12 mai 2019
LA TRAJECTOIRE D’UN POUVOIR DE FAIT

Le mouvement social ne faiblit pas malgré le ramadhan, la chaleur et la fatigue. Les manifestants étaient nombreux le vendredi 4 mai 2019 à investir activement les espace publics à partir de 14h dans toutes les villes d’Algérie. Le mouvement social s’inscrit dans la régularité, la profondeur et la durée. Les frustrations et les humiliations subies par la population depuis plus de 57 ans, semblent opérer un marquage social profond : «  je n’arrêterai pas de manifester avant de payer mes dettes et de donner à mes enfants le pays libre et la vie décente que je rêvais » (repris sur FaceBook). Une manière dire sa détermination à résister à toute situation pour accéder au changement social tant souhaité au profit de ses enfants. Après plus de deux mois et demi d’appropriation de l’espace public, la population observe à la fois les règlements de compte entre les différentes franges du pouvoir militaire, se retrouvant dès lors dans un face à face avec l’institution militaire devenue hégémonique dans le champ politique. .

La lutte visible des clans du pouvoir

Les signes de transformation les plus tangibles depuis trois semaines, ont trait à la confrontation de plus en plus prononcée et explicite entre les manifestants et le chef d’état major de l’armée nationale populaire, Gaïd Salah. Il devient la première cible des manifestants. Les slogans en témoignent : «  Gaïd Salah, dégage ! » ; ou encore : « Un État civil et non militaire ». Ayant toujours agi à l’ombre, tout en étant le maître d’œuvre depuis l’indépendance algérienne (juillet 1962) dans la fabrication de tous les présidents algériens, depuis Ahmed BenBella (1962) jusqu’à Abdelaziz Bouteflika (1999), les responsables de l’armée algérienne, par la médiation de leur chef d’état major, n’hésitent plus depuis le 2 avril 2019, (date de destitution du président Bouteflika) à s’impliquer directement dans le fonctionnement du politique.

Désigné par la constitution pour une durée de 3 mois, le président intérimaire Bensalah n’a aucune envergure politique. Il a toujours été le fidèle serviteur de Bouteflika. Le gouvernement n’apparait plus sur la scène sociale, devenant « clandestin ». Il est en effet interdit de sortie dans les villes par la population. Elle s’oppose de façon radicale à la présence des ministres. Elle n’hésite pas à leur bloquer la route, pour les contraindre à retourner dans leurs bureaux d’Alger. L’effacement des acteurs politiques non reconnus par la population, a mis au premier plan le chef d’état major de l’armée. Il va donc s’accaparer le pouvoir réel. Il dicte ses orientations à l’ensemble de la société et aux institutions. Il préconise  aux responsables de la justice d’accélérer l’étude des dossiers de corruption, visant ce qu’il appelle la « bande » de Bouteflika. Il écroue en prison son frère Saïd, l’ancien conseiller spécial du président et les deux importants responsables des renseignements, en l’occurrence Mohamed Mediene et Bachir Tartag, poursuivis tous les trois pour « complot contre l’autorité de l’Etat et de l’armée ». La corruption devient la justification politique majeure pour réduire les logiques d’action du clan ennemi, représenté ici par les alliés de Bouteflika. La « justice » aux abois, sans Etat de droit, s’inscrit plus dans l’élimination de l’Autre que dans la quête sereine de la vérité sur les actes commis par les uns et par les autres. La force redonne sens au pouvoir appartenant au chef d’état major Gaïd Salah de l’armée qui nomme ses hommes de confiance à des postes de responsabilité, coordonne l’ensemble des structures militaires, y compris les services de renseignement qui ont été un véritable territoire autonome. Rien ne permet de penser à une évolution de la situation, quand on observe le retour à l’opacité dans le champ politique dominé par les multiples censures opérées par injonction sur la presse d’Etat sous-tutelle, les manipulations multiples et le refus de reconsidérer l’agenda politique prôné par le pouvoir. Même s’il évoque le dialogue, celui-ci doit rester dans les limites dictées par ce dernier ; autrement dit, il s’agit de rester enfermé dans la logique constitutionnelle qui doit permettre l’organisation des élections présidentielles le 4 juillet 2019, opportunité pour permettre le recyclage du pouvoir qui a toute latitude de fabriquer le président de son choix.

Refusant toute transition politique négociée, devant permettant l’émergence de nouveaux acteurs au sein du gouvernement, revendiquée depuis 12 semaines par les manifestants, Gaïd Salah s’accroche au « respect » de la constitution pourtant malmenée et violée antérieurement par le pouvoir. Il demande que les élections présidentielles se tiennent le plus tôt possible. Tous les observateurs politiques sont pourtant unanimes pour noter l’impossibilité matérielle et politique de la tenue de ces élections. Les prémisses de l’échec électoral peuvent déjà être relevées. Les magistrats ont publiquement indiqué qu’ils ne superviseront pas les élections. Certains maires bloquent la révision des listes électorales. Vouloir tenir les élections présidentielles coûte que coûte, sans le consentement d’aucun parti politique d’opposition, dans l’isolement le plus total, peut être caractérisé comme un forcing mené de façon aveugle et obstinée par le pouvoir pour se reproduire à l’identique. Les élections sont radicalement rejetées par la population qui crie de façon explicite son refus de toute nouvelle mascarade électorale.

La force prime sur le droit

Si la force prime sur le droit et le bon sens, il semble important d’opérer la jonction avec l’histoire du mouvement national durant la colonisation. En 1956, durant le congrès de la Soummam, Abane Ramdane, responsable politique du FLN réussit pour une très courte durée à imposer aux colonels de l’Armée de Libération Nationale, la primauté du politique sur le militaire. Cette orientation majeure s’est opérée au détriment du pouvoir militaire. Elle a permis à des acteurs politiques en l’occurrence Larbi BenMhidi, Abane Ramdane et Aït Ahmed, d’organiser de façon efficace la lutte de libération nationale. Mais très rapidement, la force brutale et sanglante va éclipser le politique, par l’assassinat le 27 décembre 1957 de Abane Ramdane assuré par les deux colonels les plus importants, Krim Belkacem et de Abdelhafid Boussouf (Ramdane, 2017).

Le système politique algérien a été accaparé par la force. Dès sa constitution en 1962 et son renforcement lors des cinq dernières décennies. Il s’agissait, ni plus ni moins que de procéder par l’élimination physique ou la mise à l’écart de celui qui était pourtant « frère » au moment de sa désignation politique par les responsables de l’armée, pour devenir « l’ennemi » à qui, il ne sera pas pardonné de transgresser les règles internes du pouvoir. Pour avoir évoqué le terme de « mafia politico- financière », Mohamed Boudiaf président d’Etat imposé par les responsables militaires en 1991, après les élections remportées par le Front Islamique de Salut (FIS), a été assassiné au milieu d’un discours dans la ville d’Annaba, le 29 juin 1992. On retiendra que le pouvoir algérien a toujours fonctionné au secret dans un entre soi clanique, alternant à la fois l’équilibre, les rivalités, les tensions et de façon extrême, l’éclatement entre les clans, comme c’est le cas aujourd’hui. L’invariant du pouvoir s’inscrit dans ce que Karima Lazali (2018) nomme le « fratricide » à l’origine des « alternances » claniques brutales et meurtrières permettant à un clan de l’emporter sur l’autre. Les responsables de l’institution militaire ont toujours été les acteurs principaux dans ce jeu interne et opaque, qui permet toutes les dérives et les détournements pour le maintien du système politique toujours en vigueur. La fabrication constante du politique par le haut, agissant dans une tour d’ivoire blindée, a interdit à la société de s’organiser de façon autonome. Elle était orpheline de contre-pouvoirs réels, crédibles et autonomes auxquels s’est substituée une fausse « société civile » contrôlée et corrompue par les différents pouvoirs. Elle était composée d’oligarques dociles capables d’obtenir aisément des prêts bancaires sur un simple coup de téléphone, et de s’accaparer les marchés octroyés par les différentes autorités locales avec l’accord de l’Etat-pouvoir. L’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) a été le défenseur absolu du pouvoir, toujours à ses côtés pour appuyer toutes ses décisions, marginalisant les ouvriers pourtant les premiers concernés par cette instance syndicale. Le responsable de l’UGTA a fait alliance, sans honneur et dans l’indignité la plus vile avec le patronat (Forum des Chefs d’entreprises) et le pouvoir pour clamer comme un seul homme, leur refus de tout changement. Enfin, le pouvoir a fait surgir dans la société, des associations faire-valoir, des partis fantômes sans base sociale, leur distribuant généreusement des subventions conséquentes. Leur seul objectif est soutenir les actions du régime politique ; à contrario d’autres associations sont marginalisées et confrontées à la lourdeur bureaucratique pour l’obtention de l’agrément, à la distanciation et au mépris des différents pouvoirs, quand elles osent, par intermittence, s’inscrire dans la contestation de certaines mesures prises par ces derniers. Ce cadrage sociopolitique est aujourd’hui remis en question par toute la population. Elle ne pouvait plus supporter le despotisme politique à l’origine de la privatisation de la Nation. « C’est moi, l’Algérie », affirmaient, avant le 22 février 2019, certains responsables politiques. Si pour une certaine élite en surplomb de la société, le mouvement social doit rapidement désigner ses représentants pour « négocier » avec le pouvoir, les gens d’en bas exigent de façon radicale et répétée le départ de ceux qui ont « détruit le pays », selon leur propre terme. Il s’agit de donner le temps au temps pour concrétiser la rupture avec le système politique antérieur.

Références bibliographiques

Abane Belaïd, 2017, Vérités sans tabous. L’assassinat d’ABANE Ramdane, Qui ? Comment ? Pourquoi ? Et après ? Alger, EL DAR OTHMANIA.

Lazali Karima, 2018, Le trauma colonial, Enquête sur les effets psychiques et politiques de l’offense coloniale en Algérie, Alger, Koukou.

Mohamed Mebtoul

Professeur de sociologie à l’université d’Oran 2, fondateur de l’anthropologie de la santé en Algérie, il est à l’origine du Groupe de recherche en anthropologie de la santé (GRAS), devenu Unité de recherche en sciences sociales et santé. Dernier ouvrage paru : Algérie, la citoyenneté impossible ?, Koukou éditions, Alger, 2018.