Ordre et désordre au cœur de la réinvention du politique

La relecture attentive de l’ouvrage de Georges Balandier (1988) sur le « désordre. Éloge du mouvement », permet d’indiquer que toutes les sociétés sont nécessairement « confrontées au désordre, leur ordre en est indissociable ». Autrement dit, ordre et désordre s’entremêlent. Il n’est donc pas vrai qu’une société puisse être totalement dominée, comme dans le récit politique algérien, par la stabilité et l’équilibre, s’interdisant tout désordre au cœur même du fonctionnement apparemment ordonné du tissu social. Il définit la modernité par le mouvement et l’incertitude en référence à l’imprévisible et à l’inattendu au cœur de tout système social. Il a été l’un des pionniers les plus influents de l’anthropologie politique dans les années 1960 (Selim, 2019). En consacrant une grande partie de ses travaux à Afrique, il a magistralement montré l’ampleur du mouvement et des turbulences sociales dans ce continent, à l’inverse de nombreuses thèses centrées sur le conformisme, le culturalisme et l’exotisme des sociétés africaines. La relecture de Georges Balandier, est aujourd’hui, pertinente pour appréhender le mouvement social algérien. Il montre que toute mouvement social, apparemment producteur de désordre, n’en est pas moins une création constante d’une nouvelle façon de s’approprier le politique que celui imposé par les pouvoirs d’ordre. Sa conclusion a un sens sociopolitique profondément actuel : «  Autrement dit, faire l’éloge du mouvement, dissiper les craintes qu’il inspire et, surtout, ne jamais consentir à exploiter la peur confuse qu’il nourrit » (Balandier, 1988).

Un laboratoire pour comprendre les dynamiques sociopolitiques émergentes.

Le mouvement social algérien est un laboratoire d’initiation à la compréhension des dynamiques sociales et politiques que ses différents acteurs déploient tous les vendredis et les mardis. Il représente un trésor fabuleux pour nous permettre de décrypter le sens novateur du changement social et politique porté principalement par les jeunes. Le mouvement social sort des sentiers battus reproduits mécaniquement par les politiciens paternalistes et éloignés du réel, pour s’inscrire, au contraire, dans le bricolage inventif et créateur. Cette posture originale permet aux jeunes de produire de nouvelles catégories du politique. Elle opère un dépassement critique des revendications classiques et ordonnées autour de programmes formels à soumettre aux détenteurs du pouvoir. La force du mouvement social algérien, est profondément liée à la quête d’une rupture politique significative avec le fonctionnement actuel du politique. Il s’agit pour les jeunes manifestants, d’accéder à leur émancipation politique pour prendre leur destinée en main. Les mots d’ordre des jeunes manifestants sont dans une logique de réinvention du politique. Ils ont bien compris qu’ils n’ont rien à attendre d’un système politique anachronique. Décryptons ce slogan très significatif : «  Vous allez vous confronter à une génération qui vous connaît bien et que vous ne connaissez pas du tout ». La compréhension fine de ce mot d’ordre est intéressante. Osons une interprétation : «  le système politique que vous avez mis en place depuis longtemps, ne nous est pas étranger. Nous connaissons vos pratiques politiques pour ne plus tomber dans le piège de vos promesses. A l’inverse, la génération des jeunes qui est en face de vous, vous l’avez toujours ignorée, et méprisée ».

Nous ne sommes pas dans un mouvement social classique et réformateur qui souhaiterait se limiter à l’obtention de quelques acquis pour continuer à rester dans l’ombre du système politique actuel. La gestion du mouvement où s’incruste l’ordre et le désordre, relève indéniablement d’un profond désir de dignité, de liberté et de citoyenneté. Pour le philosophe Spinoza, juif, d’origine portugaise, ayant vécu aux Pays Bas, au XVIIe siècle, le désir, rappelé avec beaucoup de pédagogie par Frédéric Lenoir (2017), n’est autre que « l’appétit accompagné de la conscience de lui-même. Autrement dit, le désir, c’est l’appétit, cette puissance, cet effort qui nous fait rechercher consciemment telle ou telle chose ». Ceci peut être aisément observé au cours des marches, où le mouvement du corps, l’appropriation du drapeau (Mebtoul, 2019) et le cri de rage des jeunes manifestants, se conjuguent, pour se donner à lire comme une ferveur collective fortement partagée par ses membres mais aussi, par les habitants du quartier où se déroule la manifestation.

Se réapproprier autrement la Nation

Le mouvement social se traduit par une puissance de dire et d’agir qui va au-delà, d’une simple marche du vendredi ou du mardi, pour au contraire en révéler sa profondeur sociologique  et historique. La volonté et la raison ne sont pas suffisantes pour opérer le changement, nous dit Spinoza. « La seule force qui peut nous faire changer c’est le désir. Voilà une puissance du corps et de l’esprit capable de mobiliser tout notre être pour l’amener à changer, où la raison et la volonté, exclusivement liée à l’esprit, peuvent se révéler impuissantes » (Lenoir, 2017).

La profondeur du mouvement social est attestée par ce désir des manifestants de se réapproprier autrement La Nation. Ils refusent de façon radicale de se reconnaitre dans la gestion patrimoniale de celle-ci. Comprendre ce slogan dans sa finesse, est une manière d’indiquer le refus des jeunes d’abdiquer face la répression et aux violences multiples déployées par le pouvoir réel qui tente, par tous les moyens, de détourner le mouvement social de sa trajectoire initiale. « Nation, Nation, Ils se sont emparés du mot, mais pas du sens ». Avec des mots simples et clairs, ils décryptent de façon critique cette idéologie d’appropriation forcée du pays, interdisant à la majorité de la population d’en être partie prenante. Ils se perçoivent étrangers dans leur propre nation. Force est de reconnaitre que la prise musclée de la Nation par le pouvoir, a abouti à un bilan politique peu glorieux. Le système politique a opéré dans l’exclusion et la marginalité des jeunes, les laissant dans leur désoeuvrement, pour permettre à une clientèle privilégiée de se rassasier de tous les privilèges appartenant à la Nation.

Dans les entretiens réalisés avec des étudiants, ressort le mot fort et récurrent, « d’indépendance politique » réelle qui puisse redonner du sens au mot « peuple » bafoué  pendant plus de vingt ans par l’ancien président de la République Abdelaziz Bouteflika. Ecoutons cette étudiante : «  C’est une deuxième naissance de l’Algérie contemporaine. La France nous a colonisée durant 132 ans et ce système politique nous a idiotisé et obscurci depuis plus de vingt ans. Le peuple algérien s’est découvert à nouveau. Il s’est rendu compte qu’il est le vrai maître de cette terre et que sa voix doit être entendue, après une longue période d’effacement et de mutisme ».

Georges Balandier (1988) rappelle fort à propos que le changement social et politique, au cœur du mouvement où se cristallise à la fois le désordre et l’ordre, consiste à «  donner toutes ses chances à ce qui est porteur de vie, et non à ce qui relève d’un fonctionnement mécanique, à la société civile et non aux appareils ».

Pour mettre à nu les mystifications du pouvoir, ce slogan, mieux que mille discours, refoule l’élection comme une alternative immédiate pour mettre fin aux incertitudes politiques actuelles, telle qu’elle est portée à bout de bras par les acteurs du système politique. «  Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ». Tout est dit dans ce propos de bon sens et d’une pertinence politique qui contraste avec ceux qui pensent faussement qu’il est encore possible de ruser avec un mouvement social aussi puissant mené par les jeunes. A leur encontre, une majorité d’acteurs stagnent souvent avec mépris ou condescendance, dans une posture patriarcale par absence d’écoute et de reconnaissance de leurs propos inventifs. Ils refusent de rompre avec un temps politique bien révolu, considérant que le politique doit se limiter à l’accaparement féroce du pouvoir, rien que le pouvoir, faisant fi du cri des jeunes : «  Nous ne voulons plus de vous. Partez et laissez-nous réinventer le politique en tenant compte de nos attentes et de nos exigences ».

Références bibliographiques

Balandier Georges, 1988, Le désordre. Eloge du mouvement, Paris, Fayard.

Balandier Georges, 1967, Anthropologie politique, Paris, PUF.

Lenoir Frédéric, 2017, Le miracle de Spinoza, Paris, Fayard.

Mebtoul Mohamed, 2019, « L’appropriation du drapeau national au cœur du mouvement social en Algérie », Revue internationale Multitudes, 75, 7-12.

Selim Monique, 2019, Anthropologie globale du présent, Paris, L’Harmattan.

Mohamed Mebtoul

Professeur de sociologie à l’université d’Oran 2, fondateur de l’anthropologie de la santé en Algérie, il est à l’origine du Groupe de recherche en anthropologie de la santé (GRAS), devenu Unité de recherche en sciences sociales et santé. Dernier ouvrage paru : Algérie, la citoyenneté impossible ?, Koukou éditions, Alger, 2018.