nouveaux occupants se dessinent, qui occasionnent des rassemblements massifs et statiques d’hommes sur la voie publique, silencieux dans la presse mais visibles dans les illustrations. Une autre population n’est ni dite ni donnée à voir, dont les femmes lasses ont pu être l’instrument : les jeunes propriétaires d’un quartier en proie au renouvellement urbain et dont les prix de l’immobilier restent parmi les plus abordables de la capitale. Ainsi, la médiatisation du printemps 2017 est aussi le fruit des intérêts divergents de groupes en coprésence, entre volonté de certains et certaines de faire gagner de la valeur économique à leurs biens, et résistance des autres à être pointés comme populations soudain indésirables et dangereuses.

Dans ce qui se manifeste sous forme de conflit, il y a divorce entre des personnes qui font groupes dans la rue et se l’approprient (des hommes, tous supposés sexistes), et des individus isolés dans les espaces publics mais qui vivent le plus gros de leur relation de sociabilité dans des espaces privés ou professionnels (des femmes, quelle que soit la position qu’elles défendent dans la controverse de la Chapelle, et quelques-uns de leurs proches). À y regarder de plus près, ce sont deux formes de foules qui s’affrontent : une foule physique d’hommes, installée dans des espaces publics parisiens (mais sans accès aux médias) ; une foule de femmes qui, par médias interposés, sur des réseaux sociaux ou via des applications (mais hors des rues), égrainent leurs expériences. Dans la première des foules, il peut y avoir encouragement par la masse et la réassurance des pairs à avoir des attitudes inappropriées vis-à-vis des personnes seules qui croisent son chemin : les proies peuvent être des deux sexes. Lorsque cette première foule se disloque, il est peu probable que chacun de ses membres pris séparément continue à se sentir autorisé à l’affrontement. Malgré tout, elle indispose d’autant les élus municipaux, qu’à s’approprier des trottoirs, elle fait perdre aux espaces leur qualité strictement publique, accessible sans distinction (Joseph, 1984). En faisant corps, la masse des hommes rompt avec « l’idéologie citoyenniste, dont l’espace public serait à la fois la salle de cour et le laboratoire » (Delgado, 2016).

L’autre foule n’a pas de lieu physique où se donner à voir, c’est une foule médiatique et virtuelle. Il y a Caroline de Haas, candidate sous étiquette EELV et jouant de son appartenance à « Osez le féminisme », qui intervient à diverses reprises, d’abord pour dire que « 100 % des femmes se sont déjà fait harceler dans les transports en commun » (Le Figaro, 20 mai) puis pour proposer comme solution d’élargir les trottoirs (plusieurs occurrences), ce qui sera moqué, approuvé ou nuancé dans des articles ultérieurs. Viennent aussi des extraits d’entretiens avec les fondatrices de deux applications numériques. Alma Guirao, présentée comme résidente du 18e arrondissement (Le Figaro, 24 mai), créatrice de « HandsAway », application pour téléphone mobile spécialisée dans le signalement de harcèlement et que 8 000 personnes ont téléchargé, précise : « À la Chapelle, notre application ne recense pas forcément plus d’agressions que dans d’autres quartiers ». Elle est citée à nouveau une semaine plus tard, en même temps qu’Anaïs Bourdet, créatrice en 2012 du Tumblr « Paye ta Shnek », qui permet aux femmes de faire part d’agissements dégradants dans la rue (LePoint.fr, 1er juin). Cette dernière affirme également que les témoignages viennent de tous les quartiers et parle de la « banalité du sexisme ». Les deux femmes éloignent donc le focus de La Chapelle, mais elles continuent d’associer les dangers aux espaces publics, contribuant au maintien de la « police de genre » énoncée en introduction.

Départiculariser le sexisme de la Chapelle

Le contexte des législatives explique que des candidats locaux aient vu dans les tensions de La Chapelle une aubaine pour asseoir leurs plaidoyers de campagne. Pierre Liscia, soutien et suppléant de Babeth de Rozières pour Les Républicains, reconnaîtra même avoir personnellement alerté Le Parisien mi-mai 2017, après que l’association SOS La Chapelle l’a prévenu « que la situation se dégradait » (L’Obs.fr, 30 mai). Mais très vite, des personnalités politiques d’envergure nationale s’invitent dans les colonnes des journaux, au premier rang desquelles Marlène Schiappa. La nouvelle secrétaire d’État à l’égalité entre les hommes et les femmes est d’autant plus facilement convoquée qu’elle vient juste de publier un livre sur le viol. Le Figaro (24 mai) lui ouvre ses pages : le livre évoquerait « le déni de ce qui s’est passé à Cologne au nom de l’antiracisme ». Se référant à la Chapelle, la secrétaire d’État précise malgré tout « que le harcèlement de rue existe dans l’ensemble de la France […] et l’immense majorité des agressions et des viols a lieu dans le cadre intrafamilial ». Elle est reprise dans la presse quand elle désigne « la lutte contre le harcèlement de rue » comme étant « une priorité de l’action qu’elle mènera » (Ouest France, 24 mai). Elle est aussi clouée au pilori lorsqu’elle crée un « bad buzz » (OuestFrance.fr, 14 juin) dans le buzz, après avoir, via son compte twitter, « mis en scène sa traversée intrépide du quartier La Chapelle-Pajol » (Marianne.fr, 13 juin) à la tombée de la nuit et en robe.

La publicisation de La Chapelle au printemps 2017 n’aura pas réussi à dépasser des tensions entre plusieurs formes d’idéologies visant également à accroître les possibilités d’agir de différentes populations : des femmes au teint clair ou non, aisées ou non, contre des hommes à la peau mate ou brune et que leurs vêtements disent pauvres. Elles et ils sont les victimes d’instrumentalisations qui les dépassent et leur échappent.

La mondialisation du western de genre

In fine, de La Chapelle aux foules virtuelles, aux bureaux avec ou sans dorures, à la chambre à coucher, les buzz médiatiques spectaculaires, en montant les unes contre les uns, en caricaturant aussi bien la plupart des unes et la plupart des uns, n’aident pas aux dialogues et interactions apaisées entre femmes et hommes. Provoquant potentiellement des crises de judicardite aiguës mais mal adaptées, ainsi qu’un surenchérissement des peines, ils n’aident pas non plus le traitement serein par la justice des agressions sexuelles et des viols. En l’occurrence, le rappel, dans nombre d’articles, que beaucoup de plaintes portées en justice ne se soldent pas par une reconnaissance du préjudice enduré par les femmes les encourage implicitement à ne pas saisir les tribunaux, comme si les femmes et les atteintes spécifiques qu’elles subissent n’étaient pas un sujet de droit, encourageant ainsi un traitement de la question qui évacue un des piliers de la démocratie, tout en faisant fi de la présomption d’innocence. À ce stade, l’absence de solution crédible proposée par les experts et les expertes qui ont voix au chapitre saute aux yeux. Mais si c’est la question de la preuve qui fait parfois défaut, ne peut-on encourager une définition plus large par les tribunaux de ce qui est admis comme preuve recevable ? Cet élargissement, par exemple en admettant diverses formes d’enregistrement pirate actuellement rejetées, aurait une portée au-delà des crimes et délits sexistes. Bien sûr, cette piste ne ferait pas par magie disparaître l’ensemble de ces crimes et délits, mais certains hommes trop insistants y réfléchiraient peut-être à deux fois. En tout cas, une solution qui revalorise la possibilité du recours à la justice cesserait d’enfermer l’ensemble des femmes dans une case victimaire globale, où une plainte hors sol vaut empowerment au rabais : celles qui subissent harcèlement, agressions ou viols n’apparaîtraient plus comme victimes ontologiques, mais comme victimes de faits précis, dans un cadre précis. L’ensemble des femmes seraient tirées hors de l’infantilisme où nombre d’emballements médiatiques les confinent, d’autant plus depuis les révélations de « l’affaire » Weinstein à l’automne 2017.

Références citées

Deschamps C., 2011 : « Deux usages, deux médiatisations : un dispositif. L’espace public de femmes prostituées et de femmes multidisciplinaires », Pensée plurielle, no 27, p. 59-73

Delgado M., 2017 : L’espace public comme idéologie, Éditions CMDE

 

Catherine Deschamps

Maître de conférence en anthropologie et sociologie urbaines à l’École nationale supérieure d’Architecture de Paris Val de Seine. Elle travaille notamment sur le genre dans l’espace public, sur l’actualité des questions sexuelles et sur le VIH. Parmi ses publications significatives : Christophe Broqua et Catherine Deschamps (dir.), L’échange économico-sexuel, Paris, Éditions de l’EHESS.