Sri Lanka : Conflits socio-environnementaux et projets de développement

Regard sur le Sri Lanka

Le Sri Lanka, qui compte 20 millions d’habitants, connaît une croissance économique rapide due à la fin de la guerre civile en 2009, à l’augmentation de la production agricole et du tourisme ainsi qu’aux investissements de l’État. Le rôle des donateurs internationaux dans la reconstruction d’après-guerre et le développement des infrastructures a également été important. Bien que le taux de pauvreté ait considérablement diminué, passant de 22,7 % à 6,1 % entre 2002 et 2013, le Sri Lanka reste un « pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure », qui doit faire face à de grandes disparités entre les régions et les groupes sociaux1. Conseillé par les Institutions financières internationales (IFI) dans les années 1980, le gouvernement a mis en œuvre des politiques néolibérales, encouragé les investissements étrangers et créé des zones franches. Au cours de cette période, le tourisme, la fabrication textile et les services financiers ont remplacé les exportations agricoles comme principales sources de devises du gouvernement. Cependant, les plantations intensives jouent toujours un rôle vital dans l’économie locale et contribuent de manière significative aux recettes d’exportation. En dépit des politiques néolibérales, il n’y a jamais eu d’inversion de la domination de l’État sur le marché. Au contraire, le programme d’ouverture au marché a coïncidé avec une expansion de l’État, et ceci, grâce à de vastes plans de développement rural, tels le projet Mahaweli.

Actuellement, la politique de « développement national » cherche à provoquer des effets de croissance par le développement des infrastructures, de l’agriculture intensive, du tourisme et de l’énergie. Ce programme a effectivement entraîné une croissance du PIB, mais aussi une série de conflits entre les opérateurs de ces politiques et les communautés locales impactées par leurs effets négatifs. C’est un schéma qui se retrouve également dans de nombreux pays du monde2.

Panorama des conflits socio-environnementaux

Dans l’Atlas de la justice environnementale (EJAtlas3), les cas de conflits sont classés par causes de conflits et par type. Chacun appartient exclusivement à l’une des dix causes (classées en catégories) principales, mais peut correspondre à différents types. Cette catégorisation met en évidence les principales activités économiques génératrices de conflits. Le tableau 1 ci-contre présente ces types de conflits, le nombre de conflits correspondant à chaque type et les activités spécifiques qui les provoquent.

Dans le tableau 2 sont présentées les sources des conflits de manière plus détaillée. L’acquisition de terres traditionnelles et la déforestation apparaissent avec une grande fréquence, car elles induisent, outre le fait d’être la cause principale (catégorie), d’autres effets comme l’accaparement des terres et leur changement d’affectation.

L’implantation d’installations touristiques est également une cause fréquente de conflits. Ceux-ci ne sont pas directement liés aux complexes touristiques en tant que tels, mais à la confiscation des terres induite par ces installations. En général, les conflits les plus représentés sont ceux liés à l’acquisition de terrains et aux constructions, notamment, d’infrastructures. Fait intéressant, les luttes liées à l’exploitation minière concernent également, et par ricochet, le secteur de la construction, car les matériaux extraits (sable, gravier et pierre) le sont pour la construction. Il en est de même avec les conflits dans le secteur de l’industrie : l’un des cas signalés concerne une usine de production de ciment et ses impacts négatifs. Les plantations d’agriculture intensive sont également un facteur important de confrontation, comme les installations industrielles, la gestion de l’eau et des déchets. La prédominance des conflits liés à la déforestation [tableau 2] ou ayant lieu dans les zones rurales montre que les frontières définissant la notion de « produits de base » se sont élargies aux matériaux de construction, dont le besoin croissant se fait sentir pour nourrir l’économie du Sri Lanka.

Les forêts sont décimées par les plantations de cultures de rapport, ainsi que par l’extraction des ressources minérales naturelles nécessaires à la construction. Tout ceci résulte de politiques de développement local et reflète le colonialisme interne attaché à l’économie mondialisée. D’un côté, la classe moyenne urbaine émergente du Sri Lanka exige des maisons de luxe, des centres de loisirs, des cosmétiques et une production énergétique croissante. De l’autre, le thé et le caoutchouc des plantations à l’origine de conflits sont destinés à l’exportation. Enfin, la construction de ports et autres installations vise principalement à améliorer les capacités d’import/export et à attirer les investissements étrangers directs, plutôt que d’améliorer les moyens de subsistance des communautés locales.

Les acteurs

Dans tous les cas de conflits, une institution gouvernementale est à la source du projet : elle le promeut, le sponsorise ou le réglemente. Les institutions financières internationales sont également impliquées : la Banque asiatique de développement, dans trois conflits liés à la construction d’infrastructures et la Banque mondiale, dans deux cas d’accaparement de terres. On assiste aussi à un basculement de l’aide des pays occidentaux aux pays non occidentaux : dans huit cas de conflits, on observe que les projets bénéficient de la participation d’entreprises et d’institutions chinoises, japonaises, iraniennes, coréennes et indiennes. Les entreprises sri-lankaises représentent, quant à elles, la moitié des incidents, sur de plus petits projets. L’armée continue de jouer un rôle dans les conflits en tant qu’investisseur et administrateur de plantations. Elle pratique la dépossession des terres, preuve que la militarisation est en marche, même si la guerre est officiellement terminée.

Les impacts

Les principaux impacts de ces projets controversés sont la perte de terres et de biodiversité, la déforestation et les changements environnementaux qui en résultent. Le développement des activités économiques provoque la pollution de l’environnement, entraîne des conséquences néfastes et détruit les écosystèmes et bassins hydrographiques. L’expropriation des terres des communautés est la conséquence néfaste de l’implantation de complexes touristiques, de la construction de routes, d’infrastructures de production d’énergie, ainsi que de l’installation de plantations d’agriculture intensive. L’accès à la terre permet en effet aux populations de bénéficier de moyens de subsistance, de nourriture, d’emplois et d’autres services, tels que le bois ou l’eau, usages communs qui sont souvent contestés. L’accès à la terre représentait l’un des thèmes centraux de la guerre civile et demeure au centre des épisodes de dépossession liés aux projets de développement.

Les dommages causés aux sources d’eau potable, aux systèmes d’irrigation et aux terres agricoles sont aussi le résultat de projets de tourisme et de plantations, ainsi que de l’extraction de sable, de carrières, d’activités industrielles et de construction de barrages et de centrales électriques. Les plantations intensives sont également nuisibles par leur utilisation de pesticides qui affectent la qualité de l’eau.

La résistance

Les organisations environnementales locales, souvent en association avec des professionnels et des membres de la communauté scientifique, ont joué un rôle actif dans la lutte contre les impacts négatifs mentionnés dans vingt-cinq des vingt-six cas. Le mouvement écologiste associe également des personnes issues des communautés impactées, principalement des agriculteurs et des pêcheurs, hommes et femmes, vivant dans des zones rurales ou semi-rurales. Souvent, les personnes directement touchées créent d’abord des comités locaux ad hoc, qui agrègent ensuite les organisations environnementales. On note également la participation de groupes religieux aux mobilisations (dans sept cas). Contrairement aux autres, les communautés indigènes ou les minorités ethniques ne revendiquent aucun droit en tant que tel.

Les formes de mobilisation sont principalement non violentes. En particulier, les moyens juridiques sont largement mobilisés. Elles s’ajoutent aux objections du public lors des évaluations d’impact sur l’environnement. Les organisations de justice environnementale (EJO, pour son acronyme en anglais) participent également à la diffusion de campagnes publiques locales qui s’appuient sur des investigations communautaires et participatives, dans le but de sensibiliser les communautés locales, mais aussi d’accroître leur information et leur connaissance des sujets, de manière à renforcer leur participation effective au processus de prise de décision. Ceci dit, l’intensité des conflits au Sri Lanka est faible ou moyenne. Un seul cas est considéré de « de haute intensité » : une manifestation au cours de laquelle l’armée a tué trois personnes. L’intensité relativement faible des affrontements peut s’expliquer par la lassitude de la violence après la guerre civile, mais aussi, par un contexte d’oppression et de musellement de la liberté d’expression. Ce n’est qu’en 2015 que le nouveau président a aboli la surveillance et la censure des médias et des organisations de la société civile4. Cela peut avoir affecté l’émergence et l’expression de conflits sociaux.

Les groupes les plus mobilisés et mobilisateurs sont généralement ceux attachés à la défense de la nature vierge. Les mobilisations n’ont cependant pas pour seul objectif de protéger la nature, mais également, de défendre les moyens de subsistance que les ressources naturelles fournissent aux communautés locales. Ils interrogent donc la répartition inégale des biens écologiques à l’origine du prétendu développement ainsi que les impacts négatifs dudit développement sur les écosystèmes et, par conséquent, sur les populations. Les communautés locales et les organismes de justice environnementale constatent que toujours, au moins une des procédures environnementales locales obligatoires a été violée par les contractants, en particulier lors des consultations publiques tenues pendant le processus d’attribution des marchés publics. Les communautés impactées ne sont pas informées de leurs droits quant aux transactions foncières, elles sont exclues des négociations et ne reçoivent aucune compensation pour restaurer leurs conditions de vie d’origine. Pour ces raisons, les organismes de justice environnementale locaux demandent conjointement et une nouvelle législation et l’application des réglementations existantes.

Les limites de la justice environnementale

Quatre dénouements d’affaires peuvent être qualifiés de réussites en termes de justice environnementale. Dix autres contentieux peuvent être considérés comme « peu sûrs », car les projets à l’origine des conflits ont été juste stoppés. Ainsi, la réalisation de la justice environnementale est souvent douteuse, car des projets sont temporairement arrêtés ou mis en œuvre dans un domaine qui emporte des conséquences néfastes pour d’autres. En outre, lorsque les projets sont effectivement arrêtés, ils peuvent déjà avoir causé des impacts environnementaux de long terme. Une justice environnementale ne peut être considérée comme accomplie que si elle a pu réaliser une répartition équitable des coûts et bénéfices des projets de développement parmi la population, et que si leurs impacts négatifs sur l’environnement et les populations sont véritablement pris en compte et évités.

Enfin, la véritable justice environnementale requiert également la participation des communautés marginalisées à la prise de décision et la reconnaissance politique de leurs différentes capacités, conceptions du monde et approches du développement. Au Sri Lanka, la pure compensation des impacts négatifs des projets ne suffit pas face aux nombreux dommages environnementaux. En réalité, la participation des communautés locales à la prise de décisions est faible, le gouvernement ne reconnaît pas les différents modèles de développement dont elles sont porteuses, mais se concentre sur un modèle unique : les investissements directs étrangers, l’industrialisation et le tourisme de masse.

Traduit de l’espagnol par Priscilla De Roo

1 Banque Mondial, Rapport annuel 2017.

2 Joan Martinez-Alier, L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Trad. d’André Verkaeren, Institut Veblen/Les Petits Matins, Paris, 2014.

3 L’Atlas de la justice environnementale (EJAtlas) documente et répertorie les conflits sociaux nés autour des questions environnementales. Partout dans le monde, les communautés luttent pour défendre leurs terres, leur air, leur eau, leurs forêts et leurs moyens de subsistance contre des projets destructeurs et des activités extractives à fortes incidences environnementales et sociales : mines, barrages, fracturation, torchage du gaz, incinérateurs, etc. L’EJ Atlas rassemble les histoires de ces communautés qui luttent pour la justice environnementale à travers le monde. Il est dirigé par Leah Temper et Joan Martinez Alier et coordonné par Daniela Del Bene, de l’Institut de ciència i tecnologia ambientals (ICTA) de l’Universitat Autonoma de Barcelona. Environmental Justice Atlas, https://ejatlas.org

4 Human Rights Watch, World Report 2016, « Sri Lanka », www.hrw.org/world-report/2016/country-chapters/sri-lanka.

Paola Bianca Camisani

Chercheuse associée à la School of Oriental and African Studies, université de Londres, et chercheuse indépendante. Collaboratrice à l’Atlas de la justice environnementale (EJAtlas).