Capitalisme : d’une (grande) transformation l’autre

Politis jeudi 19 juillet 2007Un numéro de la revue du Mauss revient sur la pensée de Karl
Polanyi et son analyse de la fin du dogme libéral hérité du
XIXe siècle, tandis qu’un essai de Yann Moulier Boutang étudie
le capitalisme contemporain devenu « cognitif ».
En 1929, le système économique mondial connaît une crise dont
les effets se font ressentir un peu partout sur la planète.
Or, à cette époque, les hommes politiques sont généralement
dépourvus de culture économique. Ils vont pourtant devoir
faire face à une situation sans précédent, où leurs
populations exigent des protections face au chômage de masse
et au gel des salaires. John Maynard Keynes, dans la Pauvreté
dans l’abondance [1, recueil d’articles contemporains de la
crise de 1929, écrivait ainsi en décembre 1930 : « Maintenant
que l’homme de la rue est au courant de ce qui est en train de
se passer, sans en comprendre le pourquoi ni le comment, la
frayeur qui s’est emparée de lui est probablement aussi
excessive que l’absence d’inquiétude dont il faisait preuve
avant. [… Quoique personne ne soit prêt à le croire,
l’économie est une matière technique et difficile ; elle est
même en train de devenir une science. »

Certes, depuis l’avènement du capitalisme industriel au XIXe
siècle, l’économie de marché avait déjà rompu avec les modèles
des économies du passé puisqu’en généralisant les échanges
marchands, elle ne pouvait exister que dans une « société de
marché ». C’est là un des apports fondamentaux de la Grande
Transformation, l’ouvrage majeur paru en 1944 de l’historien
de l’économie Karl Polanyi. Il y retraçait l’évolution du
capitalisme depuis un siècle pour décrire en particulier,
selon Jérôme Maucourant, « la fin de la première société de
marché léguée par le XIXe siècle ». Spécialiste de Polanyi,
l’économiste français en propose une éclairante biographie
intellectuelle dans la dernière livraison de « Recherches »,
la revue du Mauss [2, qui donne aujourd’hui l’occasion de
(re)découvrir l’oeuvre de l’économiste hongrois. L’importance
de la Grande Transformation tient à son analyse des liens
(nouveaux) entre économie et société à partir des années 1930.
En effet, pour Jérôme Maucourant, Polanyi a bien été l’un des
premiers à comprendre le « terme [qui est mis à la tentative
de séparation institutionnelle entre l’économie et le
politique ». Séparation qui, alors, reste pourtant ancrée dans
l’esprit de la plupart des dirigeants politiques…

Mais les conséquences de cette « grande transformation »
peuvent être multiples. Dans un autre article de ce numéro, le
sociologue Christian Laval observe la quasi-simultanéité de
publication de l’ouvrage de Polanyi avec trois autres livres
importants : la Route de la servitude de Friedrich von Hayek
(1944), Capitalisme, socialisme et démocratie de Joseph
Schumpeter (1942), et les Fondations de l’économie politique
de Walter Eucken. Pour le sociologue, ces quatre ouvrages
constituent le « creuset » théorique de l’économie politique
de la seconde moitié du XXe siècle. On y trouve à la fois la
contestation des « articles de foi libérale » et l’annonce des
Trente Glorieuses (avec Polanyi et Schumpeter, qui ne croient
pas en l’émanation d’une société entièrement marchande), mais
aussi (chez Hayek et Eucken) la genèse des grandes idées
directrices d’un « nouveau libéralisme délibérément en rupture
avec l’ancien ». Pour ces derniers, « loin de la séparation
principielle que faisait le vieux libéralisme entre société
civile et le gouvernement », l’État doit au contraire devenir
« une ressource indispensable au fonctionnement du capitalisme
», capable d’assurer une concurrence « libre et loyale ». Ces
auteurs ont donc posé là les jalons du néolibéralisme,
dominant aujourd’hui.

Si Polanyi a décrit la « grande transformation » subie par le
capitalisme industriel durant la première moitié du siècle
précédent, le système économique mondial connaît sans aucun
doute depuis les années 1990 une profonde évolution, à l’heure
du virtuel, des nouvelles technologies et de la
financiarisation à outrance.

Philosophe et professeur de sciences économiques, Yann Moulier
Boutang essaie aujourd’hui de penser, dans un petit essai
stimulant, les spécificités du capitalisme mondialisé.
Poursuivant le travail collectif de la revue Multitudes, qu’il
coordonne [3, l’auteur analyse ce « troisième » capitalisme,
appelé « cognitif », où « l’accumulation porte désormais sur
le capital immatériel, la connaissance et la créativité ».
Celui-ci fait suite au capitalisme industriel, en crise depuis
les années 1970, qui avait lui-même succédé au premier
capitalisme, mercantiliste et esclavagiste, né au XVIIIe
siècle. Constatant que l’investissement concernant
l’immatériel a, dès 1985, dépassé celui des équipements
matériels, il observe cette « nouvelle grande transformation ». Dans cette « économie-monde » constituée de réseaux, la
diffusion du savoir, centrale, remet en cause les fondements
de la propriété intellectuelle. Ce qui ouvre paradoxalement de
grands espaces de créativité, d’égalité et de liberté
individuelle, à l’image d’Internet et du peer to peer…

Ouvrage foisonnant d’intuitions et de pistes de recherches, le
Capitalisme cognitif donne en tout cas à penser à une gauche
qui, désormais, selon l’auteur, « doit aller plus loin que la
critique du néolibéralisme et de la financiarisation ». Car,
comme le déclarait récemment au Monde le philosophe Toni Negri
(dont est proche Yann Moulier Boutang) sur ces mêmes questions
: « Nous sommes déjà des hommes nouveaux ! »

Notes
[1 Gallimard, « Tel », 2002.
[2 Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales.
[3 Une anthologie d’articles vient de paraître : Politiques
des multitudes, Yann Moulier Boutang (coord.), Amsterdam, 604
p., 24,50 euros.
[4 Gallimard, « Tel », 2002.
[5 Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales.
[6 Une anthologie d’articles vient de paraître : Politiques
des multitudes, Yann Moulier Boutang (coord.), Amsterdam, 604
p., 24,50 euros.