L’embrasement du musée de Rio

 

Une métaphore du Brésil

 

Le 2 septembre 2018, un violent incendie a réduit en cendres la presque totalité des collections du Museu Nacional do Rio de Janeiro. Seuls les murs de l’imposant palais néoclassique sont restés debout, squelette remplaçant celui des dinosaures écrasés sous les décombres. Dans le quartier de la Quinta da Boa Vista, Rio de Janeiro dispose ainsi d’un nouveau lot de ruines monumentales1. Il s’agit de la perte irréparable du cinquième musée au monde abritant, entre autres, les archives des enregistrements de langues de peuples indigènes disparus, et disparus cette fois définitivement, ainsi que les gigantesques collections d’histoire de la biodiversité de la Mata Atlântica, la forêt qui couvrait toute la région côtière du Brésil et dont il ne reste que 5 %. Tout le monde a immédiatement pensé aux guerres et aux catastrophes culturelles qu’elles engendrent. Les destructions du patrimoine symbolique et des lieux de mémoire font partie des tactiques d’affaiblissement de la résistance d’un peuple ou d’une nation. Plus récemment, ces destructions participent de ce qu’on appelle les « guerres culturelles », que ce soit le nouvel iconoclasme pratiqué par l’intégrisme islamique ou le moralisme obscurantiste des évangélistes. Au beau milieu d’une campagne électorale dramatique, dominée par le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, les tentatives de mettre l’incendie au compte des guerres culturelles et du fascisme rampant n’ont pas manqué. Mais, comme nous essayerons de le montrer, ce n’est pas la montée du fascisme qui explique l’incendie, mais l’incendie en tant que tel, celui du musée, de Rio de Janeiro et de tout le Brésil, qui explique la montée de la nouvelle extrême droite et son incroyable succès électoral.

Les images télévisées en direct des débuts de l’incendie montraient bien la situation désespérée décrite par le directeur du musée : « Lorsque je suis entré dans le palais, le premier étage et le deuxième n’étaient pas en flammes. J’ai demandé aux pompiers qu’ils jettent de l’eau, mais il n’y avait pas d’eau.2 » L’irréparable est le résultat tout à fait banal et prévisible de l’incurie généralisée : installations vétustes, absence totale de mesures anti-incendie, fils électriques à nu, pompiers sans eau… Au cours des sept dernières années, l’Université Fédérale de Rio de Janeiro a été aussi le théâtre d’au moins cinq grands incendies, avec, à chaque fois, la même situation. Dans l’avalanche des commentaires, deux polémiques assez prévisibles se conjuguent, l’une sur la question des responsabilités et l’autre sur celle de la mémoire. Pour ce qui est des responsabilités, le soir même de l’incendie, le ton a été donné par la « grande presse » de Rio (les média du groupe Globo) : c’est du côté de l’institution de rattachement du musée – l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) – qu’il faut chercher les coupables. Du côté de l’université, la critique est redirigée vers le gouvernement fédéral. Ainsi, d’un côté, on s’en prend à la mauvaise gestion publique, de l’autre, on se dit carrément « victime » d’une « guerre contre le monde académique3 ». On s’oppose donc, tout en convergeant, pour définir les causes du désastre comme étant une question de budget et de gestion. La presse dit que la gestion publique de l’université réserve au musée un budget insuffisant et l’Université répond qu’elle aurait pu éviter le désastre si elle n’avait pas été victime de coupes budgétaires. Comme on le verra, ce binarisme spéculaire cache en réalité une inavouable complicité.

On est déjà estomaqué par ce type de débat sur les responsabilités, mais voilà que l’on passe ensuite à la discussion sur l’incapacité « culturelle » du Brésil de veiller à sa « culture » et même, à celle des autres. La faute, qui était attribuée au départ au conflit entre gestion publique et privée (nombre de musées récemment édifiés ont été donnés en gestion au privé), débouche sur une mise en cause de l’ensemble de la société brésilienne : elle « ne mérite pas son patrimoine », puisqu’incapable de préserver sa mémoire. Ici, Rio de Janeiro est la catastrophe même4, une tare des « tropiques moins exotiques que démodés5 ». C’est exactement ce qu’Italo Calvino a fait dire au sage Kublai Khan : « S’il ne faut pas confondre la ville avec le discours qui la décrit, il y a quand même une relation entre les deux6. » La ville est justement cette machine qui transforme la terre et la mer en d’innombrables signes ou métaphores dont l’homme a besoin pour organiser son existence7. Il faut que le Musée renaisse. Voilà qu’une bizarre archéologie de l’archéologie se met en place, la récupération de quelques pièces ou fragments des collections est annoncée comme s’il s’agissait de découvertes nouvelles : des morceaux de squelette de dinosaure, une petite météorite très précieuse et récemment, des fragments du crâne de Luzia, la plus ancienne femme connue de toutes les Amériques. Tout rentre enfin dans l’ordre du désordre : au départ, la « faute » technique et politique se dispute d’abord entre logiques d’État et de marché, avec accusations réciproques. Ensuite, elle est diluée et, par le truchement d’une autocritique morale, attribuée aux défauts ataviques des brésiliens comme un tout : l’incendie du musée serait ainsi « l’illustration d’un pays en ruine, méprisant sa propre culture et son passé8 ».

Négation et détournement de la mémoire

En réalité, le conflit entre l’État et le marché est un simulacre servant à escamoter leur complicité et cette dissimulation transparaît, justement, sur la question de la mémoire. En juin 2013, les multitudes protestaient contre les investissements réalisés dans les stades, l’inauguration de nouveaux musées et les expulsions massives de pauvres. Or, cette mémoire de la contestation a été proprement niée au cours de ces cinq dernières années. C’est pourquoi l’incendie du musée annonçait que le changement politique issu des élections de 2018, celui que la gauche et l’establishment mystifient, prendrait justement la forme d’un incendie.

Les défenseurs du privé comme ceux du public n’ont aucun intérêt à dire la vérité sur ce qui s’est passé et sur ce qui se passe. Il n’est pas vrai de dire que la culture a été délaissée depuis des années. Bien au contraire, à Rio de Janeiro, sans compter les stades9, quatre grands musées ont été réalisés au cours des six dernières années. Dans le quartier de Barra da Tijuca, la mairie de Rio a construit la Cité de la Musique (rebaptisée Cité des Arts – Cidade des Artes), un projet de Christian de Portzamparc. Cet équipement de 150 millions d’euros10, inauguré en 2012, n’est pas utilisé. Dans la zone des docks, où ont été investis environ deux milliards d’euros (tous d’origine publique11) pour la revitalisation des friches portuaires, (opération baptisée Pôrto Maravilha, aujourd’hui quasiment abandonnée), deux nouveaux musées ont été bâtis par la mairie de Rio : le Musée d’Art de Rio (MAR) – 20 millions d’euros, inauguré en mai 2013 – et le Museo do Amanhã, sorte de cité des sciences du catalan Calatrava, inauguré en 2016 pour 60 millions d’euros. Enfin, le Museu da Imagem e do Som (MIS) a été construit sur la plage de Copacabana par le cabinet américain d’architecture Diller Scofidio + Renfro pour 40 millions d’euros, financés par le gouvernement de l’État de Rio de Janeiro12. Manque de chance, le chantier du MIS a été interrompu depuis 2016 pour cause de faillite de l’État de Rio, et nécessite une rallonge de 10 millions d’euros. Au total, il s’agit d’un investissement en nouveaux musées de presque 300 millions d’euros, partagés entre la mairie et l’État de Rio, au cours des dix dernières années. Tous ces équipements coûtent de surcroît très cher en entretien (10 millions d’euros en 2012 et 2013 pour l’entretien de la seule Cidade das Artes)13. En 2017, alors que l’État de Rio en faillite ne pouvait plus payer les policiers, les médecins, les professeurs ni ses fournisseurs – le coût pour ce seul musée s’élevait à près de 1,2 million d’euros. Pour le MAR et le Museu do Amanhã, ce sont encore 7 millions d’euros que la mairie a inscrits à son budget.

Était-ce donc bien le moment de mettre en cause le budget du plus grand musée brésilien, qui est de moins de 100 000 euros par an depuis des années ? La grande presse reconnaît que cette somme est ridicule. Pourquoi ne dit-elle alors rien sur tous les investissements publics que nous venons d’énumérer, en se contentant de raconter que c’est l’université qui n’a pas donné au musée les moyens de sa survie ? La réponse est très simple : c’est parce que – sauf la Cidade das Artes qui est restée « orpheline » – les trois nouveaux musées (le MAR, le MIS et le Museo do Amanhã) ont été donnés en gestion à une fondation du groupe Globo. Reste donc l’autre question : pourquoi l’université n’a-t-elle pas mis en avant ce déséquilibre financier ? La réponse, est, elle aussi, très simple : parce que la doxa de gauche attribue tous les maux du Brésil actuel aux deux dernières années du gouvernement de Michel Temer. Le Monde reproduit d’ailleurs cette fiction avec une fidélité navrante : « Bon an mal an, le budget avait été respecté jusqu’en 2014. Mais l’année suivante, [avec le] coup d’État institutionnel de 2016 […], celui-ci a été réduit à un peu plus de la moitié [et] Michel Temer coupa, au nom de l’austérité, l’enveloppe à moins d’un tiers14. »

Les problèmes seraient donc censés n’avoir commencé qu’avec la chute de Dilma Rousseff et du Parti des Travailleurs (PT) de Lula. Mais la vérité inavouable est que tous ces investissements ont été réalisés sous les gouvernements de Lula et Dilma Roussef, en alliance avec le parti de Michel Temer15 et ses dirigeants régionaux, aujourd’hui presque tous emprisonnés pour de gigantesques affaires de corruption. L’opposition binaire entre public et privé, entre État et marché, entre période Rousseff et Temer est donc fausse, elle cache une complicité deux fois paradoxale : d’une part, les deux parties sont d’accord pour cacher la réalité brésilienne des dix ou quinze dernières années ; de l’autre, c’est bien le Musée des Arts de Rio (MAR) qui s’est approprié la mémoire des luttes de juin 2013 dans différentes expositions : celle des Indiens urbains de Aldeia Maracanã qui ont lutté contre le projet du stade et celle qui est à l’affiche actuellement, intitulée « Art Démocratie Utopie : celui qui ne lutte pas est mort16 ».

Incendie politique

Hélio Oiticica17 avait affirmé que « le musée, c’est le monde ». Ce n’est pas une exposition qui peut dire la vérité des luttes. « Seule une lutte peut prendre en charge ce que la violence se contente de signifier, et en faire un travail articulé sur des forces », rappelait Michel de Certeau18. Le consensus pour qu’il n’y ait pas de véritable changement – malgré la crise, les scandales, la violence et les incendies – semblait devoir dominer également le panorama électoral de 2018. Les candidats au poste de gouverneur de Rio censés avoir des chances de victoire étaient tous des vieux pourris de la politique locale : l’ancien maire, un ancien gouverneur et un ancien joueur de foot. Au niveau national, alors que Lula maintenait sa candidature depuis sa cellule de prison, au moins six candidats modérés se disputaient la deuxième place au premier tour pour pouvoir gagner ensuite, « à la Macron », contre le candidat de l’extrême droite qui caracolait toujours en tête avec 22 % des intentions de vote. Tout semblait relativement sous contrôle.

Mais, le coup de couteau reçu par Bolsonaro a rebattu totalement les cartes. Plus que la violence du geste, ce furent les images des milliers de jeunes portant en triomphe leur candidat en l’appelant « Mythe ! Mythe ! » qui étonnèrent. Puis, advient un second coup de théâtre : peu après sa désignation en septembre 2018 comme candidat du PT en remplacement de Lula interdit de candidature par la justice, Fernando Haddad commence à monter dans les sondages et il apparaît que ce sera lui qui disputera le ballottage contre l’extrême droite. Cependant, les transferts de voix de Lula sur Haddad n’ont absolument pas été ceux que le cynisme du PT avait prévus. Car Lula porte, certes, les voix des régions les plus pauvres et délaissées du Nordeste brésilien, mais aussi et surtout, une lourde responsabilité politique quant à la profonde crise économique et à l’incroyable série de scandales de corruption. Ainsi, au fur et à mesure que presque tous les candidats modérés s’effritaient dans les sondages (en particulier, Marina Silva19 qui occupait la deuxième position jusqu’à la fin du mois d’août 2018), Bolsonaro augmentait vertigineusement son avantage.

Il n’y a donc pas pu y avoir au Brésil d’« effet Macron » parce que le PT de Lula s’est avéré incapable de rassembler les démocrates, même devant la menace d’un candidat ouvertement raciste, homophobe et misogyne. Pour contrer le scénario d’un PT au pouvoir pour un cinquième mandat, seule l’extrême droite est apparue comme solution : la majorité des électeurs ont refusé que le PT se fasse « juge des torts qu’il [a] causés20 ». Les instituts de sondages avaient donc bien anticipé cette tendance et les résultats confirment cette rupture intervenue à tous les niveaux, y compris à Rio où le nouveau gouverneur Wilson Witzel n’était crédité que 1 % des voix juste avant le premier tour : un inconnu qui a déjà montré ses liens avec l’extrême droite et cela, à Rio, où le candidat de la gauche radicale (du PSOL, scission du PT et parti de Marielle Franco) avait été mis en ballottage pour la mairie en 2016 !

La métaphore de l’incendie du musée se confirme : peu de momies de la vieille politique ont été sauvées. Et, comme pour le musée, le consensus au sein de l’establishment, le fait que le PT de Lula ait réussi à maintenir son hégémonie sur toute la gauche (par des accords avec les oligarchies des régions les plus pauvres du Nordeste), a mené au plébiscite du candidat tonitruant de la nouvelle extrême droite, vu comme un rempart antisystème. Thucydide raconte exactement la même situation, lorsque « ni les uns ni les autres ne s’embarrassaient de scrupules ; mais on prisait davantage les hommes qui savaient mener à bien des entreprises détestables, en les couvrant avec des grands mots21 ». Comment rompre ce piège et réinventer des luttes qui soient à même d’affirmer de nouveaux principes, tout en ayant la force de les pratiquer ? Par beaucoup d’aspects, le Brésil vit une situation semblable à celle de l’Europe des années 1930 : comment la démocratie peut-elle retrouver sa puissance pour faire face à la nouvelle extrême droite et, en même temps, ne pas retomber dans le cynisme dont la gauche au pouvoir a fait montre. L’erreur serait de s’adonner au « jeu triste et truqué [que] jouent ceux qui parlent d’un Maître suprêmement malin, pour présenter d’eux-mêmes l’image de penseurs rigoureux22 », et de rester au-dessus de toute critique. Il faut revenir sur « […] la petite fêlure, les ruptures imperceptibles, qui viennent du sud », le long de cette ligne de pente, où « chacun a son sud, situé n’importe où […]23 ». C’est le long de ces lignes de fuites qu’il faudra repartir, dans la reconstruction du Brésil comme une démocratie vivante et non comme un musée mort.

1 Beatriz Jaguaribe, Fins de século. Cidade e cultura no Rio de Janeiro, Rocco, Rio de Janeiro, 1998, p. 171.

2 Alexander Kellner, « Estão querendo achar culpados », interview de Fernanda da Escóssia, Boletim da Adufrj, 7 septembre 2018.

3 Claire Gatinois, « Incendie du Musée de Rio: «le fruit d’une négligence absolue» », Le Monde, 4 septembre 2018, https://abonnes.lemonde.fr/ameriques/article/2018/09/04/indignation-apres-l-incendie-du-musee-de-rio_5349901_3222.html

4 Beatriz Jaguaribe, op. cit., p. 178.

5 Claude Lévi-Strauss, op. cit., p. 94.

6 Le città invisibili, Einaudi, p. 67.

7 Jean Duvignaud, Lieux et non lieux, Galilée, 1977, p. 13.

8 Claire Gatinois, op. cit.

9 En 2007, il y eut la construction d’un stade neuf pour les Jeux Panaméricains. Ensuite, le Maracanã a été démoli et rebâti une fois en 2007, et une autre fois en 2013. À cela, il faut rajouter les différentes stades thématiques (pour le tennis, le cyclisme, la natation, etc.) et les villages olympiques pour les athlètes à l’occasion des Jeux Panaméricains de 2007 et des Jeux Olympiques de 2016.

10 Les valeurs sont exprimées en euros, avec des taux de change approximatifs, dans le but de donner une idée comparative des volumes des ressources mobilisées.

14 Nicolas Bourcier, « Rio de Janeiro, la ville colère », Le Monde, 27 octobre 2018. Ces informations sont totalement fantaisistes. Selon le Bulletin du Syndicat des professeurs de l’UFRJ, le budget du Musée (décidé par l’Université) a été, en milliers de reais, de 337 en 2015, 532 en 2016, 465 en 2017 et 346 en 2018. C’est-à-dire, une moyenne ridicule de moins de 100 000 euros au long des années et sans changements significatifs depuis l’impeachment (en sachant que le PIB brésilien a souffert d’une rétraction de 10 % au cours des quatre dernières années).

15 Parti du Mouvement Démocratique Brésilien – PMDB, centre-droit.

17 Artiste plasticien et théoricien brésilien (1937-1980), connu pour sa participation au mouvement Néo-concret. 

18 La Culture au pluriel, 1974, Seuil, p. 82.

19 Militante écologiste et femme politique brésilienne, née en Amazonie, ancienne ministre de l’écologie de Lula avant de quitter le PT, fondatrice du parti vert Rêde Sustentabilidade et plusieurs fois candidate aux élections présidentielles.

20 Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Pléiade, Paris, p. 717.

21 Ibid., p. 920.

22 Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, p. 175.

23 Ibid., p. 159.

 

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Il a publié avec Antonio Negri, GlobAL (Amsterdam, 2007). Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes. En 2018, il lance avec Bruno Cava le livre New neoliberalism and the other (2018), de Lexington.