98. Multitudes 98. Printemps 2025
Majeure 98. Guerres

L’Europe, l’Ukraine et la mondialisation

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Il est proposé ici de considérer le rôle central que peut et doit jouer l’Europe dans les négociations avec Poutine sur l’Ukraine, au-delà de l’affrontement USA/Russie sur lequel la doxa médiatique se focalise. Selon le point de vue spécifique de la circulation maritime et portuaire que nous développerons ici, l’UE a pratiquement seule la compétence en même temps que la capacité d’être au cœur des discussions pour s’engager à garantir à la Russie une pleine liberté de circulation maritime, tant militaire que commerciale, en échange d’une cessation de l’envahissement de l’Ukraine. D’une part, cette liberté de circulation est en grande part la source même de tout le conflit actuel et, de l’autre, seule l’UE peut la garantir, face aux Américains tout particulièrement.

L’accès aux mers

Tout commence en effet par un simple décret de Khrouchtchev, rattachant en 1954 la Crimée à la République socialiste d’Ukraine. Il était en effet devenu indispensable de repeupler cette terre largement vidée de sa population après les massives déportations staliniennes des Tatars, installés là depuis rien moins que la Horde d’Or de Gengis Kahn au XIIe siècle. Simples déplacements forcés de populations, communs dans le système soviétique. Mais lorsque certains de ces peuples affirment leur autonomie ou prennent brusquement leur indépendance, la bureaucratie réagit en général encore plus stupidement qu’elle a agi précédemment. Comment comprendre, par exemple, qu’un peu moins de deux siècles après que Catherine II ait obtenu des Ottomans une ouverture vers la Méditerranée, Staline et Beria déportent férocement les Tatars d’origine turque de la Crimée ? La dictature peut nier l’histoire même de son propre peuple. Pareillement, nul ne pouvait prévoir que les Ukrainiens priveraient un demi-siècle plus tard, avec Maidan en 1991, l’État russe d’une possession géopolitique centrale.

La Crimée fut rattachée à la Russie par la Grande Catherine. Notons d’emblée que les deux seuls souverains qualifiés dans l’histoire russe de « Grands » sont précisément ceux qui ont ouvert l’empire aux mers libres. Pierre, fondateur de Saint-Petersbourg, donne accès à la Baltique et à l’Atlantique ; Catherine, créatrice d’Odessa, garantit quant à elle l’ouverture vers la Méditerranée par la Mer noire. Beaucoup dissertent sur une « fatalité continentale » qui paralyserait la géopolitique russe et soviétique dans l’histoire. La Russie a en fait toujours visé au contraire, et à l’instar de tout État dit « enclavé », de se libérer de tout enfermement. De nos jours, c’est le réchauffement de l’Arctique, permettant un énorme raccourcissement du transit entre l’Asie et le reste du monde, qui concentre sa volonté d’ouverture aux relations commerciales entre l’Asie, l’Europe et le reste du monde, comme nous l’indiquions dès 1991.

Dans cette optique, il faut bien considérer la double face de Maidan. Cette formidable révolte n’affirme pas seulement le retournement définitif d’une partie majeure de l’Ukraine vers l’Europe démocratique. Elle prive donc aussi en même temps la Russie de l’une de ses deux ouvertures maritimes majeures, la Crimée. Cette région, pour cette raison, a été l’occasion d’innombrables guerres, notamment au XIXe siècle entre Ottomans, Européens et Russes.

Dans une première phase, les « accords de Minsk » en 2014 et 2015 entre Ukrainiens et Russes sous l’égide de l’OSCE ont détaillé les modalités du contrôle post-soviétique des structures portuaro-militaires essentielles. Des accords presque évidents tant il est assuré pour tous, pour les Ukrainiens comme pour le monde entier, que les Russes ne peuvent se priver de leur principal accès au long détroit du Bosphore qui permet d’assister quotidiennement à un défilé continu de bâtiments militaires russes.

Et pourtant ! Poutine, croyant soumettre en quelques heures un vassal ukrainien récalcitrant, envahit manu militari la Crimée, perle militaire de ses possessions. C’est précisément à partir de là que vont s’enclencher des réprobations occidentales, puis des sanctions qui ne cessent de croître à mesure que Poutine s’enferre dans ses pratiques dictatoriales.

Quel que soit le caractère stupidement dictatorial des agissements de Poutine, on ne saurait pour autant priver durablement un État, notamment le plus vaste du monde, d’un de ses débouchés maritimes essentiels. Nous sommes ici en présence d’un principe absolument majeur, non seulement du droit international concernant l’enclavement mais surtout de la liberté de circulation qui fonde la mondialisation aujourd’hui. En conséquence et quelles que puissent être les sanctions appliquées à la dictature et à ses oligarques, il est impossible de priver la Russie et les Russes d’un accès libre à la Méditerranée, à la fois commercial et militaire. C’est l’approvisionnement en céréales de l’Afrique qui a révélé cette contradiction mais, même sur le plan particulier de leurs infrastructures militaires, les Russes doivent donc se voir reconnaitre aussi le plein usage du port de Sébastopol. Or l’une des conséquences de Maidan est de priver les Russes de cette principale place de leur marine militaire méditerranéenne.

L’UE, négociateur essentiel pour libérer l’Ukraine

Nous savons depuis Chamberlain et Daladier qu’il est très dangereux de parler aux dictateurs. Mais l’institution de l’Union Européenne interdit désormais le danger de ces abaissements de nations, chacune de surcroit en désaccord, devant Hitler. Reste que les morts par centaines chaque semaine en Europe de nos voisins Ukrainiens et Russes nous imposent d’agir très concrètement. Comme le dit lui-même Zelensky, il ne saurait suffire de seulement attendre la disparition de Poutine. Pas plus que de compter sur les seules interventions de la Chine, ou des USA, dans chaque cas aussi imprévisibles qu’hors de contrôle, car restant dans leur propre logique.

D’autant que se dessine de plus en plus clairement une bataille des pots de fer et de terre dont le résultat serait inéluctable pour l’Ukraine, bien moins peuplée que le gigantesque territoire russe, précisément le plus vaste du monde. Ici, il n’y a pas de géant technologique dépaysé face au peuple local aguerri, les histoires de la Russie et de l’Ukraine sont inextricablement mêlées. Au point de ne plus très bien savoir lequel a précédé l’autre. Parmi quelques grands leaders soviétiques récents, Trotsky ou Brejnev sont d’ailleurs originaires d’Ukraine, et ces liens même expliquent d’ailleurs nombre d’invraisemblances actuelles.

Plutôt que d’alimenter toujours plus en armements une guerre sans issue pour l’Ukraine d’un simple point de vue quantitatif, l’Europe doit donc imaginer de nouveaux arguments de persuasion. J’entends bien aussi que Poutine pense aujourd’hui n’avoir aucun intérêt à négocier quoi que ce soit avec quiconque, parce qu’il est le plus fort. Surtout, cela ne fera qu’accélérer considérablement le glissement définitif de l’Ukraine en Europe.

C’est donc bien de notre intérêt européen qu’il s’agit ici. Nous sommes pour la paix dans notre Europe avec nos amis Ukrainiens et Russes, déterminés prioritairement à contraindre Poutine à stopper sa guerre. À l’envers de la pensée commune, ce sont bien les Européens qui possèdent les atouts majeurs des négociations à mettre en œuvre, sortant du seul rapport de forces Russie/OTAN dominé par les USA. Mais la Russie joue aussi sur les opportunités que peut lui donner la Chine, qui, elle aussi, a une stratégie d’ouverture d’infrastructures de circulation autour de ce qu’elle appelle ses « routes de la soie » – et pour assurer ses approvisionnements énergétiques, et pour distribuer ses produits manufacturés sur la Russie. Cela ne résout pas la question de l’ouverture sur les mers de la Russie. Et ne justifie pas de fantasmer sur un total et subit retournement vers la Chine.

Mondialisation et liberté des mers

L’Europe représente une part essentielle de l’imaginaire russe, et nous-mêmes Européens partageons pleinement des auteurs comme Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Tchekov, ou Pasternak. Plus matériellement, Saint-Petersbourg, largement inspirée de Versailles par Pierre le Grand pour devenir la splendide ouverture de l’empire continental sur la mer libre à l’aube du XVIIIe siècle, continue aujourd’hui de rivaliser dans le cœur des Russes avec la sinistre capitale officielle.

On pourrait ainsi presque parler d’une consanguinité géographique et culturelle qui confère à l’Union Européenne l’assise géographique ainsi que la puissance géopolitique capable de dénoncer le vieux diktat américain concernant une interdiction maximum de la puissance continentale soviétique dans ses accès aux mers libres. Élaborée par le géopoliticien Alfred Mahan à la fin du XIXe siècle, cette doctrine est toujours aujourd’hui celle de tout l’Occident, même de façon implicite. C’est tout particulièrement le cas dans une France beaucoup plus proche de la continentalité européenne que de la circulation maritime. Seul Pierre Naville produisit un livre sur Mahan, pour mettre précisément en évidence les exceptionnelles phases et grands personnages qui intervinrent en France dans ce domaine, une optique historique essentiellement française1. Pour Mahan, la force communiste du mal doit être circonscrite par tous les moyens dans ses frontières.

Sauf que la mondialisation, avec la circulation maritime globale toujours croissante d’aujourd’hui, rend cette doxa parfaitement inadéquate. Toutes les mers sont dites « libres » à présent, et pour le bien de tous, de sorte qu’il est hors de question qu’aucun pays de l’Union Européenne puisse, même implicitement, conforter cette stupide enclosure américaine d’un autre âge. C’est dans cet esprit que nous avions publié en 1991 un essai montrant que la maritimisation des échanges alors en plein essor conduirait inéluctablement les Soviétiques à devoir s’ouvrir2. Toujours très active aujourd’hui dans ce blocage suranné, la Grande Bretagne en vient à menacer presque physiquement tout ce qu’elle nomme des « navires fantômes » sous-traitant pour les Russes l’acheminement de leurs produits pétroliers sanctionnés par l’Occident. Laissons pourtant seule la Chine dans ses tentatives d’appropriation des iles des Spratley pour bloquer un axe essentiel de la circulation maritime internationale. Pour sa part, l’UE est concrètement pour une totale liberté de circulation sur les mers.

Il n’empêche que sur le plan militaire et à la suite de ses prédécesseurs, Poutine a toujours le plus grand mal à établir durablement des structures portuaro-militaires, jugées toujours indésirables par le vieux diktat Américain. Sur toutes les mers, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Russes ont donc entamé de nombreuses tentatives pour disposer de leurs propres ports dans des pays « amis », en Afrique notamment. Jusque-là, ces essais n’ont pourtant jamais pu se concrétiser durablement, essentiellement de par de très conséquentes argumentations économiques que l’Occident a systématiquement proposées aux nations tentées de céder aux propositions russes. Ce fut le cas partout, et notamment en Méditerranée où l’Ukraine nous amène à devoir ici insister. Les tragiques convulsions syriennes de la dynastie el Assad avaient permis à la Russie depuis Brejnev de consolider progressivement un bon port moyen, Tartous. Poutine le confortait continument en véritable base navale et s’en était d’ailleurs déjà servi pour intervenir en Mer Noire contre l’Ukraine.

Même si c’est sur ce terrain de la Mer Noire que Poutine enregistre ses plus cuisants revers, grâce notamment au très efficace soutien numérique des radars américains, on ne peut demander aux Russes de renoncer à leur base essentielle de Sébastopol, seule capable d’assurer leur toujours difficile accès par le Bosphore à la Méditerranée.

Or c’est sur ce point précis que l’Europe peut négocier concrètement avec Poutine la fin de l’invasion de l’Ukraine. Cela appelle à des négociations, et pas seulement à des sanctions aux effets de moins en moins évidents. Il nous faut comprendre et accepter que les Russes, comme tous les autres pays du monde, se doivent d’assurer leurs accès aux principales mers libres, ne serait-ce que pour conforter toutes leurs chances dans la circulation globale, cette mondialisation que l’Occident a principalement consacrée.

Cela implique alors de parler plus précisément de la Crimée, d’où tout le drame actuel est d’ailleurs parti. On comprend mieux l’indispensable Côte d’azur des Russes ainsi que des Ukrainiens, qui ont si froid chez eux en hiver, en lisant Andrei Kourkov3 qui nous fait le mieux appréhender l’incroyable complexité historique de cette terre. La Crimée est en effet successivement et à la fois ottomane, russe et ukrainienne, en fonction des guerres innombrables pour occuper cette région stratégique, notamment au XIXe siècle, en fonction des déportations soviétiques, ainsi qu’en fonction parfois de l’appartenance locale du dictateur en poste.

On sait bien que la contiguïté de cette Côte d’Azur avec la base militaire ultrasecrète des Russes de Sébastopol ne pose aucune question sérieuse d’aménagement. Pas plus qu’on n’a jamais eu non plus à interdire la super base militaire nucléaire de Brest aux Bretons et autres curieux qui voudraient s’y mêler. Les « zones interdites » ou « spéciales » sont toujours mieux protégées, à mesure qu’elles ne cessent de croître de par le monde. Là n’est pas du tout la question. L’intervention de l’UE doit se situer bien au-delà de ces questions territoriales qui ne concernent que les deux États, tant en Crimée que dans le Donbass.

En conclusion, l’UE possède seule au monde la puissance globale en même temps que la communauté géographique capables de convaincre le dictateur russe d’entrer en négociation. Faire cesser les tueries actuelles revient donc à lui assurer essentiellement une liberté pacifique de circulation maritime, à la fois commerciale et militaire. Soit, au-delà des sanctions, de laisser penser à Poutine qu’il peut renouer plus loin encore avec l’histoire de l’Empire, celle essentielle aujourd’hui, de la véritable ouverture au monde qui a déjà consacré leurs deux « Grand », Pierre et Catherine.

Mais penser les contenus de ce marchandage conduit aussi, et prioritairement, à imaginer nos relations à venir avec les Russes. Quatre-vingts ans après la seconde guerre mondiale, et au-delà des visions passéistes des Anglo-américains, l’inéluctable issue de cette guerre doit être d’ores et déjà vécue comme l’ouverture de relations entre la Russie et l’Europe nécessairement nouvelles sur pratiquement tous les plans. Prévenir et prévoir doit être une activité prioritaire de l’UE : pendant que la guerre et les militaires réduisent à néant la traditionnelle suprématie russe en matière de jeu d’échec, l’Europe doit jouer maintenant un coup d’avance.

1Pierre Naville, Mahan et la maitrise des mers, Bibliothèque Berger-Levrault, Paris, 1981.

2Auffray, Baudouin, Collin, Guillerm, La puissance soviétique et la mer, L.S.C Éditions, Paris, 1991.

3Andrei Kourkov, Les abeilles grises, Médicis Étranger, 2022.