Mondialisation des luttes sociales

Le Davos officiel est celui des « milliardaires » et de leurs « débiteurs » comme nous le qualifions dans notre lettre circulaire annonçant la création du Forum mondial des alternatives (Le Caire et Dakar, 25 avril 1997, Lettre d’information n°1 du FMA), appelant à lui opposer un Davos des peuples en lutte contre les ravages du néo-libéralisme.

Les fausses dérégulations

À l’origine de l’initiative de Davos on retrouve la « secte » du Mont Pèlerin, regroupée autour du « gourou » von Hayek. La « secte » prônait un libéralisme économique total sans réserves et sans frontières, c’est-à-dire l’utopie réactionnaire d’une soumission complète des sociétés à la logique unilatérale du capital, leur « ajustement » — dans toutes ses dimensions, politiques et sociales — à la seule rationalité du profit. Les victoires électorales de Madame Thatcher et de Ronald Reagan en 1980, inauguraient un début de mise en oeuvre de ce programme. Mais c’est seulement à partir de 1989-1990, avec l’implosion prévisible du système soviétique, que les classes dirigeantes du monde capitaliste ont été saisies d’une véritable ivresse revancharde. L’histoire est enfin parvenue à son terme, a-t-on osé écrire. Fini le rêve socialiste, fini celui de l’indépendance des nations.

Nous retournons, mais cette fois à l’échelle de la planète entière, au capitalisme pur et dur. Il n’y a pas d’alternatives à celui-ci, a-t-on affirmé dans les médias dominants. Le capitalisme est notre horizon indépassable. Épuisés les blocs nationaux populistes du Tiers monde qui s’étaient proposés d’approfondir leur victoire contre l’ancien colonialisme par une modernisation-industrialisation inscrite dans la perspective d’un « rattrapage ». Les pays du Tiers monde devaient se soumettre, à travers les plans dits d’ajustement structurel, aux ambitions exclusives de l’expansion du capital dominant des transnationales. Tout ce que les peuples avaient conquis par leurs luttes bicentenaires devait être abrogé, y compris le Welfare State dans les pays développés — une régulation du marché trop « sociale ». La Révolution française elle-même devait être remise en question. Davos a été inventé dans cette atmosphère pour être la grande messe des revanchards.

Le contenu réel du programme de ces Messieurs (et quelques Dames) est inavouable, parce qu’il se réduit à garantir le profit maximal pour le capital, au prix de la stagnation, de l’inégalité croissante entre les petites minorités bénéficiaires du système et toutes les classes travailleuses, de celle entre les nations de la triade et de toutes les autres. C’est un système qui génère fatalement la pauvreté, le chômage, l’exclusion, parfois à l’échelle d’un continent tout entier.

Il n’y a pas de marchés dérégulés sauf dans l’imaginaire fantaisiste des économistes « purs ». Au demeurant de tels marchés seraient non autorégulés mais explosifs. Dans la réalité donc, les marchés fonctionnent parce qu’ils sont régulés. La question est alors de savoir par qui, et au bénéfice de qui. La dérégulation est la feuille de vigne qui couvre une régulation clandestine (donc en violation de la règle élémentaire de la démocratie qui exige la transparence) par le capital dominant des oligopoles. L’AMI porte à l’extrême cette forme quasi mafieuse de régulation par les transnationales. Comme le projet en question leur donne de surcroît le monopole de se juger eux-mêmes — d’être donc à la fois juges et parties, au mépris des règles élémentaires du droit démocratique. L’OMC est une chambre noire, chargée d’officialiser (rubber-stamp) les accords conclus secrètement dans les couloirs de l’organisation (au nom du secret des affaires privées) par les oligopoles. La précarisation du salariat n’est pas davantage une dérégulation, mais la régulation du marché du travail par un seul partenaire — les patrons. Rarement aura-t-on vu les règles préconisées être aussi proches de celles mises en pratique par les mafias !

La mise en oeuvre du programme néolibéral coïncide également — et pas par hasard — avec le développement d’une crise structurelle du capitalisme aux proportions gigantesques. Ce programme devient alors le mode de gestion de cette crise. Le déséquilibre entre les capacités de production d’une part et celles de la consommation d’autre part, approfondi sans cesse par les inégalités grandissantes produites elles-mêmes par les politiques néolibérales, engendre un surplus qui ne peut être investi dans l’expansion des systèmes productifs. Pour éviter la dévalorisation des capitaux — ce que craignent le plus les milliardaires — il faut leur créer des débouchés alternatifs par la financiarisation du système. Le monétarisme, les changes flottants, la dette extérieure du Tiers monde et des pays de l’Est, le déficit américain constituent ensemble les moyens de cette gestion de la crise. Cela explique cet apparent paradoxe, qui n’en est pas un : que les taux de profit (particulièrement ceux des placements financiers) s’élèvent, que les valeurs grimpent en bourse chaque fois qu’une « bonne nouvelle » est annoncée — celle d’une stagnation opiniâtre, d’un démantèlement d’industries, de la croissance du chômage. Bien entendu le seul succès de cette politique a été d’approfondir le désastre social.

Simultanément, les partisans les plus fanatiques de la « dérégulation » restent dans un domaine « régulationniste » à outrance ; pas question pour eux de décréter la liberté des migrations de travailleurs. Or si ces migrations sont régulées tandis que le commerce des marchandises et les transferts de capitaux sont décrétés libres, ce qui en résulte est inévitablement l’aggravation des inégalités de développement entre les nations.

La dégradation de la démocratie

La mondialisation économique préconisée par le néo-libéralisme s’accompagne nécessairement de la dégradation de la démocratie, qui, si elle ne permet pas le progrès social, perd son sens et sa crédibilité. Dans les pays riches et puissants, de tradition parlementaire établie, le néo-libéralisme alimente une dérive dangereuse vers ce qu’on pourrait qualifier de « démocratie de basse intensité », l’alternance sans alternative puisque, que vous votiez blanc, vert, bleu ou rouge, votre sort ne dépend plus du gouvernement que vous avez choisi, mais des vicissitudes du marché, des stratégies (secrètes) des oligopoles, des décisions d’une banque centrale « indépendante » (des citoyens, mais pas des marchés financiers). Dans les autres pays, plus fragiles, les espoirs placés par les peuples dans les vertus du multipartisme sont déçus systématiquement. Les victoires remportées par ces peuples, au prix de luttes opiniâtres et coûteuses, souvent en vies humaines, sont précarisées. Un multipartisme de pacotille, manipulable et manipulé, risque de devenir la seule image que la « démocratie de marché » donne à ces peuples. Démocratie et marché (celui-ci entendu comme il l’est par le néo-libéralisme) ne sont donc pas convergents, mais antinomiques.

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le système mondial produit par les politiques néo-libérales soit fondé sur l’hégémonisme, l’arrogance, l’intervention militaire, la manipulation cynique du principe « deux poids, deux mesures » (double standard). Produisant systématiquement le désastre social, le néo-libéralisme doit faire face à des révoltes permanentes, des explosions inévitables. Il lui faut donc beaucoup de gendarmes et, entre autres, un gendarme mondial.

Le néo-libéralisme n’a pas produit un « ordre mondial nouveau » renforçant la sécurité des peuples et la paix. Il a produit au contraire le chaos et la multiplication des conflits.

Le sens des crises

Cette mondialisation néo-libérale est entrée dans la phase de son effondrement. En l’espace de quelques années à peine, le mythe absurde que la liberté des marchés allait résoudre les problèmes sociaux et enraciner la démocratie s’est effondré. Les luttes sociales du travail reprenaient ici et là — en France, Italie, Allemagne, Corée. Le discours arrogant du néo-libéralisme avait déjà pris du plomb dans l’aile. Simultanément l’extension de l’aire de la mondialisation financière, dans laquelle entrait la Russie et les pays du sud-est asiatique à partir de la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, devait conduire en quelques années aux faillites financières des pays en question, amorçant par là même, l’effondrement d’un pan entier du système, celui de la mondialisation financière. Ces crises « économiques » s’accompagnaient de crises politiques qui, de la Russie à l’ex-Yougoslavie, à l’Afrique centrale et au Moyen-Orient paraissent de plus en plus « sans solution » dans le cadre de la gestion politique de la mondialisation en question.

La crise des pays de l’Asie du Sud-Est et de la Corée était prévisible et elle avait été prévue par les analystes critiques originaires des pays en question. Dans un premier temps à partir des années quatre-vingt, ces pays, mais aussi la Chine, ont su tirer profit de la crise mondiale en s’insérant davantage dans la mondialisation des échanges (par leur « avantage relatif » de main d’oeuvre à bon marché), faisant appel à l’investissement étranger, mais en restant à l’écart de la mondialisation financière et en inscrivant leurs projets de développement dans une stratégie maîtrisée nationalement (pour ce qui est de la Chine et de la Corée, mais pas pour les pays du Sud-Est asiatique). À partir des années quatre-vingt-dix, la Corée et le Sud-Est asiatique se sont progressivement ouverts à la mondialisation financière, tandis que la Chine et l’Inde amorçaient une évolution dans ce sens. Attirés par des taux de croissance élevés de la région, les surplus de capitaux étrangers flottants ont alors afflué, produisant non pas l’accélération de la croissance mais une inflation des valeurs mobilières et des investissements immobiliers. Comme cela avait été prévu, la bulle financière a explosé quelques années plus tard seulement.

Les réactions politiques qui se dessinent face à cette grande crise sont à plus d’un titre intéressantes et nouvelles (au sens qu’elles sont fondamentalement différentes de celles occasionnées par les crises du Mexique par exemple). Les Etats-Unis et, dans leur sillage le Japon, tentent de mettre à profit la crise coréenne pour démanteler son système productif (sous le prétexte fallacieux qu’il est contrôlé par des oligopoles !) et de le subordonner aux stratégies des oligopoles américains et japonais. Les pouvoirs dans la région tentent de leur résister par la remise en question de leur insertion dans la mondialisation financière (rétablissement du contrôle des changes en Malaisie), ou — en ce qui concerne la Chine et l’Inde — en supprimant de l’ordre du jour leur participation à celle-ci. C’est cet effondrement du pan financier de la mondialisation qui a contraint le G7 à envisager une nouvelle stratégie, ouvrant une crise dans la pensée libérale.

La crise russe d’août 1998 n’est pas le produit d’une « transmission » de celle de l’Asie du Sud-Est, comme on l’écrit souvent. Elle était elle également prévisible (et prévue), parce qu’elle est le produit des politiques mises en oeuvre depuis 1990. Celles-ci ont donné au capital dominant à l’échelle globale, directement et à travers son alliance avec les « intermédiaires » commerciaux et financiers russes, l’occasion de développer une stratégie de pillage des industries du pays (par le transfert massif du surplus généré par celles-ci aux intermédiaires et au capital étranger). La destruction de pans entiers des capacités productives du pays — et la perspective de sa réduction au statut d’exportateur des produits pétroliers et miniers — vise également des objectifs géostratégiques. Au-delà du délabrement social qu’elle provoque, celle-ci prépare un terrain favorable à un éventuel démantèlement politique du pays, faisant suite à celui de l’URSS. Car pour les États-Unis, la Russie, comme l’Inde et la Chine, sont des pays « trop grands » (seuls les Etats-Unis sont autorisés à être un grand pays), une menace (fut-elle à terme) à leur hégémonisme.

La marche de ce système vers la crise a été accélérée lorsque, à partir des années 1994-1996, la Russie est entrée dans la mondialisation financière. Mais il est intéressant ici également d’observer que la réaction politique à cette crise — la neutralisation relative des pouvoirs d’Eltsine et le choix de Primakov comme Premier ministre — amorcera peut-être un revirement dans la stratégie de la transition au capitalisme et le rétablissement d’un minimum de contrôle national sur celle-ci.

Les crises politiques du Moyen-Orient, dans l’ex-Yougoslavie, en Afrique centrale démontrent également que la gestion politique de la mondialisation, associée à l’hégémonisme des Etats-Unis, est confrontée à des difficultés croissantes.

Au Moyen-Orient, le projet américano-israélien de création d’une zone économiquement et financièrement intégrée sous la houlette de Washington et de Tel-Aviv, est en panne, en dépit du soutien inconditionnel que les régimes autocratiques et les protectorats américains du Golfe (eux-mêmes désormais sous l’occupation militaire des Etats-Unis), lui apportent. Face à cet échec, Washington a opté pour un soutien résolu au projet expansionniste d’Israël, quitte à violer ouvertement les accords d’Oslo. Simultanément, les Etats-Unis exploitent la situation créée par la guerre du Golfe de 1990 pour légitimer leur contrôle militaire de la région pétrolière la plus importante du monde. Mais cela exige d’eux une montée au créneau de l’agression contre l’Irak, comme l’opération « Renard du désert » (appelée opération Monica par les Arabes) en témoigne. Et de violer avec arrogance, à cette occasion, toutes les lois internationales.

Dans l’ex-Yougoslavie, comme en Afrique centrale, le chaos créé par les options néo-libérales, encourageant sans fin les sécessionnismes ethniques, ne trouvera sans doute aucune solution — pas même militaire — dans le cadre du système néo-libéral global.

Les arguments pour la gestion du système mondial

Les thèmes, mis en avant ad nauseam par la gigantesque propagande orchestrée par les médias dominants pour donner l’apparence de la légitimité à la gestion de ce système mondial inacceptable, ont perdu leur crédibilité, qu’il s’agisse de la « démocratie », du «terrorisme » ou de « danger nucléaire ». Les craintes des peuples face aux progrès exponentiels de la production d’armes de destruction massive, nucléaires et autres sont légitimes. Mais le système dominant tente de les neutraliser par un « Traité de non-prolifération » des armes nucléaires qui imposerait ce que certains appellent « l’apartheid nucléaire », c’est-à-dire le droit exclusif pour certains (les cinq du Conseil de Sécurité, mais également Israël) de disposer de ces armements ! Comme si le danger principal ne venait pas précisément de la superpuissance dont on sait bien qu’elle n’hésiterait pas à utiliser ces armes dans le cas où ses « bombardements à distance » (qui ne mettent pas en danger la vie de ses « boys ») s’avéreraient insuffisants.

La montée des luttes sociales, l’effondrement de pans entiers de la mondialisation financière, la perte de crédibilité des discours dominants ont déjà ouvert la crise du système néo-libéral et de son idéologie. C’est à la lumière de cette crise qu’il faut examiner le plan de contre-feu ouvert par le G7 à partir de la crise de l’Asie du Sud-Est.

Voici donc que, du jour au lendemain, le G7 et les institutions qu’il commande changent de langage. Le terme de régulation, jusqu’alors interdit d’une manière absolue, retrouve une place dans les déclarations de ces Messieurs : il faut « réguler les flux financiers internationaux! ». L’économiste en chef de la Banque mondiale, Stieglitz, propose d’ouvrir un débat en vue de définir un nouveau « post-Washington consensus ». Le spéculateur Georges Soros publie un ouvrage au titre éloquent : La crise du capitalisme mondial. L’intégrisme des marchés [Plon, Paris, 1998, qui équivaut à un plaidoyer pour « sauver le capitalisme du néo-libéralisme ». Nous ne sommes pas dupes : il s’agit là d’une stratégie qui poursuit les mêmes objectifs, c’est-à-dire permettre au capital dominant des transnationales de rester maître du jeu. Aucun des personnages en question n’est crédible. Tous ont été et continuent à être les responsables de la catastrophe. On peut s’amuser si l’on veut, en regardant chacun de ces Messieurs tenter de rejeter la responsabilité de la faillite de leur système sur d’autres que lui.

Mais ne sous-estimons pas le danger que ce contre-feu peut représenter. Beaucoup d’âmes (bien intentionnées) en sont et en seront les dupes. La Banque mondiale s’emploie déjà depuis plusieurs années à instrumentaliser les ONG pour les mettre au service de son discours de « lutte contre la pauvreté ». Face à ces plans de poursuite du projet de mondialisation libérale dont les peuples n’ont rien à attendre, il nous faut, indépendamment de ses promoteurs, développer nos propres propositions d’alternatives, fondées sur les luttes sociales.

La montée des conflits et des luttes sociales

Nous sommes entrés dans une phase nouvelle de cette histoire qui n’a jamais de fin, une phase d’exacerbation des conflits et de montée des luttes sociales et politiques. La crise exacerbe déjà les contradictions au sein des blocs de classes dominantes, dans les pays de l’Union européenne, en Russie comme dans les autres pays frappés par les crises en cours de développement (en Corée, en Asie du Sud-Est, demain en Amérique latine, en Afrique et dans le Monde arabe, en Inde). Rien ne garantit a priori que ces contradictions seront surmontées par des moyens démocratiques. D’une manière générale les classes dominantes s’emploient à éviter que les peuples n’interviennent dans les débats, soit en manipulant les opinions (et sauvegardant ainsi les apparences de la démocratie), soit en envisageant carrément le recours à la violence.

Ces conflits sont appelés à prendre des dimensions internationales de plus en plus accusées à opposer donc des Etats et des groupes d’Etats les uns aux autres. Déjà on voit se dessiner le conflit entre les Etats-Unis, le Japon et leur fidèle allié australien d’une part, la Chine et les autres pays asiatiques d’autre part. La réception houleuse qui a été réservée au vice-président Al Gore lors du dernier sommet de l’APEC à Kuala Lumpur en témoigne éloquemment. Il n’est pas difficile d’imaginer la renaissance d’un conflit entre les Etats-Unis et la Russie, si celle-ci parvient à sortir de l’involution dans laquelle Boris Eltsine l’a engagée. Les conflits, jusqu’ici feutrés, entre l’Union européenne (ou certains pays de l’Union), le Japon et les Etats-Unis sont également appelés à prendre plus d’ampleur et à s’articuler sur ceux qui opposent la triade à la Russie, à la Chine, à l’Inde et aux continents du Tiers monde en général. Loin d’avoir contribué à atténuer les nationalismes chauvins, la mondialisation néo-libérale a au contraire construit les conditions de leur exacerbation.

Simultanément la phase nouvelle est déjà caractérisée par la montée des luttes engageant les classes populaires victimes du système, que ces luttes soient limitées à des segments particuliers de ces classes ou les entraînent dans leur ensemble. Paysans sans terre du Brésil, salariés et chômeurs solidaires dans quelques pays européens, syndicats qui rassemblent la grande majorité du salariat (comme en Corée ou en Afrique du Sud), jeunes et étudiants entraînant le petit peuple des villes (comme en Indonésie), la liste de ces luttes s’allonge chaque jour. Le développement de ces luttes sociales est certain. Elles seront caractérisées certainement par un grand pluralisme, qui est une caractéristique — positive à l’avis de beaucoup d’entre nous — de notre époque.

À l’origine de ce pluralisme il faudrait sans doute reconnaître l’accumulation des résultats obtenus par ce qu’on a parfois appelé les « nouveaux mouvements sociaux » — féminins, écologistes et démocratiques. Les défis auxquels ce développement est confronté sont de nature diverse bien entendu, selon les lieux et les temps, mais ils peuvent peut-être être classés dans quelques grandes rubriques.

Il y a le besoin de définir des éléments d’une alternative capable d’unifier les luttes au niveau national, où se jouent les choix politiques de l’Etat. Associer les aspirations à la démocratisation de la société et celles visant à donner à la gestion de l’économie une portée sociale positive pour les classes populaires constitue probablement l’axe principal autour duquel peuvent s’unifier ces luttes. L’enjeu est en effet d’une importance telle que les forces adverses — les défenseurs politiques du libéralisme — ne manquent pas de déployer leurs efforts pour dévoyer la colère des peuples et les engager dans des impasses, comme celles que l’ethnicisme ou certains intégrismes religieux représentent.

Mais il y a aussi le besoin de définir les éléments d’un internationalisme populaire capable de donner aux luttes sociales une portée mondialiste, et par là de contribuer positivement à l’élaboration d’une autre mondialisation que celle proposée par le libéralisme. À la fois défendre l’autonomie des nations, élargir l’espace de son déploiement, et éviter l’enfermement dans les impasses du nationalisme chauvin définit le cadre des alternatives à développer. Le niveau régional est sans doute ici celui qui permet le moins difficilement cette construction nécessaire, qu’il s’agisse du panafricanisme, de l’unité arabe, du front latino-américain ou de la construction européenne en lui donnant un contenu social progressiste et d’autres projets régionaux.

Le niveau mondial ne doit pas pour autant être négligé. Les batailles sont ici à mener sur différents plans. Sur celui de la politique l’objectif ne saurait être autre que le combat contre l’hégémonisme américain et son arrogance militaire. Dans cette perspective, une relance du rôle et des fonctions de l’ONU pourrait constituer l’un des objectifs communs des luttes des forces politiques démocratiques opérant à l’échelle mondiale. Au plan de la réorganisation des systèmes économiques d’une interdépendance négociée et maîtrisée on devra sortir des sentiers battus et de l’enfermement dans les corsets fabriqués par la mondialisation libérale (Banque mondiale, FMI, OMC). Le défi consiste ici à articuler de manières novatrices les interdépendances commerciales (en redonnant par exemple à la CNUCED un rôle majeur dans la négociation internationale de ces problèmes), monétaires et financières (en vue de canaliser les capitaux disponibles dans des directions qui permettent l’expansion des systèmes productifs).

Dans ce cadre également la construction d’interdépendances régionales particulières, comme celles qui pourraient intéresser la région Europe-Monde arabe-Afrique, pourrait contribuer à la construction d’un monde pluricentrique non néo-impérialiste, ouvrant aux espaces du Sud considérés des marges leur permettant un meilleur développement. À condition bien entendu que les évolutions politiques au nord et au sud de la Méditerranée et du Sahara renforcent les potentiels d’affirmation démocratique et sociale des peuples concernés. L’objet de notre intervention dans ce Davos de la « mondialisation des luttes sociales », n’est pas de définir les programmes d’action à mettre en oeuvre pour atteindre les objectifs d’un développement humain, démocratique, social et égal pour les peuples. La mise en place de chantiers de débats sur chacun de ces thèmes, rassemblant dans la plus grande diversité des analystes et des responsables sociaux et politiques, constitue lui-même l’ambition de notre Forum mondial des alternatives et de toutes les organisations et individus qui veulent bien s’y associer.

15 janvier 1999.

Forum mondial des alternatives

Samir Amin, World Forum for Alternatives (Dakar, Le Caire, Louvain-la-Neuve, Montréal). Bernard Founou, Third World Forum (Dakar). Gus Massiah, CEDETIM (Paris). François Houtart, Centre Tricontinental (Louvain-la-Neuve). Pierre Beaudet, Alternatives (Montreal). Helmi Sharawi, Center of Arabian and African Studies (Le Caire). Pablo Gonzales Casanova, University of Mexico, CONAI (Commission de négociation pour la paix au Chiapas).