Du macrocosme au microcosme…

du vaste monde à l’appartement parisien, la vie morale de la Nounou

La Nounou a réapparu. Certaines dispositions fiscales avantageuses, la persévérance des femmes diplômées à défendre leur carrière professionnelle, la pénurie des modes de garde collectifs, ainsi que des représentations contraignantes de l’ordre domestique en expliquent le retour dans les familles bourgeoises. Bien sûr, la Nounou d’aujourd’hui a peu à voir avec celle de la Belle Epoque[1] : elle ne vient pas des paysanneries provinciales mais des classes moyennes de pays pauvres. Le phénomène est désormais parfaitement repéré, l’ « économie transnationale du care » : des migrantes arrivées d’Asie, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou d’Amérique du Sud laissent au pays natal leurs jeunes enfants et leurs vieux parents, pour s’occuper en Europe, en Amérique du Nord ou dans l’opulent Moyen Orient, de ceux qui – trop immatures, trop usés ou trop fragile s– ne peuvent assumer seuls leurs besoins fondamentaux[2]. Ainsi émerge un grand marché mondial du soin d’autrui. Celui-ci consacre une division du travail inégalitaire et des rapports de puissance enracinés dans les continuités d’une histoire injuste ; l’histoire des relations entre les peuples, l’histoire des relations entre les sexes[3]. À l’observer, il s’agit d’un bien étrange marché, structuré par le capitalisme alors même qu’il tire sa prospérité de ce que sa morale, libérale et individualiste, déprécie : la précarité de la vie humaine désormais intégrée à une offre de service. Mais la reconnaissance des « services à la personne » – longtemps effectués gratuitement par les femmes – tient sur une ellipse ; ellipse anthropologique tant le soin des vulnérables s’effectue dans l’ignorance de celles qui l’assument ; ellipse morale tant l’éthique du capitalisme, si formelle, juridique et contractuelle, ne permet pas de penser les pratiques de la sollicitude[4] ; ellipse politique tant l’économie du care répercute et amplifie des relations de domination. Anthropologie morale et politique : le point de convergence de ces épistémès pourrait être celui d’une refondation critique du capitalisme, un anti-humanisme suffisamment glorieux pour affirmer sa supériorité éthique et pour mépriser l’expérience morale de celles qu’il utilise, dont la Nounou africaine pourrait être la figure paradigmatique.

L’appartement parisien, la Nounou et le politique

Venue du bout du monde, circulant sur ce grand marché du soin d’autrui, subordonnée aux logiques macropolitiques, la Nounou travaille pourtant dans l’espace micropolitique de l’appartement parisien où l’ordre domestique s’exerce au travers d’un art de vivre, d’une éthique et d’une esthétique qui tendent à se confondre en tant qu’elles souscrivent à une valeur commune – largement mythologique : l’harmonie. Pour les habitants de l’appartement, l’harmonie domestique est désirable parce qu’elle reflète le bonheur et la paix familiale, elle prouve une concordance non seulement entre des personnes différentes mais aussi entre des personnes et des objets. Concrétisée par des éléments tels que la clarté, le calme ou la propreté, l’harmonie s’impose comme valeur : elle est l’antonyme de la cacophonie du monde ; elle est l’espace de l’épanouissement du sujet.

La famille qui décide de recruter une Nounou espère la replacer dans l’ordre des choses afin que, rangeant, lavant, élevant, elle contribue à parfaire l’harmonie. Et pourtant, la Nounou pointe à un double égard les limites de l’éthique esthétique de l’appartement. D’abord, si celle-ci reconnaît comme norme la construction de la subjectivité des habitants – et particulièrement celle de l’enfant la Nounou se trouve exceptée du champ d’application de la norme. Ensuite, la Nounou réintroduit le politique au centre d’un petit espace rêvé comme une enclave intime que les bruits et la misère du monde ne pourraient atteindre.

Dans l’appartement, la subjectivité se construit d’abord au travers de la maîtrise d’un « territoire du moi »[5], l’affirmation récente de la chambre d’enfant témoigne de ce lien entre appropriation spatiale et reconnaissance subjective[6]. La Nounou n’a pas plus sa place dans l’appartement que dans le monde politique. Travailleuse parfois irrégulière et toujours transfrontalière, sans papiers et sans quittance, la Nounou ne dispose en son lieu de travail d’aucun « territoire du moi », même minuscule ou symbolique, ne serait-ce qu’un vestiaire, un placard[7]. Mais la Nounou est précisément évaluée à partir de qualités telles que la discrétion qui comprend la désappropriation comme compétence.

Je pourrais décrire comment, dans ce petit lieu protégé des sentiments familiaux, une femme riche et une femme pauvre, par ailleurs une personne blanche et une personne noire, respectivement ressortissantes d’une ancienne puissance coloniale et d’anciens territoires colonisés, entretiennent contre à contre et jour après jour une liaison sociale. Restant au plus près des récits et des perceptions des personnages, je soulignerai plutôt, comment la Nounou, au corps défendant de la famille qu’elle sert, rapporte dans l’appartement la réalité cacophonique du monde. Réalité de la pauvreté : voir dès l’entrée les chaussures éculées de la Nounou, son sac de plastic crevé et sa veste déformée pendue au porte manteau. Réalité de la guerre : constater que la Nounou est encore devant la télévision, parce que dans son pays, il y a la guerre civile, et pendant ce temps, que devient l’Enfant ? Réalité des séparations familiales : la Nounou demande à partir une heure plus tôt le jour de sa paye, parce qu’elle a fait mettre de côté des chaussures pour ses enfants qu’elle enverra par la poste sans savoir si les pointures conviennent vraiment, ni si les chaussures finiront bien aux pieds des enfants. Réalité du commerce international nord-sud : l’Enfant a choisi comme doudou la chute de wax que la Nounou portait autour du cou et qui lui rappelait les funérailles de sa mère. Réalité de la politique de l’immigration : on n’est jamais totalement certain que la Nounou sera là demain, et dès qu’elle a cinq minutes de retard, on craint qu’elle ne vienne pas, car on n’a jamais formellement élucidé la question de ses papiers, la photocopie de la carte d’identité présentée était-elle vraie, et que se passerait-t-il si elle était contrôlée dans le métro ? Réalité de la précarité des emplois à domicile : regarder les pantoufles en plastique mauve à pompons que la Nounou a offertes à l’Enfant, qui en rêvait, et se dire qu’on pourra bientôt les faire disparaître discrètement, les vacances d’été arrivant. Quand l’Enfant rentrera du bord de mer, elle ira à l’école, il faut d’ailleurs chercher une femme de ménage et une baby-sitter, de préférence plus cultivée que la Nounou pour que l’Enfant soit plus stimulée. Ce que deviendra la Nounou, personne ne le sait : on n’imagine pas plus son avenir qu’on ne connaît son passé.

L’engagement domestique et la domination masculine

Dans ce petit théâtre de l’appartement parisien, j’analyserai les jeux de la morale quotidienne à partir d’une situation sociale impliquant trois personnages : la Nounou, l’Employeuse et le Compagnon. Au premier plan, la relation entre les deux femmes, Nounou et Employeuse, s’élabore autour d’enjeux domestiques, autour de l’ « infra-ordinaire », bien trop au ras de la prose du monde pour que l’homme ne s’en excepte pas. Celui-ci se place dans le flou lumineux du second plan, en décalage avec la vie domestique.

Mon terrain d’enquête fut un square parisien notamment occupé, les fins d’après-midi, par un groupe de Nounous, originaires d’Abidjan, liées au même réseau d’immigration. Dans sa « vie d’avant l’émigration », la Nounou pouvait être infirmière, institutrice ou comptable. Choisie par un groupe familial et/ou amical, elle plutôt qu’une autre, parce qu’on l’estimait loyale et débrouillarde, maîtrisant mieux le français et semblant posséder des codes de comportement européens, elle est donc venue en France travailler comme domestique, alors même qu’elle considère ce travail comme dévalorisant en soi et que, grâce à ses ressources sociales locales, elle s’en était partiellement affranchie en Côte d’Ivoire[8]. Au reste, la Nounou a laissé des enfants à Abidjan, aux soins d’une femme de sa famille, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’en ait pas d’autres à Paris. Dans sa vie parisienne, elle épargne le plus possible en sorte d’honorer les espoirs financiers de sa famille : proportionnellement à un salaire déjà faible, elle vit pauvrement.

L’Employeuse est accrochée à sa vie professionnelle, par ailleurs mère et fortement soumise aux injonctions de l’éthique esthétique évoquée précédemment. Elle raconte qu’elle se fait un devoir de décorer son appartement, de stimuler l’intelligence de son enfant. Le Compagnon se décrit comme un père résolument engagé dans l’éducation de ses enfants et présente l’autonomie financière et intellectuelle de l’Employeuse comme déterminante pour l’équilibre du couple. Il reste que cet équilibre s’avère singulièrement inégalitaire. L’Employeuse, depuis la naissance de l’Enfant, contracte le temps de son activité professionnelle, abrégeant une journée de travail désormais délimitée par les horaires prescrits à la Nounou. Pour le Compagnon, en revanche, la paternité coïncida avec l’accélération de sa carrière. Son ascension fut probablement facilitée par le repli relatif de femmes qui, sans décrocher de leur travail, durent en rabattre pour le concilier avec la vie domestique. À supposer qu’autour de la trentaine, les perspectives professionnelles du couple semblassent équivalentes, cinq ans plus tard, la carrière du Compagnon a pris un nouvel élan, tandis que l’Employeuse a sensiblement ralenti son rythme. L’indisponibilité domestique croissante du Compagnon, de plus en plus soumis à la pression professionnelle, sera compensée par l’engagement domestique d’une Employeuse dont le centre de gravité se sera imperceptiblement décalé du bureau vers l’appartement. En quelques années, la trajectoire d’un couple postmoderne aura ainsi reproduit le traditionnel scénario d’une domination masculine fondée sur la réussite sociale, la supériorité économique et le détachement domestique. Ces courbes différenciées de la proportionnalité sexuée entre engagement domestique et engagement professionnel sont bien étudiées par la sociologie[9]. L’observation ethnographique les confirme et montre aussi comment l’inégalité affecte les formes pratiques de la relation avec la Nounou.

L’Employeuse et le Compagnon décidèrent ensemble d’employer une Nounou à domicile plutôt qu’une nourrice agréée. Mais, seule l’Employeuse construit véritablement une relation avec une employée que le Compagnon ne croise pas toujours au point qu’il évoque, parfois, l’hypothèse de son incapacité à reconnaître la Nounou dans un lieu public. L’Employeuse témoigne pour sa part du temps passé à « former » la Nounou, expression que l’on pourrait traduire par « soumettre la Nounou à l’éthique esthétique de l’appartement » ; après l’avoir embauchée, elle lui explique ses attentes, elle établit ses horaires et son emploi du temps, lui fournit quotidiennement des consignes de travail et en vérifie l’application. Éventuellement, elle invente des procédures de vérification éthiquement contestables, dont elle porte la charge morale[10]. Elle remplit encore les papiers administratifs afférents à l’emploi à domicile et remet mensuellement à l’employée les espèces ou le chèque qui rémunèrent ses services. Si la Nounou se trouve dans l’impossibilité de venir travailler, l’Employeuse trouve une solution : le plus souvent, elle renonce à sa propre journée de travail et assume les conséquences de ce renoncement. Au bout du compte, l’Employeuse est chargée d’une relation humaine possiblement complexe dont le Compagnon s’est d’emblée affranchi.

Ces relations inégalitaires, entre le Compagnon et l’Employeuse, entre l’Employeuse et la Nounou, constituent la situation sociale considérée. L’homme accuse une supériorité sociale qui lui laisse privilégier ses activités professionnelles ou la relation affective avec l’Enfant plutôt que la logistique domestique. L’Employeuse est indéniablement beaucoup plus puissante que son employée : plus riche, elle est également au centre de son monde culturel, familial, social. Pour inégalitaires que soient leurs relations, les personnages de la situation se trouvent pourtant interdépendants les uns des autres. La réussite et le statut social du Compagnon – sa disponibilité professionnelle, ses chemises bien repassées, le charme discret de son appartement – dépendent du labeur de deux femmes. La conciliation entre l’engagement professionnel de l’employeuse et ses responsabilités domestiques, dépend de la présence et du travail de la Nounou. Quant à cette dernière, elle dépend économiquement de ceux qui la rémunèrent.

Une fois cette situation triangulaire définie au regard des relations sociales, j’en repérerai les significations morales, et montrerai que les expériences sociales et morales sont cumulatives : à l’expérience de la domination sociale correspond l’expérience de la tranquillité morale, et réciproquement, l’expérience morale de la division et de l’incertitude traduit l’imprévisibilité de la vie sociale.

L’expérience des femmes et l’incertitude morale

Employer une Nounou est une décision justifiée par une priorité socialement construite et énoncée comme le « bien de l’Enfant ». Au cours de l’enquête ethnographique, les Employeuses racontèrent souvent la relation avec la Nounou comme éprouvante, notamment parce qu’elles manipulent un double répertoire moral dont les normes entrent en conflit ou s’annulent les unes les autres. En effet, l’Employeuse souscrit à la fois à une éthique des droits et à une éthique du care, or la relation avec la Nounou se fabrique dans l’écart de ces deux éthiques. Du côté de l’éthique des droits, l’Employeuse considère que les individus sont égaux, que la dignité est une qualité intangible de la personne humaine et que tout travail doit être justement rémunéré. Du côté de l’éthique du care, elle centre sa vie morale autour de ce qu’elle définit comme le « bien » de l’Enfant. L’écart entre l’éthique des droits et l’éthique du care est une zone d’indétermination où l’Employeuse hésite dans la qualification morale de ses actes : comment confier ce que l’on a de plus cher, son enfant, à quelqu’un que l’on ne paye pas cher ? Que signifie se comporter de manière juste et impartiale envers une femme qui vit chez soi lorsque l’on n’y est pas, qui maîtrise son intimité et que l’on n’aurait jamais connue, ni même souhaité connaître si l’on ne l’avait employée ? Quels actes, quels gestes, quelles paroles faut-il tenir pour maintenir un sens commun et humain dans une relation socialement déséquilibrée et historiquement précaire ? Doit-on être reconnaissant envers une personne qui, après tout, effectue une besogne pour laquelle elle est payée ; et au reste, quelles seraient les implications pragmatiques d’une telle reconnaissance ? Dans cette pénombre morale, l’opposition même entre éthique du droit et éthique du care s’imprécise ou se retourne : pour l’Employeuse, il ne va pas plus de soi d’exclure la Nounou du champ de sa sollicitude que de ne pas identifier les droits de l’enfant.

L’oscillation marque ainsi l’expérience morale de l’Employeuse. Lorsque celle-ci, du bureau, observe la Nounou sur l’écran de son ordinateur, grâce aux caméras de surveillance qu’elle a installées chez elle, elle sait parfaitement qu’elle bricole à rebours de ses principes, de ses éventuels engagements associatifs ou même de ses comportements électoraux. Mais il se trouve que depuis quelques semaines, l’Enfant sourit moins, il a même perdu un peu de poids, comment ne pas songer à mettre en cause la Nounou, si souvent seule avec lui ? À dire vrai, lors de la cérémonie du recrutement, l’Employeuse, qui se définit haut et fort comme universaliste, en lutte contre toutes les formes de racisme, avait en partie fondé le choix de la Nounou sur une très sommaire et très spontanée théorie des « races » et des cultures ; elle avait notamment distingué cette femme en référence à des préjugés sur la maternalité des femmes africaines[11].

Tandis que l’Employeuse se débat dans le marécage de la contradiction morale, le Compagnon produit le discours impartial et distancé de celui qui reconnaîtrait à peine la Nounou s’il la croisait dans la rue, et qui ne renoncerait pas à une journée de travail en cas de défection de cette même Nounou. Son analyse souligne son objectivité : le couple crée un emploi dont la rémunération est calculée à partir de références légales et contractuelles, une convention collective, un salaire horaire légalement défini. Le Compagnon argumente : il procure un salaire à une femme sans qualification[12] qui, pense-t-il, a fui la misère et qui, sans lui, serait privée de revenus ; celle-ci a librement consenti au travail demandé ; la relation employeurs-employée est encadrée et régulée par le droit ; lui-même contribue à une plus juste répartition des biens, puisque le salaire de la Nounou procurera santé et éducation à ses enfants[13]. Si le Compagnon entend ce qu’il appelle les « scrupules » de l’Employeuse, il ne les éprouve pas.

L’Employeuse au contraire dit savoir « d’expérience » combien le travail de la Nounou est pénible parce qu’inlassable, infini et fractionné ; elle se dit loin d’être déchargée des tâches de ménage et de rangement. Elle considère du coup la rémunération de la Nounou comme modeste, voire insuffisante, et affirme que si son budget lui permettait plus de souplesse, elle augmenterait le salaire de son employée.

La vie morale de la Nounou : une ellipse politique

L’Employeuse définit l’angle moral de sa relation avec la Nounou autour de l’amour de l’Enfant : une bonne Nounou aimerait l’Enfant en tant qu’il est une personne singulière[14]. Les qualités professionnelles de la Nounou sont donc évaluées à partir de sa capacité à aimer, supposée exprimer sa moralité. Cette construction morale de la réalité fait écho aux recherches sociologiques autour du care, recherches qui interrogent justement les significations de métiers consistant à prendre soin de l’autre[15]. Accentuer à ce point l’amour de l’Enfant permet d’abord à l’Employeuse d’anoblir, à ses propres yeux, le travail demandé à la Nounou, transformant les besognes pénibles et mal payées en activités épanouissantes, valorisantes, surpayées en quelque sorte par le supplément d’âme qu’elles procureraient. Avancer l’amour de l’Enfant comme mesure de la moralité de la Nounou renforce en outre considérablement le pouvoir arbitraire de l’Employeuse dans la relation. En effet, ce critère est incommensurable, unilatéralement posé et son appréciation dépend exclusivement du jugement subjectif de l’Employeuse.

La Nounou aime l’enfant au point de prétendre parfois, non sans provocation, qu’elle le préfère à ses propres enfants laissés à Abidjan. Mais elle juge son travail dévalorisant et même humiliant, non seulement parce que c’est un travail de domestique, mais dans une famille blanche. Or, la perception chez les Africain-e-s contemporain-e-s de l’humiliation cumulative, liée à la condition de domestique et à la soumission à des patrons blancs, s’exprime sur un mode tragique et cela depuis longtemps.

Si l’amour de l’Enfant n’est pas le centre de gravité de la moralité de la Nounou, sa vie quotidienne se construit pourtant au travers d’une oscillation morale, d’une dialectique de l’attachement et du détachement. Dans l’exil parisien, qui représente aussi l’opportunité pour la Nounou d’un destin différent, le lien à sa famille la tourmente. Elle décrit ce lien aux siens, et même le lien à elle-même, en utilisant le vocabulaire du devoir et de la dette.

« Parfois, j’aimerai retourner à Babi[16] et ne plus entendre parler de Bengué[17] et parfois, j’aimerai être à Bengué sans penser à Babi. Mais je fais le pont entre les deux. Si je réussis ma vie à Bengué, je pourrai retourner plus tard à Babi. Mais pour réussir ma vie à Bengué, faut pas trop penser à Babi, parce que la vie est dure comme un caillou, surtout quand je pense aux enfants. Mon petit garçon, je ne l’ai pas vu depuis trois ans et quand je pense à lui, c’est le visage de mon frère que je vois. En fait, je ne connais plus le visage de mon garçon, même si j’ai des photos, il me manque le vrai souvenir de son sourire ou de ses larmes. En fait je n’aime pas penser à Babi, cela me mélange. Mais si je n’y pense pas, je vais oublier de plus en plus, je vais oublier d’où je viens et c’est le pire qui puisse m’arriver, car alors mon esprit ne sera jamais en paix. Parfois, je crois que Dieu s’est endormi ».

Être fidèle aux siens suppose de réussir suffisamment dans l’exil pour continuer, chaque mois, à envoyer l’argent, mais aussi de ne jamais faire du passé table rase, ou d’imaginer renaître dans une vie nouvelle. L’enjeu moral est alors d’inventer comment tisser ensemble « Bengué » et « Babi », comme l’endroit et l’envers de la vie, et de littéralement s’inventer soi-même comme passerelle. Lorsque la Nounou se casse le dos pour porter l’Enfant ou pour nettoyer la baignoire, alors symboliquement, ce dos qui concentre sa force de travail, devient une passerelle, comme pourrait le suggérer le titre de l’un des recueils de référence du Black feminism, This Bridge called my Back[18].

Je conclurai en retranscrivant un cas susceptible d’éclairer à la fois le nœud rapidement serré dans l’introduction de ce texte entre politique du petit espace et politique du grand espace, et l’idée d’un pouvoir moral comme excroissance du pouvoir social. Angélique travailla chez Cécile le temps d’une année scolaire, dix mois pendant lesquels je rencontrais cette dernière régulièrement pour des entretiens.

« J’en voudrais toute ma vie à Angélique. Elle est restée un an à la maison. Quand elle est arrivée fin août, Ninon avait presque 3 ans et Lilou un an et demi, j’étais enceinte de Milo. Elle s’est occupée de mon fils dès sa naissance. Comme je suis jeune avocate et que j’ai monté mon cabinet il y a peu, je me suis beaucoup reposée sur elle. Le 20 juillet, je lui ai payé ses vacances, son mois d’août d’avance, en tout six semaines. Elle partait en Côte d’Ivoire voir sa famille, elle a dit aux filles qu’elle leur rapporterait des robes, elle a même pris leurs mesures. Elle devait revenir le 3 septembre à 8h30. Je l’ai attendue, j’avais une audience au Palais à 10 heures. A 9 heures 30, elle n’était pas là, j’ai dispatché les enfants à droite à gauche, chez les voisins et j’ai couru au Palais, avec une boule dans le ventre. Angélique n’est jamais venue, ni le 3, ni le 4, ni jamais. Elle a totalement trahi ma confiance. Elle connaît ma vie, elle savait qu’elle me faisait vraiment un très sale coup en me plantant sans me prévenir. J’ai essayé de lui téléphoner, mais son numéro ne marchait plus. J’ai appelé ma mère qui était en vacances près de Caluire et qui est venue au débotté jusqu’à ce que je retrouve quelqu’un, mais j’étais furieuse et je n’ai pas vraiment compris ce qui s’est passé. C’est vrai que trois enfants, c’est un boulot dingue, que je ne pouvais pas la payer des masses, mais on avait toujours été en bons termes et elle n’a même pas dit au revoir aux enfants. J’imagine qu’elle a trouvé une famille qui la payait mieux pour moins de boulot ».

Pour avoir partagé la vie quotidienne de femmes africaines employées comme Nounous dans des familles bourgeoises, je peux fournir quelques explications vérifiées sur l’attitude d’Angélique. Souffrant depuis de longs mois de nostalgie, Angélique est retournée en Côte d’Ivoire sans même prévenir sa famille. Celle-ci accueillit mal ce retour qui la privait d’une source de revenus appréciable. Angélique résidait en France avec un simple visa de tourisme acheté par sa famille à prix d’or et valable deux mois seulement. Peut-être avait-elle l’intention de revenir à Paris, mais avec quels papiers et qui aurait pu autour d’elle débourser un seul franc CFA pour financer le billet d’avion d’une femme ayant misérablement échoué là où d’autres réussissent ? Mes entretiens ultérieurs avec Cécile firent clairement apparaître qu’elle n’avait juste jamais pensé la situation politique et morale d’Angélique.

Ainsi va la vie morale sociale, entre macrocosme et microcosme, entre le vaste monde et l’appartement parisien. Le Compagnon y est une figure de la certitude, l’Employeuse une figure du doute et la Nounou, une figure du déchirement qui se demande comment ne pas trahir. Les situations morales des acteurs correspondent à leur situation sociale respective. La reconnaissance de la moralité de l’autre est un enjeu fondamental de la reconnaissance sociale. La méconnaissance de la moralité de l’autre est le signe autant que l’instrument de la puissance.

Notes

[ 1] F. Faÿ-Sallois, Les nourrices à Paris au dix-neuvième siècle, Paris, Payot, 1980.Retour

[ 2] Parmi une bibliographie désormais fournie, je citerai : B. Anderson, Doing the dirty Work ? The Global Politics of Domestic Labour, London, Zed Books, 2000 ; G. Chang, Disposable Domestics : Immigrant Women Workers in the Global Economy, Cambridge, South End Press, 2000 ; B. Ehrenreich, A. R. Hochschild, Global Woman ; Nannies, Maids and Sex Worker in the New Economy, Londres, Granta Books, 2002 ; R. Parrenas, Servants of Globalization. Women, Migration and Domestic Work, Stanford, Stanford University Press, 2002.Retour

[ 3] Sur le thème des dominations croisées entre classe, sexe et « race », on peut consulter K. Crenshaw, « The Intersection of Race and Gender », in K. Crenshaw, N. Gotanda, G. Peller, K. Thomas, Critical Race Theory. The Key Writings That Formed the Movement, New York, New York Press, 1995 ; E. Dorlin (ed.), Sexe, classe, race. Pour une épistémologie de la domination, Paris, Puf, 2008.Retour

[ 4] S. Laugier, P. Paperman (dir.), Le souci des autres. Ethique et politique du care, Paris, Ed. de l’EHESS, 2005 ; S. Laugier, « Enjeux politiques d’une éthique féministe », Raison Publique, n° 6, 2007, p. 29-46.Retour

[ 5] Sur l’expression-concept de « territoire du moi », voir E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne ; Les relations en public, Paris, Editions de Minuit, 1973.Retour

[ 6] M. Debarre, A. Eleb, L’invention de l’habitation moderne, Paris 1880-1914, Paris, Hazan, 1995.Retour

[ 7] Dans l’anthropologie marxiste et notamment dans les travaux d’Henri Lefebvre, les pratiques d’appropriation – notamment de l’espace – sont liées à l’humanisation du monde proche, voir H. Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Paris, Grasset, 1947.Retour

[ 8] C. Vidal, « Guerre des sexes à Abidjan, masculin, féminin, CFA », in Sociologie des passions, Paris, Karthala, 1991, p.132-160.Retour

[ 9] Sur ce point, la synthèse la plus récente, effectuée à partir de l’enquête de l’INED « Familles et employeurs » (2005) est : A. Pailhe, A. Solaz, Entre famille et travail, des arrangements de couples aux pratiques des employeurs, Paris, La découverte, 2009 ; voir aussi D. Méda, « Pourquoi et comment mettre en œuvre un modèle à « deux apporteurs de revenus/deux pourvoyeurs de soins ? », Revue Française de Socio-Economie, 1er sem. 2008, 2008, p.119-139.Retour

[ 10] Voir C. Ibos, « Les « nounous » africaines et leurs employeurs : une grammaire du mépris social », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n° 2, 2008, p. 25-38.Retour

[ 11] Ce thème ressortit à ce que le sociologue Paul Gilroy appelle le « cultural insiderism », soit un éloge fétichisant des préjugés ethniques, voir P. Gilroy, Against Race : Imagining Political Culture beyond the Color Line, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2000.Retour

[ 12] Mon enquête montre, au contraire, que les femmes qui émigrent d’Afrique subsaharienne ont effectué une scolarité (niveau secondaire du premier degré et souvent plus) et exerçaient un métier dans leur pays natal.Retour

[ 13] Il se trouve que ce présupposé se heurte à des réalités anthropologiques : la Nounou expédie souvent des mandats au « chef de famille » et ignore la répartition de cet argent. Elle n’a aucune assurance que ses enfants profiteront directement des revenus de son travail en Europe.Retour

[ 14] Sur cette disposition de l’amour non en tant que vocation générale mais en tant que destination à une personne singulière, on consultera : L. Boltanski, L’Amour et la justice comme compétences : trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié, 1990, particulièrement les pages 171 à 177.Retour

[ 15] Voir les travaux de Pascale Molinier : « La haine et l’amour, la boîte noire du féminisme ? Une critique de l’éthique du dévouement », Nouvelles Questions Féministes, vol. 23, n° 3, 2004 ; « Le care à l’épreuve du travail ; vulnérabilités croisées et savoir-faire discrets », in S. Laugier, P. Paperman, op. cit, 2005, p. 299-316.Retour

[ 16] Abidjan.Retour

[ 17] Paris.Retour

[ 18] C. Moraga, G.E. Anzaldua, This Bridge Called my Back, Pittsburgh, Pennsylvania, Persephone Press., 1981 Plus largement, sur le Black feminism, on peut consulter : E. Dorlin, Black feminism ; Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, Paris, L’Harmattan, 2008.Retour

 

Ibos Caroline

Docteur en science politique de l’IEP de Paris, et maître de conférences en science politique à l’université Rennes 2 ainsi que chercheuse au CRESS-LESSOR.