Le costume sur mesures spinozistes de Nicolas Sarkozy

La lutte pour la définition des valeurs engendre donc, du fait même de sa propre réussite, la lutte pour la possession des objets valorisés. Non seulement nous exigeons des autres hommes qu’ils s’aliènent dans les mêmes « biens » que nous, mais nous prétendons ensuite leur en interdire la jouissance : il nous faut, et qu’ils les désirent, et qu’ils nous sacrifient leurs désirs. Et nous voulons par-dessus le marché, qu’ils nous en remercient ! car nous pensons toujours à leur bonheur : normalement, nous semble-t-il (s’ils n’étaient pas « méchants »), ils devraient être satisfaits de jouir par procuration de nos propres joies. A nouveau, leur réticence à se laisser déposséder nous paraît une preuve d’ingratitude : après tout ce que nous avons fait pour eux ! .

(Alexandre Matheron, Individu et communauté chez Spinoza, 1969)

Nous sommes en 1968. Et Alexandre Matheron, magnifique et lecteur unique de Spinoza, nous parle déjà, en connaissance de causes et d’effets spinozistes, de Nicolas Sarkozy. Le costume sera taillé à la mesure du mode que les attributs matériels et spirituels du personnage permettent.

Nicolas Sarkozy selon Spinoza est un homme « ignorant » et « passionné ». Il ne sait plus où donner de la tête puisque sa tête elle-même est prise par la « biologie » de sa nature d’abord individuelle et par l’utilité de sa raison seulement calculatrice.

Ainsi comme l’homme de Spinoza dans l’Ethique, le président de la république française, par essence et par existence, se montre, il est exposé à l’entendement de tout un chacun : nous avons pour tâche républicaine, de chercher à comprendre cet homme, dans le sens où cet homme a pour fonction d’exposer le mode qu’il constitue et construit au vu de tous. Sans transcendance, ni fins.

Le président de la république française n’a jamais été aussi « actuel » et, dans les formes même de son actualité, à ce point-là : mode « humain » d’existence. Nicolas Sarkozy, à ce jour, n’a pas pris le temps de « connaître » ni le temps d’être « heureux » : la joie qu’il cherche à atteindre, pour l’heure, n’est pas de ce monde, elle réside tout entière dans son costume. Ce président est un « plan de consistance » à lui tout seul.

A hauteur de tout ce qui se dit ou se pense autour des travailleurs que nous sommes, la personne et la parole de Nicolas Sarkozy se réduisent mot pour mot, geste pour geste à rien de plus que ce qu’il est, ou alors il se décrit étho-logiquement comme empreint de ce que Spinoza définit comme « connaissances inadéquates » et « passions tristes ».

Car Nicolas Sarkozy depuis qu’il en appelle au suffrage populaire puis quand il parle au nom de la France et des Français prône une éthique des « valeurs » et évoque ce « au nom de » quoi nous nous voulons acteurs de nos vies et de nos réussites : pour le président Sarkozy, nous voulons être « heureux » et nous pouvons l’être si nous faisons ce qu’il nous dit, sachant ce qu’il fait « tout »pour que nous le soyons.

Nicolas Sarkozy, lui, connaît les « causes » des « états » des « choses », il sait ce que nous voulons, et il croit comme nous (se dit-il) à l’existence du « sujet » humain, sujet compris comme « volonté libre » décidant des actions qu’il détermine lui-même au regard de sa « nature » libérale et travailleuse.

Ce président français-là vit ainsi notoirement dans l’illusion. Nous le savons et nous n’avons rien à en faire. Sur l’échelle qui en comporte trois des genres spinozistes de la connaissance, Nicolas Sarkozy vit et demeure, président de la république qu’il est, au premier barreau : ce qu’Alexandre Matheron nommait le stade de l’égoïsme biologique : stade de l’homme qui puisqu’il est un « être », cherche à être et persévère dans son « désir d’être »; stade du contentement de soi, de ce qui pourrait se résumer dans l’auto-injonction suivante : « sois-y et reste ! ».

En vient-on à penser que la mesure humaine de ce discours et de ce comportement (ce qu’en spinozisme conséquent, il s’agit bien d’appeler une « éthique », ou un mode de vie) est la petite taille d’un costume qui colle au personnage ? Oui, car agir selon son conatus individuel, chez Nicolas Sarkozy, cela revient toujours à poser habillé, vêtu, costumé, c’est-à-dire monté et surchargé comme un plan de Cecil B. DeMille ou Franco Zefirelli. Nous avons alors beaucoup à « voir ».

A l’image, tel qu’en lui-même, Nicolas Sarkozy expose une anatomie et une physiologie qui font de lui, au-delà de l’homme spinoziste, l’athlète « désaffecté » décrit par Antonin Artaud, lui-même se présentant en 1946 comme détaché du dehors dont il consistait jusque là, défait de l’être qu’il fut et ne désirant rien de ce qui est possible, sinon l’impossible lui-même, mais hors de lui.

L’anatomie et la physiologie actuelles sont telles qu’elles ont barré la porte, bouché l’entrée à ce pour quoi la vie est faite : un élément qui a été laissé au dehors et remplacé par la société, la famille, l’armée, la police, l’administration, la science, la religion, l’amour, la haine, l’arithmétique, la géométrie, la trigonométrie, le calcul différentiel, la théorie des quanta, la faillite de la science, la musique, la philosophie, la métaphysique, la psychanalyse, la métapsychique, le logos, Platon, par dessus Platon le yoga, dieu, le non-être, le pur esprit, le cosmos, le néant, l’univers, l’être, l’arcane imbécile des initiations, le contingentement, le système Taylor, le rationnement, le marché noir, la guerre, les épidémies, ce quelque chose donc qui a été laissé dans l’au-delà de nous-même, et qui fait que l’au-delà existe mais ne fait plus partie de nous-même, je veux dire de la physique intrinsèque, archaïque de notre anatomie.

(Antonin Artaud, L’Intempestive Mort et l’Aveu d’Arthur Adamov)

Pour Nicolas Sarkozy en 2007, tout est possible, sauf le possible lui-même. Nous serons toujours heureux de tout ce que l’on fait pour nous. Merci cher petit homme.

Jugnon Alain

Philosophe (Le Contredieu, 2006), auteur dramatique (En ordre de Bataille, 2007), dirige la revue {Contr'un} (n°1, octobre 2007).