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La démocratie d’Aung San Suu Kyi
Persistance d’un système ethnonationaliste et militariste en Birmanie

Le 11 novembre 2019, le gouvernement birman et sa dirigeante Aung San Suu Kyi sont accusés d’« intentions génocidaires » à l’encontre des Arakanais musulmans, les Rohingyas. Ces accusations sont portées devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) par la Gambie au nom de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI). Elles sont appuyées par de nombreux rapports et témoignages et portent sur des faits allant de 2016 à 2019 (ONU Info, 2019a). Tatmadaw, l’armée birmane, usant de méthodes de nettoyage ethnique, les vagues de répressions régulières ont conduit à des exodes massifs vers le Bangladesh voisin.

Dans un pays où « l’ethnie » est le cadre quasi-exclusif de subjectivation politique, les Rohingyas sont considérés comme des étrangers. Leur citoyenneté leur est retirée en 1982 par le général Ne Win alors au pouvoir. L’ostracisation et la répression de ces populations s’inscrivent dans le système de légitimation d’un pouvoir militaire encore largement présent. Depuis l’élection d’Aung San Suu Kyi et de son parti la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) en 2015, la « transition démocratique » est en effet une formule mise de côté. Des contraintes constitutionnelles ne permettent pas à la Dame d’accéder à la fonction présidentielle. Elle y place un proche et devient Conseillère d’État. C’est en qualité de « cheffe de facto » du gouvernement qu’Aung San Suu Kyi comparait devant les juges du tribunal de La Haye. En empruntant les narrations de l’armée et en défendant les « intérêts birmans », la désormais « ex-opposante » pérennise les conceptions ethno-nationalistes et militaristes de ses prédécesseurs et de son père (ONU Info, 2019b).

Comment l’icône qu’était devenue la Dame de Rangoun a-t-elle pu se contenter d’accompagner le maintien en l’état du système autoritaire en Birmanie après son arrivée au pouvoir ? Quels ont été les registres de légitimation dont elle s’est prévalue contre la junte à partir de son entrée dans l’opposition en 1988 ? Comment après l’échec des Conférences de Panglong pour le XXIe siècle a-t-elle repris à son compte des narrations historiques de l’armée devant la Cour Internationale de Justice ?

Une légitimité dynastique

La guerre d’indépendance de la Birmanie se polarise autour de la figure de thakin Aung San1. En 1943, il mène la reprise de la Birmanie aux colons anglais avec l’aide du gouvernement japonais et par la formation de l’armée de l’indépendance birmane (BIA) dont Ne Win faisait également partie. Dérivée de l’unité des « Trente Camarades », composée de birmans repérés, entraînés et financés par le Japon impérial, la BIA devient Tatmadaw, l’armée de la Birmanie indépendante (Egreteau, 2010).

Aung San développe une certaine fascination pour le régime militariste japonais.. Le marxisme ainsi que les fascismes italien et allemand sont « en vogue » à cette époque à Rangoun, la démocratie est alors pensée comme « une idéologie dominatrice » (Karila, 2008). Ce lecteur de Marx et de Mein Kampf écrit en 1946 : « Le caractère birman a toujours demandé un leadership fort et rompu et ne veut pas d’une simple figure de proue […], il ne doit y avoir qu’une nation, qu’un État, qu’un parti, qu’un leader » (Egreteau, op.cit. : 134). En vue de l’indépendance annoncée du pays, Aung San organise la Conférence de Panglong en février 1947. Seuls les représentants des groupes minoritaires shan, kachin et chin sont invités à participer par le leader bamar. Il leur soumet alors l’idée d’une organisation semi-fédérale sous hégémonie bamar et propose, qu’à terme, des possibilités de négociations indépendantistes soient mises en place. Les dirigeants convoqués acceptent mais les autres populations, qui n’ont pas pu participer à la conférence, sont bafouées.

Le thakin devient le Bogyoke (le « généralissime », plus haut grade birman), héros de l’indépendance. Il est érigé en « père de la nation birmane » et est également présenté comme le « père de Tatmadaw ». Mais Aung San est assassiné le 19 juillet 1947 avec six autres ministres. L’histoire du général devient un symbole de lutte pour toute la nation.

Aung San Suu Kyi, fille d’Aung San, reçoit cette icônification en héritage. Comme l’écrit C. Delachet-Guillon selon la coutume bamar la grande majorité des femmes ayant un pouvoir politique « ont été des épouses ou des proches parentes d’hommes politiques décédés ou dans l’incapacité d’assumer leur charge » (2008 : 116). Après l’assassinat d’Aung San et de ses ministres, leurs veuves sont ainsi désignées pour endosser temporairement leur charge. Il ne s’agit pas d’un cas isolé en Asie (Indira Gandhi en Inde, Benazir Bhutto au Pakistan, Cory Aquino aux Philippines). De plus, et comme le montreront les narrations de disqualification choisies par la junte, le caractère dynastique est particulièrement légitimant en Birmanie (Karila, 2008). La ressource symbolique qu’est devenu Aung San, « père de la nation », avec ses aspirations autoritaires et ses positionnements ethno-nationalistes, est mobilisée par la junte comme par l’opposition.

Les militaires récupèrent le pouvoir le 2  mars 1962 par le coup d’État du général Ne  Win. La légitimité du système autoritaire du « tuteur de la nation » est fondée sur une reprise de la guerre de libération. Il ferme le pays et édite des décrets allant de l’interdiction du football à la suppression de la chaire d’anglais de Rangoun. L’ostracisation des Arakanais musulmans et le retrait de leur citoyenneté en 1982 s’inscrit dans cette lutte contre des étrangers colonisateurs. Ne Win met également en place des politiques de birmanisation (bamarisation) coercitives des groupes minoritaires et entreprend la bamarisation des troupes de Tatmadaw. Les politiques xénophobes du général imposent ainsi le cadre « ethnique » comme espace de subjectivation politique.

Armée et bouddhisme, enjeux partagés avec  la  junte

Après avoir vécu au Royaume Uni depuis le mort de son père, Aung San Suu Kyi revient en Birmanie pour s’occuper de sa mère en 1988 et prend position dans la vie politique du pays en opposition au régime militaire de la junte. Elle fonde le parti de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) le 27 septembre 1988. Cependant, si la LND devient le principal parti d’opposition, ses positionnements ambivalents concernant l’armée et le bouddhisme ne sont pas fédérateurs à l’échelle nationale.

Aung San Suu Kyi déclare en 1989 se questionner sur le fait que l’armée obéisse à ce qu’aurait souhaité son père. Cet appel à la désobéissance se combine plus largement à un discours qui ne considère pas l’armée comme un monolithe mais qui remet en cause ses élites. G. Karila remarque à ce propos que : « le nationalisme birman, qui a toujours marqué l’opposition démocratique, est un autre gage, moins clairement exprimé, du fait que l’armée n’a pas vocation à disparaître de la sphère du pouvoir » (Karila, p.  167). Les violences et exactions perpétrées par une Tatmadaw bamarisée à l’encontre des minorités font du soutien à l’armée un point particulièrement clivant. De plus Aung San Suu Kyi revendique son attachement au bouddhisme qui est un marqueur de l’identité nationale particulièrement lié à la domination bamar alors que les populations non-bouddhistes du pays font environ 10 % de la population. Selon la religion bouddhiste, les femmes ne peuvent atteindre l’Éveil car elles sont dépourvues de phon (puissance temporelle et spirituelle2). Mais il est communément admis en Birmanie qu’Aung San Suu Kyi, du fait de son ascendance paternelle, possède un phon. Elle est reconnue comme une personne influente du groupe dominant. En revendiquant ces deux attachements, militaire et bouddhiste, Aung San Suu Kyi confirme la hiérarchisation sociale en place (bouddhiste –non bouddhiste ; bamar – non bamar).

En 1990, la junte organise des élections que la LND remporte largement. L’organisation militaire décide d’annuler le résultat et assigne la Dame à résidence jusqu’en 1995. Pendant cette période, elle recevra notamment, à distance, le Prix Nobel de la Paix de 1991. Cette reconnaissance fait partie des sanctions symboliques prises à l’encontre du régime par la « communauté internationale ». Elle s’inscrit en réalité dans l’entreprise de promotion des normes occidentales relatives à un « démocratisme autoritaire » (Pellerin, 2008).

Les généraux birmans, qui se voient amputés d’une ressource symbolique clé (l’héritage d’Aung San), vont entamer une campagne de dépréciation dont l’argument principal est l’occidentalité d’Aung San Suu Kyi, le fait que la Dame ait passé une grande partie de sa vie en Angleterre où elle s’est mariée et a eu des enfants. Présentée comme « la marionnette des néocolonialistes », Aung San Suu Kyi est ainsi critiquée pour avoir « altéré la pureté d’un sang noble » (Karila, op.cit. : 169). En 1996, le New Light of Myanmar publie : « Mrs. Michael Aris, alias Daw Aung San Suu Kyi […] a violé la discipline de la race, sa culture et ses coutumes. Comment peut-il y avoir du patriotisme alors qu’elle n’avait pas, avec un esprit patriotique, défendu les principes de la préservation de sa race et de son lignage ? » (Egreteau et Jagan, 2013 : 58). Cette définition du patriotisme s’inscrit clairement dans la conception ethniciste de la politique birmane. Aung San Suu Kyi ne pourra plus quitter le pays, son retour en Birmanie lui étant dans ce cas interdit. De septembre 2000 à novembre 2010, la Dame de Rangoun va d’assignations à résidence en maisons d’arrêt3.

Les élections de 2015 sont relativement démocratiques, bien que certaines populations non bamar n’aient pas le droit de vote. Le parti de la LND remporte 59,4 % des sièges au Parlement. Les contraintes constitutionnelles empêchent cependant la Dame d’accéder à la fonction présidentielle4. Elle se crée alors un poste sur-mesure, Conseillère d’État et place un proche, Htin Kyaw, à la Présidence5. 25 % des sièges du Parlement sont réservés d’office aux militaires. Ces 25 % ont sous leur contrôle trois ministères clés : le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Gestion des frontières et le ministère de la Défense. Aung San Suu Kyi devient la « cheffe de facto» de ce gouvernement mixte.

Des compromis de  Panglong à la Cour de  justice de la Haye

La passation de pouvoir a lieu le 30 mars 2016. Quelques semaines plus tard, le nouveau gouvernement annonce l’ouverture d’un cycle de Conférences de Panglong pour le XXIe siècle. En référence directe à l’héritage du « père de la nation », ces « conférences pour la paix » sont néanmoins pensées sur un modèle plus inclusif. Il est en effet annoncé que tous les « groupes ethniques armés » seront invités à participer (UN-SG, 2016). Trois conférences sont ainsi programmées en 2016, 2017 et 2018. Mais les Arakanais musulmans, Rohingyas, ne sont plus citoyens depuis 1982, ils ne sont donc pas considérés comme un « groupe ethnique armé » mais comme des terroristes (Lavialle-Prélois, 2018). Cette exclusion interdit d’emblée la perspective d’un processus de paix à l’échelle nationale et témoigne de l’alignement du discours du gouvernement civil sur le discours xénophobe des militaires.

La première Conférence de Panglong pour le XXIe siècle est considérée par plusieurs représentants politiques comme une séance d’ouverture qui ne débouchera pas sur des mesures concrètes. Les différents représentants sont pourtant enclins à participer aux négociations même si l’un des leaders de la Kachin Independence Organization (KIO) déclare : « Nous nous demandons toujours ce que signifie l’Esprit de Panglong » (Gandil, 2016). Deux jours avant l’ouverture de la conférence, le gouvernement interdit la participation de la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA), de la Ta’ang National Liberation Army (TNLA) et de l’Arakan Army (AA) suite à des heurts avec Tatmadaw. D’autre part, comme le souligne la Rapporteuse des Nations-Unies, Lee Yanghee, la focalisation sur les « groupes ethniques armés » ne permet pas une réelle inclusivité de ces conférences, car elle met de côté les groupes de la société civile, en particulier les femmes. En effet, le cadre de participation impose les modèles ethniciste et militariste du politique. En choisissant cette organisation, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi reproduit les normes de ses prédécesseurs. Les représentants ayant participé à cette première session soulignent l’absence de débat.

En vue de la seconde conférence du cycle, en mai 2017, Aung San Suu Kyi annonce que seuls les « groupes ethniques armés » ayant signé l’Accord de cessez-le-feu national de 2015 pourront participer. Douze groupes sont ainsi évincés de ces négociations. L’ambition inclusive des conférences est définitivement mise de côté. En parallèle de ces « initiatives », la Tatmadaw poursuit ses politiques de répression à l’encontre de différentes minorités du pays. Dans l’État d’Arakan, les vagues de violences déclenchées en août 2017 ont conduit à des exodes massifs des populations Rohingyas vers le Bangladesh frontalier6.

Seuls dix « groupes ethniques armés » participent à la dernière conférence du cycle, en juillet 2018 après quatre reports de la session. Dans son discours d’ouverture, le chef de Tatmadaw, Min Aung Hlaing déclare que : « Notre Tatmadaw, en tant que Tatmadaw du peuple, née d’un peuple ethnique, est une organisation qui représente l’État et le peuple » (Info-Birmanie, 2018). Mais on pouvait alors lire sur les réseaux sociaux : « Tatmadaw ne me représente pas ».

Le 14 novembre 2019, la Cour Pénale Internationale (CPI), saisie sur requête de son Procureur en avril 2018, autorise l’ouverture d’une enquête sur les déplacements forcés des populations Rohingyas à la frontière avec le Bangladesh en 2017 (ONU Info, 2019c). Cette décision survient quelques jours après que la Gambie, au nom de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), ait accusé le gouvernement birman de « génocide » des Arakanais musulmans. Ces accusations sont appuyées par des preuves et témoignages rapportés du terrain par différents observateurs. La désormais « ex-opposante » Aung San Suu Kyi comparaît alors en tant que « cheffe de facto » du gouvernement devant le tribunal de La Haye (ONU Info, 2019b). Au côté des généraux, elle défend les exactions des militaires contre des « terroristes ». Annonçant défendre les « intérêts birmans », la Prix Nobel de la Paix reprend les narrations xénophobes du régime de la junte. Elle justifie ainsi, d’une part, les politiques militaristes qui légitiment l’autoritarisme. Et d’autre part, les conceptions ethno-nationales à la base des hiérarchisations de citoyennetés. Elle se comporte en héritière de son père.

Bibliographie

Defert (dir.), Birmanie contemporaine (p. 105-122). Bangkok : IRASEC –  Les Indes savantes. Delachet-Guillon Claude, (2008) « La Birmanie côté femme ». Karila  Guillaume, (2008) « De Ne Win à Nay Pyi Daw. Images  de la politique intérieure en Birmanie. » Pellerin Camille, (2008) L’ostracisme occidental du Myanmar. Une impasse du  « démocratisme  autoritaire » ?

Egreteau Renaud, (2010) Histoire de la Birmanie contemporaine, Le pays des prétoriens. (1e éd.). Paris, France : Fayard

Egreteau Renaud et Jagan Larry, (2013) Soldiers and  Diplomacy in Burma. Understanding the Foreign Relations of the Burmese Praetorian State. Singapour : NUS  Press  Singapore –  IRASEC

Gandil Alexandre, (2016) Birmanie : la Conférence de  Panglong, début d’une nouvelle ère ?, Asialyst.

1 Des étudiants impulsent l’utilisation du terme thakin pour se nommer entre eux, thakin signifiant maître. Ils utilisent ce terme, « conventionnellement réservé aux Britanniques » (Couëstan, 2008 : 89), comme marqueur du rejet de la colonisation. Les thakin forment l’association Dóbama Asì-Ayòn, soit « Nous, Birmans ». Cette association au caractère nationaliste prononcé et à l’idéologie marxiste voit notamment passer dans ses rangs les dirigeants postcoloniaux : Aung San, U Nu et Ne Win.

2 Le phon contient l’idée de puissance temporelle (honneur, renommée, pouvoir sur les autres) et de puissance spirituelle (le respect des grandes vertus bouddhiques). (Delachet-Guillon, op.cit.)

3 Elle a été libérée pendant un an, de mai 2002 à mai 2003.

4 Une nouvelle constitution est adoptée en 2008 après un référendum à la transparence discutée qui s’est déroulé à la suite du passage du cyclone Nargis rendant la participation de certaines populations sinistrées impossible. Cette nouvelle constitution comporte une clause spécialement pensée pour la Dame qui interdit l’accès à la fonction présidentielle à toute personne mariée à un étranger.

5 Htin Kyaw, ancien chauffeur de la Dame, quitte la Présidence le 21 mars 2018 pour des raisons de santé. Win Myint, également membre de la LND et proche d’Aung San Suu Kyi, lui succède.

6 Médecins Sans Frontières estime à 650 000 le nombre de personnes déplacées en décembre 2017 (MSF, 2017). Entre 600 000 et un million pour la Cour Pénale Internationale (CPI) et l’ONU (ONU Info, 2019c).

Julie Lavialle-Prélois

conduit ses recherches à l’EHESS sur la stigmatisation des musulmans en Birmanie, notamment les Rohingyas, et d’une manière plus générale sur les théories du « grand remplacement » et leur audience dans le monde global.