jours pour quelque chose change

Le 15 décembre 1998, le site Ubi Free ouvrait sur Internet une tribune libre et anonyme à l’usage du personnel d’Ubi Soft.
Ubi Free est né de l’indignation de quelques employés devant les propos tenus par de hauts responsables de l’entreprise à Nadya Charvet, journaliste de Libération qui publiait le 21 septembre 1998 un article sur le thème des « nouveaux athlètes du travail ».

Emergence de la parole

La révélation au grand jour de l’organisation du travail à Ubi Soft éclata sous forme de scandale dans le milieu du multimédia. En quelques jours, Ubi Free recevait des dizaines de messages venant d’employés, d’anciens employés d’Ubi Soft et d’internautes sensibles à la situation décrite. La « Tribune des Enfants Heureux » entreprit de publier une autre parole que celle des services de communication ou celle du marché : la parole d’hommes et de femmes travaillant chaque jour dans une entreprise jeune et mal organisée, souvent peu regardante sur la législation du travail, souvent peu respectueuse des individus. L’identité d’une entreprise, l’identité d’un employé ne vont pas de soi. L’interrogation de la nature humaine n’est pas un luxe dans le monde du travail – à fortiori dans une situation de muselage et d’individualisation des personnes. On découvre que beaucoup de gens vivent mal dans le multimédia. On découvre qu’ils en pensent quelque chose : le salarié n’a pas tous les devoirs, ni l’employeur tous les droits. On découvre surtout que la « conscience de sa propre saloperie est en premier lieu une maladie de crise, sur laquelle s’appuient les excès du pouvoir. Beaucoup d’employés subissant ou ayant subi des conditions dûres à Ubi Soft ont à présent compris qu’ils n’étaient pas coupables : la plupart du temps, c’est la structure de l’entreprise qui doit être mise en cause, non les aptitudes professionnelles des employés. La parole ne fut pas inutile. La parole prononcée « un peu fort » est parfois entendue.

Prise en compte de la parole

HORAIRES. Dès les « réunions de dialogue » de Noël, Michel Guillemot admettait l’abus dans le recours aux heures supplémentaires et week-ends travaillés, et s’engageait à y mettre fin. La régularisation des horaires a été la première mesure concrète prise par les dirigeants. A Montreuil, désormais, les locaux ferment à 20h00 en semaine. Aucun salarié ne peut plus y pénétrer le week-end à moins d’y être expressément autorisé par l’un des cinq frères. D’aucuns regrettent leurs heures de connexion gratuite à Internet et autres parties de Quake en réseau… ils vont découvrir les joies de la lecture, de la promenade en forêt et des conversations non-virtuelles avec leurs semblables. On s’y habitue très bien.

REPRESENTATION DU PERSONNEL. Des élections ont été organisées en février et mars. La loi est respectée – rien que la loi. Aucune information électronique concernant les modalités de ces élections n’est donnée. Elles sont discrètement indiquées sur des petits panneaux d’affichage, que chacun peut consulter. L’émergence de candidatures spontanées est néanmoins libre et ouverte jusqu’à la veille de chaque second tour, conformément à la législation. Et les candidats sont protégés par la loi contre toute forme de pression ou de répression.

RESSOURCES HUMAINES. Mardi 9 février, les frères Guillemot ont envoyé aux salariés d’Ubi Soft Montreuil un long mail qui détaille une série de mesures visant à améliorer le fonctionnement de l’entreprise et les conditions de travail des salariés. Le point essentiel est l’annonce de la nomination de responsables-ressources-humaines par métier.
Ces responsables auront en charge de :

– coordonner la publication des annonces de recrutement

– collecter les candidatures

– définir les postes

– établir les organigrammes

– coordonner et organiser les formations

– assurer les suivis de carrières et les évaluations

– assister et former les personnes amenées à recruter

– tenir à la disponibilité de chacun les informations relatives aux avantages sociaux

– centraliser l’ensemble des opportunités de postes offertes

– recevoir et répondre aux questions de chacun.

Les aléas du « changement »

CONTRADICTIONS. Christian Guillemot, qui lors des « réunions de dialogue » s’était autoproclamé interlocuteur de tous les salariés, récipiendaire attentif des doléances et remarques de chacun, a eu vite fait de s’asseoir sur ses nouvelles fonctions. On a quelques raisons de rester dubitatif quant aux dispositions de « Madame Bip » à assumer convenablement sa fonction de « coordinatrice des activités de productions à Montreuil ». Le fait qu’elle ait été à l’origine de la pétition anti-Ubi Free n’est certes pas la meilleure garantie d’indépendance. « Madame Bip » essaie absurdement de faire croire qu’elle n’est pas proche des frères Guillemot, quand personne ne lui demande rien – la chose étant de notoriété publique, elle aurait tout avantage à ne pas aborder le sujet.

FACE AU SCANDALE. En janvier, la direction d’Ubi Soft a refusé de répondre aux questions du Monde Interactif. Christian Guillemot a par ailleurs prétendu que l’interview faite à Marianne-en-ligne lui avait été « volée ».
Des « rumeurs » ont été mises en circulation dès le 15 décembre quant à l’identité des membres du syndicat virtuel. Yves Guillemot a affirmé au journal Le Monde (daté du 17 décembre 1998) qu’il y avait sur Ubi Free des « déclarations fausses », sans préciser lesquelles. Il déclarait au journal L’entreprise (numéro de mars 1999) à propos des élections de représentants du personnel : « Je les organise à la demande des salariés ». En réalité, Yves Guillemot les organise conformément Code du Travail, avec un retard de 12 ans.

FACE AU PERSONNEL. Soucieux de l’image du groupe et de son rayonnement médiatique, ses dirigeants ont vu leur façon de l’administrer publiquement critiquée. La façon dont ils ont réagi à l’émergence d’une contre-parole éclaire, s’il en était besoin, sur l’état d’esprit des frères Guillemot. C’est dans un premier temps la communication externe qui a prévalu. Il s’agissait avant tout de répondre aux questions de la presse (cf message d’Yves Guillemot, 15 décembre 1998). Celles du personnel pouvaient attendre.
Parallèlement, même si ce fut bref, ils censuraient l’accès au site, puis le rétablissaient, après l’annonce de la coupure sur Ubi Free, site consultable à l’extérieur de l’entreprise, et sa confirmation dans l’article de Laurent Mauriac (Libération du 16 décembre). Il n’a jamais été techniquement possible d’écrire à Ubi Free depuis les machines d’Ubi Soft, même après le rétablissement de l’accès au site. Nous recommandions aux employés d’éviter d’écrire depuis leur adresse-mail d’Ubi Soft ; nous ne demandions pas à la direction de les en empêcher. Au cours des réunions de « dialogue » – que l’on renommera volontiers réunions de « monologue » puisque les frères Guillemot y monopolisaient la parole, nos dirigeants développèrent un discours essentiellement paranoïaque visant à convaincre leur auditoire de l’horreur du dialogue social. Sauf coup de théâtre, l’intimidation, bien que maladroite, aura porté ses fruits. Il y aura carence de candidats à toutes les élections de représentants du personnel. Certaines équipes ont été séduites par le discours des cinq frères au point de déclarer à la sortie des réunions « si un syndicaliste se pointe je lui casse la gueule ».

Nous rappelons à qui voudra bien l’entendre que le syndicalisme – et ce qui s’y rapporte – est à l’origine de la plupart des libertés dont nous jouissons aujourd’hui. D’autres, en d’autres temps, y ont laissé leur vie.