Le souvenir du présent

Entretien réalisé par Andrea ColomboUne histoire qui n’en finit pas

Après [[Entretien publié dans Alias numéro 2 (deuxième année), en supplément au Manifesto du 9 janvier 1999. Repris ici avec l’aimable autorisation du Manifesto. Traduit de l’italien par Didier Muguet. Opportunisme, cynisme et peur (1991) et Miracle, virtuosité et déjà-vu (1996), Michel Valensi nous offre cette fois une traduction quasi simultanée à la parution italienne du dernier ouvrage de Paolo Virno, Le souvenir du présent. Essai sur le temps historique [[Éditions de l’Éclat, traduction Michel Valensi, 1999. Texte difficile mais écrit par un philosophe de terrain, sachant que son terrain est celui des formes de vie du capitalisme avancé. Et Paolo n’est ni un prophète ni un exégète. C’est un de ces rares philosophes qui utilise son cerveau et la boîte à outils de l’histoire de la philosophie pour mettre à l’épreuve de ce que nous vivons depuis l’échec des grandes luttes sociales et des mouvements novateurs subversifs des années soixante-dix [[Comme Negri et bien d’autres, Virno fut victime du terrorisme d’État. Arrêté le 7 avril 1979, il passe quatre ans en prison préventive avant d’être acquitté. (cf. Le Monde Diplomatique, août 1998). des concepts produits par les penseurs les plus divers, d’Aristote à Wittgenstein et de Saint Augustin à Bergson.

Virno, qui a si bien décrit les paramètres existentiels dans les conditions productives du post-fordisme, la situation émotive créée chez l’ensemble des travailleurs dépendants qui subissent majoritairement les caractères que Marx attribuait à « l’armée industrielle de réserve » , nous propose maintenant une réflexion sur le temps qui règle ses comptes avec les idéologues de la fin de l’histoire et les post-modernes sidérés par un éternel présent. Quelle est la nature et la structure du temps historique ? Qu’en est-il de cette matière-temps que le capital achète, exploite, subsume, colonise, non plus seulement le temps de travail mais tout le temps de la vie de l’individu, détenteur de la puissance de travail que le capital réduit à une marchandise ? On peut dire que Virno propose une contribution à une refondation salutaire du déterminisme restreint de la tradition « néo-opéraïste » (et autonome) qui liait directement les niveaux de conscience politique à la composition de classe des sujets productifs et les processus d’émancipation à une dynamique des besoins. À l’occasion de la parution de son ouvrage en Italie, Virno a répondu à quelques questions qui évoquent les thématiques centrales de son livre.

Didier Muguet.

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ANDREA COLOMBO – Avant que nous entrions dans ton argumentation, je voudrais te poser une sorte de question introductive. Quel rapport y a-t-il entre ce livre et l’autre aspect de ta recherche sur les conditions d’une reprise du conflit social et, disons-le, révolutionnaire, dans ce que l’on appelle le post-fordisme ?

PAOLO VIRNO – La réponse est simple. C’est seulement en comprenant ce qu’est le temps historique que l’on peut comprendre pourquoi aujourd’hui prédomine l’invincible sensation d’une paralysie de l’histoire, non seulement parmi les Yes Men par vocation, mais aussi parmi de nombreux No Men potentiels. Désormais, pour affronter la question du temps historique, il faut partir de deux catégories discutées depuis longtemps dans l’histoire de la philosophie, celles de puissance et d’acte, ou, pour le dire en termes plus communs, de faculté et d’exécution. Par exemple, la faculté de parler et son actualisation, la phrase déterminée que l’on prononce réellement.

ANDREA COLOMBO – Pourquoi dis-tu que ces deux catégories sont à la base du temps historique ?

PAOLO VIRNO – En réalité, elles sont à la base de toute temporalité. Lorsque nous disons que quelque chose est « en acte » , nous supposons aussitôt une dimension temporelle, celle du présent. En outre, tout acte est toujours situé dans une chronologie, on peut le faire remonter à une date précise. À l’inverse, la puissance entendue comme faculté, que ce soit de produire, de se souvenir ou d’autre chose, ne se situe à aucun point précis de la série chronologique. Elle ne coïncide jamais avec une date. C’est une espèce d’« inactualité constante » , quelque chose qui n’est jamais présent. Nous pourrions dire que l’acte est un « présent » et la puissance un « pas maintenant ».

ANDREA COLOMBO – Ne pourrait-on dire que l’acte est transitoire alors que la puissance est permanente ?

PAOLO VIRNO – En philosophie, « quelque chose de permanent » est habituellement compris comme une éternelle présence. Le caractère paradoxal de la puissance est au contraire d’être permanente mais comme un constant « pas maintenant » . Un moment historique, que ce soit dans l’histoire publique ou dans celle, personnelle, de chacun, est justement un entrelacement permanent de « pas maintenant » et de « maintenant » , c’est-à-dire de puissance et d’acte. Ce qui signifie que le moment historique n’est jamais seulement quelque chose de réalisé et d’actuel : il y a toujours aussi en lui, constitutivement, un aspect d’inactualité et de puissance.

ANDREA COLOMBO – Pourquoi dis-tu que la puissance n’arrive jamais à se réaliser ? Au moment où je parle effectivement, la faculté de parler ne se transforme-t-elle pas en acte ?

PAOLO VIRNO – Eh non ! Je peux parler pendant toute ma vie, mais ma puissance de parler ne s’épuise pas, elle ne se transforme pas en acte pour autant. La puissance cohabite avec tout acte et reste cependant puissance. Entre puissance et acte, il y a un rapport d’incommensurabilité et en même temps de coexistence et d’entrelacement. Ainsi le moment historique a toujours un double aspect, potentiel et inactuel d’une part, mais d’autre part, à l’inverse, réalisé et saturé. C’est exactement pour cela qu’il est historique : parce qu’il contient toujours en lui un vide, une lacune, quelque chose de non-présent et d’inactuel. À la différence des animaux, nous ne vivons pas dans un éternel présent, nous sommes toujours dans un mixte de « pas maintenant » et de « maintenant » . La manière évidemment fictive par laquelle nous cherchons à combler cette lacune temporelle est l’ouverture de notre présent à un événement du passé ou du futur. Nous sommes ouverts au futur et au passé précisément parce que nous cherchons toujours à combler ce moment lacunaire constitutif et irréversible.

ANDREA COLOMBO – Mais si ce trait constitutif et irréversible est d’une espèce telle qu’il détermine une sorte de besoin d’historicité, comment peut-il se renverser en son opposé et aboutir au sentiment actuel que l’histoire serait finie ?

PAOLO VIRNO – C’est ici que le capitalisme entre en jeu. De ce nouage entre puissance et acte qui est à l’origine du temps historique, nous n’avons en général affaire qu’aux actes. L’inactualité, la puissance est plutôt un aspect pour ainsi dire souterrain de l’expérience. Du moins en est-il allé ainsi jusqu’au capitalisme, l’époque qui transforme la puissance en tant que telle en marchandise. La rend empirique. Lui donne un prix. Sur le marché, on ne vend pas tel ou tel acte productif, on vend la puissance générique de production, la « force de travail » , concept insuffisamment médité par les philosophes frileux.

ANDREA COLOMBO – J’anticipe l’objection que te feraient de nombreux camarades, jusque dans les pages du Manifesto : le capitalisme n’achète pas une potentialité mais un bien concret, le travail spécifique de l’ouvrier.

PAOLO VIRNO – Marx souligne à plusieurs reprises que la force de travail est l’ensemble des facultés physiques et psychiques de l’être humain. Non pas une faculté parmi les autres, mais leur tout en rapport à la production. Du reste, cette caractérisation de la force de travail – et seulement cela – est ce qui distingue Marx des économistes classiques. Donc, force de travail signifie puissance en tant que puissance. En termes temporels, c’est un « pas maintenant » . Mais quand l’inactualité devient objet d’échange, elle devient aussi empirique, concrète, visible. Elle acquiert une importance économico-sociologique. Par conséquent, toute la structure du temps historique qui se basait sur l’entrelacement de la puissance et de l’acte acquiert, elle-même une importance historico-empirique. La relation puissance-acte, qui fonde le temps historique, acquiert la concrétude d’un fait historique. En termes philosophiques, on peut dire que les conditions de possibilité de l’histoire se donnent à voir elles-mêmes comme un fait historique. Et c’est ce qui affole toutes les boussoles. Quand ce qui rend possible l’histoire devient soi-même un fait historique, il semble que l’histoire soit finie.

ANDREA COLOMBO – Il y a quelque chose de paradoxal dans ce que tu dis. Le capitalisme, moteur de transformation et de changement continuels, avec une idéologie centrée sur le progrès, déterminerait la sensation d’une fin de l’histoire…

PAOLO VIRNO – Le capitalisme s’est toujours voulu le plus novateur mais aussi le dernier. À peine né, il pense et dit être la chose ultime, la fin des temps. Et non sans raison, puisqu’il mobilise à son profit non pas seulement telle ou telle ressource productive mais directement cette qualité humaine générique qui rend possible l’histoire et le temps historique en tant que tels.

ANDREA COLOMBO – Au-delà du rôle d’agent du capitalisme j’aimerais savoir comment, selon toi, cette perception en vient à être ressentie à un niveau de masse ?

PAOLO VIRNO – Il faudrait d’abord se demander comment chacun de nous fait l’expérience de ceci qu’il est aussi bien un être actuel qu’un être potentiel. Le phénomène du déjà-vu, cette illusion de revivre ce qui en réalité n’a jamais été vécu, peut nous aider à répondre. Bergson explique, et les grands neurologues contemporains ont confirmé qu’il n’y aurait aucune mémoire si celle-ci était simplement mémoire de faits déjà arrivés. Il y a une mémoire car celle-ci est toujours aussi mémoire de ce que nous sommes en train de vivre pendant que nous le vivons. Cela signifie que tout présent a comme une double face. Il est à la fois perçu et remémoré. Pour Bergson, le présent perçu est le présent réel. Le présent remémoré est au contraire le présent saisi comme virtualité, c’est-à-dire saisi dans sa trame potentielle. Le déjà-vu est justement le souvenir du présent mal compris. Et même la « fin de l’histoire » est le produit d’un souvenir du présent mal compris. Dans le déjà-vu on croit avoir déjà vécu ce présent potentiel qui est seulement un aspect de ce que l’on est en train de vivre, effectivement. Celui qui est sujet au déjà-vu fait l’expérience du possible, puis la déplace. Il ne résiste pas au rapport direct avec le possible qui émerge dans le souvenir du présent et le déforme en acte déjà arrivé qui se répète.

ANDREA COLOMBO – La fin de l’histoire comme perturbation pathologique de masse ?

PAOLO VIRNO – Avec des conséquences très graves. Plutôt que d’accepter le possible comme possible, on le confond en effet avec un acte passé qui ensuite nous tyrannise, car il s’impose comme modèle par rapport à ce que nous sommes en train de vivre. De là, la sensation diffuse de se regarder vivre, d’être les spectateurs de notre propre vie. Du post-moderne pur. De ce point de vue, le « modernariat » [Traduction proposée par Michel Valensi pour modernariato est un phénomène exemplaire.

ANDREA COLOMBO – Pour ne pas parler du revival…

PAOLO VIRNO – En effet. Dans une acception radicalisée, le modernariat signifie avoir le culte de ce que nous sommes en train de vivre, pendant que nous sommes en train de le vivre, en le traitant comme un objet chargé d’aura, digne de nostalgie, révéré comme la réplique d’événements déjà accomplis dans le passé. Le revival est blocage de l’histoire. Ce sont des manifestations de cette modalité d’expérience qui est exposée au possible mais immédiatement lui échappe et le déforme en déjà-vu.

ANDREA COLOMBO – II me semble ici que l’on revient au rôle du capitalisme comme agent des transformations avant tout matérielles qui constituent la toile de fond de ce « sentir » commun.

PAOLO VIRNO – Le sentiment et l’idée rationnelle de fin de l’histoire se produisent seulement lorsque les conditions de possibilité de l’histoire montent complètement à la surface et acquièrent une immédiateté empirique. La condition post-moderne du capitalisme tardif produit ce résultat parce qu’il met au premier plan le souvenir du présent et quand ce dernier vient au jour, vient au jour en même temps sa condition elle-même. Alors, cette révélation se renverse en sa plus brutale négation, sous la forme du déjà-vu ou abolition de l’histoire.

ANDREA COLOMBO – Quelles sont selon toi les conséquences de cette mise en lumière des conditions fondatrices de l’histoire, y compris du point de vue d’une nouvelle conflictualité sociale ?

PAOLO VIRNO – Dieu ou diable merci, la philosophie de l’histoire est définitivement morte. Tout est livré à la politique. On ne peut plus faire de politique sur le fond d’une tendance historique. Tout ce que pendant des générations, même dans le mouvement ouvrier, on a confié à un parcours historique, est intégralement remis à la politique. À la fin, c’est la politique qui doit décider que faire de cette montée à la surface des conditions ultimes de l’histoire qui piège avant tout les exploités. Cette émergence de la puissance en tant que telle peut avoir une déclinaison différente de celle qui aujourd’hui est résumée dans la formule « force de travail en tant que marchandise ».

Virno Paolo

Paolo Virno est un philosophe italien, qui a participé au mouvement révolutionnaire des années 1970. Il travaille particulièrement sur les problèmes posés par le langage. Il a écrit de très nombreux essais, comme Grammaire de la multitude (Éditions de l’Éclat, 2002). Originaire de Naples, il vit et travaille à Rome.