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Hacktivism

Street protests, politics, and mobility: A study of activist uses of syndication=http://www.eurozine.com/articles/2005-07-19-blondeau-en.html

« Syndiquez vous» Mobilité et agrégation en politique

(quelques fils à tirer pour une étude sur les usages militants de la syndication)L’activisme politique via internet pose deux problèmes: (1) clivage du cyberspace et de la rue et (2) dissémination et solitude du cyberspace. La résistance électronique se montre désormais capable, ne serait-ce que localement, et temporairement, de résoudre ces deux difficultés. D’une part […]

À rebrousse-poil de la technophobie qui hante les traditions de pensée inspirées de Heidegger et de Habermas, Simondon nous invite dans sa réflexion sur le Mode d’existence des objets techniques à sortir par le haut de la critique de la modernité. Il offre ainsi un cadre particulièrement approprié pour comprendre les enjeux de la « […]

Cyber -résistances

Des internautes contre le néo-libéralisme.

Le dimanche 24 mai 1997 à 23h, alors que tout ce que la France comptait de micros et de caméras était suspendu aux lèvres de celui qui allait devenir le nouveau Chef du Gouvernement, Ababacar Diop, alors un des porte-parole des sans-papiers de Saint Bernard, se faisait arrêter par la police. Aucune chaîne d’information, aucune radio n’y fit allusion.
A 23h06, le message suivant était automatiquement redistribué aux quelques 200 abonnés de la liste de diffusion de courrier électronique baptisée Zpajol :

Date: Sun, 25 May 1997 23:06:48
To: zpajol@london.monde-diplomatique.fr
From: jborovi
Subject: ABABACAR ARRETE !!! URGENCE !!
Ababacar DIOP vient d’être arrête a Strasbourg St. Denis. Actuellement – le
dimanche 24 a 23h; il est a la Cite. Envoyez d’urgence communiques, alertez
les assocs, orgas, syndicats. les médias….

Autre exemple, autre « lendemain qui chante » et même goût amer pour les soutiens des sans-papiers :

Date: Mon, 16 Mar 1998 11:47:56 +0100
To: zpajol@london.monde-diplomatique.fr
From: zerner@paris7.jussieu.fr (Martin Zerner)
Subject: occupation de l’eglise de la place Jeanne d’Arc et repression URGENT
La police a fait evacuer l’eglise a 6h ce matin, sans casse (…) Tous les occupants ont ete embarques.A 10h seuls les Francais et les etrangers en situation reguliere ont ete relaches. Les sans papiers, y compris ceux qui ont une demande de regularisation en cours, ont ete emmenes la plupart a la prefecture de police, les autres on ne sait pas trop ou, selon leur situation.
Nous craignons une repression d’ampleur exceptionnelle. Il y aura sans doute une charette au 35bis et au tribunal administratif demain.
Dans l’immediat, pour ceux qui prendront ce message tout de suite et sont libres, rassemblement a 12H devant la prefecture (Ile de la Cite en face du Palais de « Justice »). Par la suite, je m’efforcerai de vous tenir au courant a mesure. Martin

En quelques heures, cet appel réunissait devant le Palais de Justice de Paris près d’une centaine de militants, immédiatement appréhendés sans ménagement par les C.R.S. A une exception près, celle d’une radio qui annonça que quelques soutiens des sans-papiers avaient été « empêchés de manifester » aucun organe de presse n’y fit référence, aucune organisation ne protesta.
Ces deux messages, deux parmi les 2000 postés depuis janvier 1997 sur la liste de diffusion des sans-papiers, ne sont-ils pas exemplaires du potentiel de résistance sociale et politique dont est porteur Internet ? Une information, dés lors qu’elle sort du cadre du secret, ne peut plus aujourd’hui être confisquée par quelques uns qui choisissent ou non de la diffuser en fonction de leurs intérêts et de leur stratégie. Même si toute information nécessite vérification, chacun peut aujourd’hui la diffuser presque gratuitement et donner à cette diffusion une extension considérable ; mondiale parfois, comme le jour de l’assassinat du militant écologiste brésilien Chico Mendes ou celui de l’arrestation de trois syndicalistes russes qui s’opposaient à une attaque contre l’immeuble de la télévision moscovite.

Si la prophétie millénariste nous présente les réseaux télématiques comme l’outil par excellence de la mondialisation néo-libérale, détruisant toute forme de collectif et de solidarité, anéantissant toute velléité de résistance, la réalité de ce que sont aujourd’hui ces réseaux contribue à infliger un démenti cinglant à ces discours fatalistes, unidimensionnels et étriqués.
L’émergence d’un réseau d’interconnexion décentralisé d’ordinateurs capables d’échanger en temps réel des grandes quantités d’information ; réseau conçu pour être aussi difficile à détruire qu’une toile d’araignée à l’aide d’une balle de fusil – selon l’expression consacrée – risque en effet de contribuer à renforcer le potentiel d’exploitation, d’aliénation et d’oppression dont sont aujourd’hui porteur le capitalisme et ses sous-produits. Mais ce réseau est aussi le support technique et culturel autorisant l’apparition de nouvelles pratiques et de nouvelles représentations alternatives, créant les conditions de l’émergence de nouvelles résistances comme l’atteste la constante montée en puissance de l’activité d’internautes à l’interface des « mouvements sociaux » qui se manifestent en France depuis la fin des années 80.

1. De la virtualisation de la militance.

Donner une définition achevée de la notion de mouvement social est un exercice à bien des égards périlleux. Au-delà de la fragmentation des formes et de la polyphonie des contenus pris dans leur dynamique historique, les mouvements sociaux ne doivent-ils pas être perçus comme un des symptômes de l’émergence d’une nouvelle conflictualité à la recherche d’elle-même ? Ces mouvements sociaux sont constamment traversés par une interrogation quasi-anthropologique sur l’articulation de l’individu au collectif, sur le sens et les valeurs de l’engagement dans la société. Rien n’échappe au crible de l’entendement, et surtout pas les formes d’actions et d’organisation, le rapport au politique et la notion de classe, héritière de la Révolution industrielle et du mouvement ouvrier.
Loin d’être une coïncidence, la rencontre entre la Cyberculture et les mouvements sociaux, entre une culture réellement existante et des pratiques à la recherche de leur propre identité tend singulièrement à résoudre plus de problèmes qu’elle n’en suscite.

L’aspect le plus frappant au premier abord dans cette rencontre est qu’aucune n’a manqué le rendez-vous avec Internet, à l’exception des mouvements de routiers et d’enseignants, très encadrés par les syndicats. Du mouvement de novembre-décembre 1995 au mouvement des chômeurs, en passant par celui des intermittents du spectacle, des internes ou des IUT, toutes les luttes de dimension nationale ont eu un large écho sur le réseau. Ce ne sont en effet pas moins de 65 sites Web, de 4 listes de diffusion et de 2 canaux IRC qui ont été recensés .
Si une toute petite minorité de sites se revendiquent explicitement d’une filiation avec une organisation, l’immense majorité d’entre elles émanent d’individus isolés ou de collectifs informels, ne disposant d’aucun moyens matériels, humains et financiers spécifiques.
Ces « petits entrepreneurs privés » du mouvement social font ainsi apparaître une nouvelle figure du militant, pris non plus comme un appendice du « Grand Oeuvre » mais comme une individualité responsable de ses actes et de ses opinions, insérée dans des réseaux divers et mouvants, à temporalité parfois réduite.
C’est bien évidemment la notion de permanence qui est le plus significativement interrogée : Ces sites, canaux ou listes sont en effet de véritables permanences virtuelles. Physiquement localisée à Paris, à San-Francisco ou à Tokyo, elles sont à la fois partout et nul part, à tel point que chacun, où qu’il soit, peut y pénétrer à n’importe qu’elle moment. Alors que les forces de l’ordre bloquaient l’accès à l’Ecole Normale Supérieur occupée par des chômeurs et des étudiants, une Assemblée Générale, regroupant des militants des cinq ou six villes de France et ceux de Normal Sup., se tenait sur le canal IRC #antenneassedic.
D’autre part, la nature essentiellement individuelle de ces initiatives a l’intérêt de contribuer à desserrer les contraintes organisationnelles inhérentes au mode d’organisation pyramidal, hiérarchique des grandes centrales syndicales, politiques ou même associatives. Ces luttes, dont l’élément déclenchant est rarement un mot d’ordre lancé par une organisation et relayé par des structures locales, se manifestent par l’éclosion diffuse de micro-initiatives locales, sans véritable lien entre elles et sans encadrement formé : Elles ont ainsi tendance à échapper aux méthodes traditionnelles de comptage et de coordination des luttes. Pendant le mouvement des chômeurs par exemple, ni AC!, ni la CGT, ni l’APEIS et moins encore les médias, n’étaient en mesure d’avoir un aperçu global de la lutte. Les médias, avec leurs défauts, était le seul relais envisageable entre toutes ces actions. A contrario, seule la mise en synergie de listes de diffusion , et d’un réseau informel de militants, qui permettait notamment de diffuser chaque jour par courrier électronique le bulletin de l’Antenne Assedic à près plusieurs centaines de personnes réparties dans toute la France, pouvait prétendre, malgré ses carences, à une certaine exhaustivité et concurrencer en rapidité et en extension n’importe quelle organisation.

2. Vers une sécularisation du savoir ?

Un autre élément fondamental de cette rencontre réside dans cette volonté de diffuser largement les données stratégiques du mouvement. Au lieu d’être confisquée et digérée par une « élite éclairée » pour être ensuite transformée en slogan, l’information est ici considérée comme un élément fondateur de la lutte. Partant du principe qu’une lecture critique et distanciée de l’information ne tue pas l’action, qu’elle tend même à l’encourager, un des soucis premiers des administrateurs de sites ou de listes a été de mettre à la disposition de tous les éléments essentiels d’information sur la lutte. Ainsi, sur les 45 sites ayant fait l’objet d’un traitement statistique, la masse de documentation est considérable. Alors que les médias et même la presse d’opinion avaient tendance à diffuser l’information avec une parcimonie frisant parfois la rétention, ces 45 sites, régulièrement actualisés, ne contenaient pas moins de 3000 fichiers multimédias de taille et d’intérêts variable, allant de l’icône à l’extrait vidéo du journal télévisé en passant par la version intégrale du Rapport de bilan et d’orientation sur la politique de codéveloppement liée aux flux migratoires de Sami Naïr (rendu public uniquement dans une version expurgée par les services du Premier Ministre), ou par le bulletin quotidien de l’Antenne Assedic contenant parfois plus de 100 pages. Dans ces conditions, toute personne, où qu’elle se situe et ayant un accès à Internet peut avoir en permanence une vision globale d’un mouvement, de ses revendications, intervenir dans les débats sur ses orientations, sur sa stratégie, disposer d’informations pratiques ou prendre connaissance des réactions de la presse écrite et audiovisuelle.
Cette véritable révolution des mentalités induit un renversement complet de la logique traditionnelle de l’activité politique ; logique qui veut qu’une élite élabore une pensée et une stratégie politique visant ensuite à entraîner une mobilisation dans et autour de l’organisation.
Le militant n’est plus alors un fantassin mis à la disposition d’une Cause porteuse de mission historique, mais un véritable pourvoyeur d’information et un initiateur d’action, tout à la fois noeud et commutateur de réseaux.

3. Un pluriel bien singulier.

Un des grands débats portant sur la notion de mouvement social oppose une vision singulière, celle d’une communauté de pratiques et de représentations à une vision plurielle, délitée, des mouvements sociaux. Cette équation, ainsi posée, se résout la plupart du temps, par un sens implicite, unifiant, par une reconstruction a posteriori d’une orientation générale s’opposant à une pluralité de pratiques et de contenus. Même si la notion de « tous ensemble » peut légitimement être analysée en terme de conscience de classe, rares et minoritaires sont les cas où ces mouvements ont réussi à trouver des axes de convergence. Il arrive même que certains conflits stratégiques entre organisations interdisent toute possibilité de rassemblement au sein de la même lutte. Les mouvements sociaux se transforment alors en une juxtaposition de couches sédimentaires sans homogénéité réelle.
Cette équation se résout sur Internet en des termes radicalement différents; par un singulier pluriel. Ainsi, tout en gardant leur logique interne, la majorité des sites WEB et des listes de diffusions, à l’exception des internes et des étudiants d’IUT, ouvrent très largement leurs plate-forme à d’autres sites et à d’autres luttes, formant ainsi une structure réticulaire très organisée et très homogène tout en restant d’une très grande fluidité. Le lien entre tous les mouvements sociaux ne procède pas alors d’une construction intellectuelle distanciée mais bien de la construction de la lutte elle-même, comme présupposée de nature spontanée. Alors qu’une organisation s’imposerait toute une série de considérations tactiques préalables ( qui décide de mettre en place un site, qui décide de la nature des informations diffusées, avec qui établit-on des lien, ne risque-t-on pas de drainer une « clientèle captive » vers d’autres organisations,..), les internautes ont d’emblée tendance à considérer le mouvement social comme une communauté homogène de pratiques et de représentations dotées d’une autonomie propre.
Si les animateurs des mouvements sociaux s’épuisent à chercher dans la reproduction des formes classiques, les formes d’organisation les mieux adaptées à leurs objectifs et à leurs aspirations et contribuent ainsi à en pérenniser les contradictions et les impasses, la convergence des luttes apparaît comme un paradigme sur Internet.
Sans s’attarder sur les nombreux facteurs pouvant expliquer ce phénomène, un élément nous paraît plus particulièrement intéressant. Internet n’est pas qu’une technologie mais aussi une culture imprégnée par les idées libertaires et autogestionnaires de ses fondateurs. Cette culture, s’articulant étroitement aux possibilité technologiques inédites de l’outil technique, ouvre de nouveaux espaces de représentation dépassant les modèles anciens : c’est en particulier le cas de la notion de Zone d’autonomie temporaire d’Hakim Bey, de celle de Résistance électronique du Critical Art Ensemble,… mais c’est surtout le cas de la rencontre entre les militants du mouvement social, conscient que tout reste à inventer, avec des activistes militant depuis des dizaine d’années pour la liberté de parole et d’accès à Internet et pour le logiciel libre. La cyberculture n’offre-t-elle pas alors une issue organisationnelle et culturelle au mouvement social permettant d’inaugurer les nouvelles formes de conflictualité de l’ère informationnelle ?

Conclusion : Le militant et l’internaute

Ne nous y méprenons pas : Internet n’est pas et ne sera probablement jamais l’espace privilégié d’expression de la lutte sociale. La conflictualité, telle qu’elle s’exprime dans les mouvements sociaux, n’est pas soluble dans le réseau mais elle ne l’est pas non plus dans le politique sous sa forme actuelle. Même sans avoir directement accès aux technologies de l’information et de la communication, le passage d’un mode de développement industriel à un mode de développement informationnel induit insensiblement de profondes transformations dans la vie quotidienne, les pratiques et les représentations de chacun. Cette révolution est objectivement porteuse de changements de civilisation qui ne sont pas encore perçus comme tels, ce qui donne souvent au discours millénariste un écho singulier.
Si les effets réels d’Internet sur le déroulement de ces mouvements sont la plupart du temps très restreints , l’intérêt de cette rencontre se situe probablement à un tout autre niveau. Le capitalisme informationnel, dans lequel la détention de l’information stratégique et la capacité à l’exploiter se substituent progressivement à la propriété des moyens de production, ne rend-il pas désuet les catégories de pensée, les formes d’organisation et d’action élaborées à l’ère industrielle ? Le centralisme pyramidal, les phénomènes de délégation de pouvoir et de prescription sur les individus gardent-il la même pertinence et la même efficacité qu’hier ? Les notion d’engagement, d’organisation elles-mêmes ne doivent-elle pas être revisitées ? A l’instar de la technique postale, citée en exemple par Habermas dans son livre sur la genèse de l’espace public bourgeois ou de la voiture, l’émergence de ce nouvel outil de communication « de tous à tous » ne va-t-il pas inaugurer de nouvelles pratiques, jusqu’à présent irréalisables voire inconcevables et entraîner par la de profonds bouleversements de repères et de sens dans tous les champs de l’activité humaine. A un moment où le capitalisme semble avoir trouvé une nouvelle issue, c’est à toutes ces questions que nous invite à réfléchir la rencontre du militant et de l’internaute.

Quelques adresses de sites et de listes mentionnés dans cet article :

Le site des sans-papiers :

http://www.bok.net/pajol/

Antenne Assedic :

http://www.internatif.org/antenneassedic

Chômeurs et précaires en lutte :

http://www.anet.fr/~aris/ecn/infoszone/urgences/

Les Marches européennes contre le chômage :

http://altern.org/marches97/

La liste de diffusion zpajol :

http://www.bok.net/~fil/zpajol/

Des listes de diffusion politique :

http://www.anet.fr/~aris/tamtam/tt_mailing.html

Pour une liste plus complète :

Internet et les mouvements sociaux, itinéraire de recherche :

http://www.mygal.org./09/mvtsoc/

À propos de la « Loi sur la confiance dans l’économie numérique »Le 5 juillet 1993, le magazine The New Yorker, publiait un dessin, considéré depuis comme une des icônes les plus représentatives de l’Internet. On y voyait un chien expliquer à l’un de ses congénères que, sur Internet, personne ne sait qu’il est un […]

Le droit de savoir

(revue Multitudes)Texte publié dans le Journal de l’Archipel des Revues (novembre 2003)Sur la route de Tycho, c’est le titre (ou plus exactement le sous-titre) d’une nouvelle que Richard Stallman, fondateur du mouvement du logiciel libre, a publié en février 1997 dans Communication of the ACM : Dan est un jeune étudiant à qui Lissa, son amie, demande de lui prêter son ordinateur. Le problème est que dans le monde de Dan et de Lissa, les ordinateurs possèdent tous des dispositifs techniques de protections, des « moniteurs de copyright », reliés à une Centrale des Licences.

Si Dan prête son ordinateur à Lissa, la fille qu’il aime, il risque de se faire pincer par la SPA (l’autorité de protection des logiciels). En cours d’histoire, Dan a appris qu’il y a eu, dans un passé lointain, des bibliothèques où l’on pouvait lire gratuitement des livres ou des articles de journaux et qu’en ces temps bénis, on pouvait partager à plusieurs le plaisir d’écouter de la musique. Il y a aussi appris que certains petits malins, au nom de cet âge désormais révolu, s’étaient amusés à créer des logiciels permettant de désactiver les moniteurs de copyright. Ils ont été mis en prison et lui aussi risque la prison s’il décide de prêter son ordinateur à son amie…

L’allégorie, un rien apocalyptique, de Stallman est aujourd’hui devenue une réalité. Certains universitaires, affublés du qualificatif très baroque, de « pirates », sont d’ores et déjà en prison et Dan et Lissa ne sont autres que nos enfants.

Depuis le traité OMPI de 1996 sur le droit d’auteur en effet, de nombreux pays mettent en place des législations visant à renforcer les mesures coercitives, sinon pénales, contre toutes formes d’accès non-payant au savoir et à la culture. C’est le cas du DMCA (Digital Millenium Copyright Act) au Etats-Unis mis en place par l’administration Clinton et de l’EUCD (European Union Copyright Directive) en Europe.

Prêt payant dans les bibliothèques, taxes sur les supports amovibles de stockage, brevets logiciels, mise en place de dispositifs techniques de protection et, comble de l’absurdité, de mesures pénales contre le contournement de ces dispositifs de protection contre la copie privée, … les attaques contre ce droit fondamental dont dispose chaque citoyen à avoir accès au savoir et à la culture, quels que soient ses revenus et ses moyens, se multiplient sous prétexte de lutte contre le piratage.

Les auteurs, eux-mêmes, habitués à ne toucher que la part congrue de la vente de leur travail, abasourdis par tant de sollicitude, se prennent à rêver de devenir Barbara Cartland ou Johnny Haliday et s’enferment dans un mutisme pour le moins suspect.

Tant que nous avons encore le droit à la courte citation (inscrite, rappelons-le, comme exception facultative à la directive européenne sur le copyright :-), peut-être sommes-nous en droit, nous lecteurs et auditeurs, de leur rappeler cette phrase de Gilles Deleuze : « l’écrivain invente des agencements avec les agencements qui l’ont inventé. Il fait passer d’une multiplicité dans une autre ».

À l’instar de Mozart recopiant, au risque d’excommunication, le Miserere d’Allegri dont les droits de d’exécution et de diffusion étaient strictement réservés à la Chapelle Sixtine, vous avez tous été des copieurs, des plagiaires, des voleurs d’enfants au sens étymologique du terme. Tout simplement parce qu’il n’y a pas d’autre moyen pour apprendre. Et rappelez-vous que nous sommes tous et que nous revendiquons le droit d’être des Jean Ferrat en puissance, pompant sans vergogne et avec délectation, les vers d’Eluard, d’Apollinaire ou d’Aragon pour les murmurer à l’oreille de la femme qu’on aime. Parce ce que ces vers sont aussi nôtres ; ils sont ce qui nous constitue, au plus profond de notre intimité.

On me disait aujourd’hui qu’il n’y a pas « mort d’homme », qu’après tout, il ne s’agit que de se battre contre de méchants pirates en culottes courtes (oubliant au passage de criminaliser ceux dont les culottes sont loin d’être aussi éculées et dont le fond de commerce est l’exploitation de la misère et de la détresse des artistes et des auteurs). Et pourtant si ! Sur ce champ de bataille, les victimes ne se comptent déjà plus !

Le projet de société (car c’est finalement bien de cela dont il s’agit) qui préside à la mise en place de l’EUCD est en effet le même que celui qui est la cause de centaines de milliers de morts dans les Pays du Sud, faute d’accepter de leur céder les droits d’exploitation de médicaments contre le Sida. Il est aussi celui qui va réduire des milliers de paysans à la famine à cause de ces semences génétiquement modifiées pour les rendre …. stériles.

Ce projet de société est tout entier motivé par cette peur panique, saisissant tous ceux qui ont cru à ce nouvel Eldorado numérique et qui voient aujourd’hui les règles fondamentales du capitalisme déstabilisées par la convergence entre la dématérialisation d’un nombre croissant d’activités économiques et le développement des réseaux télématiques. Comment le chaîne et le chronomètre peuvent-ils aujourd’hui résister à l’émergence d’un nouveau mode de production coopératif, décentralisé et réticulaire? Nombreux sont ceux, et pas seulement dans le monde du logiciel libre, qui sont convaincus que le système d’exploitation Gnu/Linux préfigure une révolution sans précédent dans la manière de concevoir et de produire des richesses ?

Cette véritable casse du statut de la propriété intellectuelle en France qui, malgré tous ses défauts, tentait d’assurer un juste équilibre entre le droit du public à bénéficier de l’accès au savoir et le droit de l’auteur à pouvoir bénéficier d’une juste rétribution est devenu un objectif stratégique de toute première urgence. Casser la propriété intellectuelle (inséparable des droits du public) pour en faire une simple propriété de droit privé, pour faire du savoir une vulgaire marchandise. Éternel retour à l’obsession congénitale du capitalisme, celle de la clôture et de la mesure qui vise à rationner, à produire de la rareté dans un monde, celui des idées, qui se caractérise, presque par essence, par son abondance et sa liberté. Les fils de fers et les piquets sont aujourd’hui remplacés par des dispositions légales et des verrouillages technologiques.

Cette nouvelle bataille des clôtures comme l’appelle l’économiste Yann Moulier-Boutang, à l’instar de celle qui s’est déroulée au XVIIIe sc autour des Commons, vise une fois encore, à empêcher la communauté d’accéder à un bien conçu comme étant le bien commun de l’humanité et comme étant surtout la condition même de l’exercice éclairé de la citoyenneté.

Ce n’est pas prendre un risque énorme que d’affirmer que nous ne sommes aujourd’hui qu’au début d’un affrontement sans précédent qui va se dérouler sur le terrain de la propriété intellectuelle. A Porto Allegre déjà, de nombreuse voix s’élèvent pour dire que, dans le prolongement des luttes qui se sont déroulées autour de la question de la terre ou autour de celle de la production matérielle, les grandes luttes sociales et politiques du XXIe sc porteront aussi sur la question de la propriété intellectuelle et du savoir, conçu comme bien commun et inaliénable de l’humanité.

Blondeau Olivier

Politiste, enseignant-chercheur à l'Université Lille 3, auteur d'une thèse de Sciences Politiques intitulée "Les Orphelins de la Politique et leurs curieuses machines. Expérimentations esthétiques, techniques et politiques à l'ère des réseaux" (Science-Po Paris/CEVIPOF) et co-auteur avec Florent Latrive de "Libres enfants du savoir numérique, une anthologie du Libres" aux Éditions de l'Éclat (mars 2000).