Une histoire-mouvement

Sur Yann Moulier Boutang, De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé, Paris, PUF et Actuel Marx, 1998.

Ce livre a pour contenu la liberté obstinée, que les formes multiples de contrainte n’ont jamais réussi à effacer. Il se présente comme une synthèse de ce qu’a pu amener de plus riche l’analyse des systèmes-mondes, telle que redéfinie notamment par Immanuel Wallerstein, et du marxisme critique italien (« opéraïsme »). Nous ne ferons ici que rassembler quelques éléments d’approche à nos yeux fondamentaux.

L’esclavage est une composante réelle du système capitaliste, et non une anomalie

Pour le marxisme le plus orthodoxe, le capitalisme n’existe que dès lors qu’apparaît un marché du travail « libre », c’est-à-dire aussi une main d’oeuvre prolétarisée, qui a comme seule ressource à mettre sur le marché sa force de travail. Ainsi, le point de vue classique rend indissociables l’économie capitaliste et le salariat « libre », entendu comme contrat passé entre le prolétaire qui vend sa force de travail et l’employeur. Une question récurrente pour l’analyse marxiste est alors de savoir pourquoi ont existé, et ce, longtemps après la mise en place initiale du capitalisme historique, des formes de mise au travail qui ne correspondent pas du tout au modèle du salariat. La réponse la plupart du temps apportée est que ces formes de mise au travail forcé sont des « archaïsmes ». Que ce soit l’esclavage à proprement parler, tel qu’il fut mis en place et institutionnalisé dans les plantations du Nouveau Monde du XVIème au XIXème siècle, mais aussi bien d’autres formes de travail forcé, telles que le servage, qui s’est développé à peu près à la même période dans l’Europe de l’est, ou encore des formes un peu moins connues, telles que le travail d’« engagement » (indenture), le péonage, le système des coolies, ou enfin celui de la ségrégation raciale (à travers l’exemple de l’Afrique du sud) : autant de « formes difformes », qui ne rentrent pas dans le cadre de l’analyse classique héritée de Marx. Le travail forcé peut alors être défini comme étant l’ensemble des formes de travail dépendant dans lesquelles l’individu qui aliène sa force de travail renonce en même temps à la possibilité de rompre le contrat de travail sur sa seule initiative : dans le cas du travail dépendant non-libre, la rupture du contrat de travail sera pénalisée. Le point de vue structuraliste, hérité d’Althusser, y verra des signes de modes de production non-capitalistes « articulés » au mode de production capitaliste. Moulier-Boutang y voit pour sa part la subsomption des ordres productifs sous un même procès de valorisation (p. 270).

C’est dans cette perspective seulement qu’il devient possible d’envisager le fait que ces formes difformes sont des éléments réels du capitalisme, c’est-à-dire qu’elles sont ce sans quoi il n’y aurait pas eu d’accumulation capitaliste. Si le point de vue du marxisme classique est limité, c’est dans la mesure où il fait du salariat l’élément de définition du capitalisme, et voit donc les formes déviantes, par rapport à ce modèle salarial, comme signes de l’existence d’un autre mode de production. Or, le point de vue de Moulier-Boutang va, par rapport à celui-ci, proposer à la fois une extension et un renversement. Extension, dans la mesure où le capitalisme ne va plus être défini par le modèle salarial, mais par l’existence du travail dépendant, dont le salariat « libre » n’est que l’une des formes ; c’est d’ailleurs là le point de vue de Marx lui-même, ainsi qu’il est rappelé p. 256 : « il y a production de survaleur, dit Marx, à partir du moment où la production marchande est organisée sur la base de la séparation des moyens de production et de travail », et où apparaît ainsi le travail dépendant. Mais aussi, inversion : car si jusque-là les formes difformes avaient été vues à partir du salariat, comme exceptions à ce modèle, Moulier-Boutang veut au contraire considérer le salariat à partir de ces formes prétendues exceptionnelles ou anormales : il s’agit de « voir le travail salarié libre depuis le travail dépendant sous toutes ses formes non-libres et non, comme c’est le cas habituellement, de voir le travail non-libre depuis le point de vue du salarié libre » (p. 15).

Non seulement les formes contraintes du travail dépendant ne sont pas de simples anomalies, mais elles sont même ce à partir de quoi se délivre la clef de l’accumulation capitaliste : le contrôle sur la mobilité de la force de travail et la nécessité de la fixer par tous les moyens. Si l’on adopte la perspective de la longue durée, on comprend alors que c’est bien dans cette stratégie de fixation que réside l’indissociabilité du salariat « libre » et du travail dépendant non-libre. Car il n’y a eu expérimentation plus ou moins radicale des formes de bridage de la mobilité que dans la mesure où il s’est agi de maîtriser un marché du travail naissant qui rendait spontanément la mobilité incontrôlable. Dès le bas Moyen Âge, il existait une forme de salariat, et dès la fin du XIIIème siècle apparaissent les premières grèves d’artisans ; la fin du XIVème siècle sera marquée par de grandes révoltes en Europe qui auront pour contenu essentiel la liberté du travail : que veulent les émeutiers qui marchent sur Londres le 14 juin 1381 ? Entre autres choses, « la suppression de toute mise hors la loi des travailleurs enfuis » (p. 279), et plus généralement la liberté du travail compromise par le statut de 1359.

Dans son Histoire de la folie, Foucault a vu que la prolétarisation décrite par Marx était précédée de deux bons siècles par la disciplinaristion qui en a été la condition de possibilité en permettant notamment le contrôle de la mobilité. Moulier-Boutang prolonge cette approche, en montrant la congruence entre les lois sur les pauvres et sur le vagabondage dans les pays d’Europe occidentale et les dispositifs autoritaires de fixation en Europe de l’est et dans le Nouveau Monde. On ne comprend qu’à partir de cette « Grande Fixation » l’existence de l’esclavage et des formes de travail contraint ; mais réciproquement, on ne comprend qu’à partir de la nécessité du travail forcé la source réelle de l’accumulation capitaliste, à savoir ce que Moulier-Boutang appelle le bridage de la mobilité.

Que l’esclavage soit inhérent à l’économie capitaliste permet de comprendre l’origine du statut d’exception des sans-papiers dans les démocraties occidentales

Moulier-Boutang consacre un long développement à l’histoire récente de l’Afrique du sud, et notamment à la progressive mise en place du système de l’apartheid, qui constitue « la dernière modalité du contrôle de la mobilité du travail dépendant » (p. 560). Ce système naît aussi à partir d’une mise au travail forcé, celle de la population Noire autochtone, puis migrante, d’abord extrêmement rétive au travail dépendant (comme toutes les populations du monde, au demeurant) et qu’il a donc fallu contraindre à travailler pour l’homme blanc. Le processus qui aboutit à l’instauration de l’apartheid est très complexe, et il nous importe surtout d’en ressaisir le sens. Il n’y a là, pas plus que dans l’esclavage, une naturalité du racisme, dans la mesure où la discrimination raciale est toujours postérieure au problème de la fixation et à la tentative, par les employeurs et les pouvoirs, d’instaurer des formes de travail forcé. Cette mise au travail forcé, dans le cas du système d’apartheid, coexiste alors directement avec le salariat « libre », mais celui-ci est alors le plus souvent réservé à la main-d’oeuvre blanche. Toutes proportions gardées quant à la structure sociale d’ensemble, cette ségrégation raciale est non seulement comparable à celle qui touche les travailleurs sans-papiers dans les démocraties européennes, aux statuts totalement en exception sur le droit du travail conventionnel, mais encore, elle répond aux mêmes problèmes.

Le meilleur moyen de garantir un marché du travail « libre » pour la population européenne blanche ou « intégrée », c’est d’instaurer une sorte de « barrière de couleur », comme en Afrique du sud, ou tout au moins des lois d’exception, comme pour les sans-papiers dans les pays d’Europe. C’est ce que l’auteur appelle « la rigidité de la division du travail à la baisse », qui est ce par quoi les démocraties européennes entendent régler le problème du contrôle de la mobilité. Rien ne garantit aux salariés que leur revenu réel continuera de progresser (« cela n’est plus vrai depuis 1975 », p. 83) ; en revanche, la rigidité de la division du travail à la baisse est la garantie, pour un travailleur, de ne pas pouvoir rétrograder dans son statut et être obligé d’accomplir des travaux « dégradants ». Cela n’est possible que par l’utilisation massive du travail « exogène », c’est-à-dire migrant, et par la législation d’exception qui l’encadre. « L’organisation, la reproduction continue de travail exogène, et la segmentation institutionnelle du marché du travail, opérée via le droit des étrangers, a permis d’instaurer un facteur de confiance parmi le salariat national : la probabilité raisonnable qu’il ne serait pas menacé constamment par une paupérisation relative » (p. 84).

La prise en compte des statuts d’exception comme composante réelle de la politique économique actuelle permet à Moulier-Boutang de contester l’idée selon laquelle la main d’oeuvre engagée à très bas prix casse le marché du travail en produisant un « travail au rabais ». Le travail immigré clandestin serait ainsi vecteur d’une déstabilisation du marché qui aurait des effets négatifs sur les salaires, voire plus généralement sur la position de force des travailleurs dans la négociation salariale. Cette idée suppose qu’une dégradation des conditions de travail au niveau de la main d’oeuvre immigrée est la cause d’une déperdition au niveau des statuts. Mais c’est l’inverse qui est vrai : c’est au contraire parce qu’il existe des statuts spéciaux que les conditions de travail peuvent conséquemment être dégradées. C’est parce qu’une partie, très spécifique, de la force de travail est préalablement enfermée, encastrée dans des statuts spéciaux qu’un « travail au rabais » peut exister. Et, sur le plan strict de la concurrence économique, il faut noter que celle-ci ne peut apparaître entre travailleurs soumis à des statuts spéciaux et travailleurs dont le statut est réglementé par le droit du travail conventionnel : « C’est le droit au rabais [c’est-à-dire les statuts spéciaux qui définit alors un segment du marché du travail non-concurrent avec le segment libre du marché. La seule concurrence qui existe véritablement s’opère au sein d’un même segment » (pp. 544-545).

La rigidité de la division du travail à la baisse constitue « le véritable compromis historique », celui sur lequel s’est bâtie l’intégration de l’antagonisme de classe dans le développement capitaliste. Cette intégration du conflit comme élément dynamique de l’accumulation capitaliste est ce qui spécifie le projet de Keynes, mais celui-ci n’avait pas envisagé la portée économique et politique de l’utilisation des flux migratoires. Or, c’est sur ce point qu’il a pu y avoir véritablement intégration de la classe ouvrière à l’appareil d’État, incorporation de l’antagonisme de classe à la dynamique du capital. « Compromis », donc, entre les salariés et les détenteurs des moyens de production et de contrainte, et qui fut comme tel à l’origine d’une forclusion historique.

La constitution du mouvement ouvrier comme forclusion de la mobilité

Il faut bien voir qu’il y a deux grandes voies possibles pour le système capitaliste : la voie de la contrainte (esclavage, servage…) et celle du marché libre (salariat). Deux voies qui restent constamment disponibles, et c’est bien la raison pour laquelle il ne peut y avoir aucun passage automatique d’un régime esclavagiste à un régime libéral : il n’y a pas succession, mais coexistence entre ces deux régimes, au sein d’une même économie-monde. Ce qui signifie aussi et surtout que les deux voies, celle de la contrainte et celle de la « liberté » salariale, existent toutes les deux selon une même logique : celle de l’accumulation à partir du contrôle de la mobilité du travail dépendant. Moulier-Boutang ne fait pas pour autant ici une critique directe du salariat, dans la mesure où celui-ci est le produit d’une marche vers la liberté, c’est-à-dire de l’incolmatable mobilité, de l’acte collectif incessant de rupture du contrat d’engagement, témoignant du refus d’être astreint à la relation de travail. Mais il ne s’agit pas non plus de défendre le statut salarial en tant que tel, comme ce qu’il faudrait à tout prix préserver contre le « néo-libéralisme ».

Le statut de salarié garanti, avons-nous dit, est le fruit d’un compromis historique par lequel les salariés acceptent de faire exister leurs acquis sur la base d’une segmentation rigide du marché du travail qui correspond à une segmentation juridique très forte. Autrement dit, le salariat, dans les démocraties actuelles, repose sur l’acceptation de la soumission d’une partie de la population aux lois d’exception, ce qui nous vaut de surcroît toute l’abjection des discours sur le « problème » de l’immigration. Cette acceptation tacite est lisible dans la constitution historique du mouvement ouvrier.

Celui-ci allait en effet se construire sur l’occultation incessamment reconduite de l’histoire de la mobilité, par son attachement au statut salarial garanti, à partir duquel est maintenu le mot d’ordre supposé « fédérateur » de la défense de l’emploi, et surtout par la discrimination des formes marginales du travail dépendant. Moulier-Boutang résume : « le Mouvement Ouvrier représentant de la classe ouvrière oublia rapidement la longue marche de libération du travail dépendant obtenue par la fuite et la mobilité (voie exit) où il avait été travail indépendant paysan ou artisan, vagabond, instable, émigrant, forain, hobo ou juif errant sans feu ni aveu, ni patrie, prolétariat en haillons, avide de toutes les formes de liberté ». C’est là que réside la forclusion proprement historique : ce qui avait mené à la condition salariale « libre » était avant tout cet incessant refus du travail, refus de la domination d’un employeur ; nul étonnement à ce que la mobilité forclose fasse parfois retour sous la forme hallucinatoire du « danger » immigré et plus généralement « étranger ». L’auteur poursuit : « le Mouvement Ouvrier suivit la voie royale de la prise de parole institutionnalisée, la voie voice. La classe ouvrière devint l’image de la forteresse immobile, capable de formidables secousses telles un volcan dont les éruptions devaient être canalisées et juste assez nombreuses pour fertiliser l’organisation du travail et les restructurations des branches retardataires de l’accumulation. Elle devint partie du patrimoine, intégrée à ce titre dans la Nation » (p. 537). La légalisation de la classe ouvrière allait s’opérer en laissant dans l’ombre « l’autre » mouvement ouvrier, celui que, peut-être, Marx lui-même avait stigmatisé comme lumpenprolétariat, et que les autonomies ouvrières italienne, allemande, américaine, allaient au contraire dans les années 1960-70 faire apparaître comme vecteur d’irréconciliation.

Le point de vue de la mobilité est celui de la liberté réelle

Le point de vue choisi par Moulier-Boutang est celui d’une histoire de la liberté comme résistance perpétuée à sa propre marchandisation. Mais contrairement à E.P. Thompson, il ne cherche pas ici à rendre compte d’une autoconstitution en sujet collectif, c’est-à-dire de la formation d’une subjectivité politique de l’intérieur de celle-ci. Il prend l’histoire de la liberté à l’endroit où celle-ci manifeste le plus clairement la coupure entre deux classes, donc au point où s’avère l’irréconciliation des « acteurs économiques » en présence. Ce point est celui de la défection, de la rupture unilatérale du contrat de travail par celui qui met en oeuvre sa force de travail. L’histoire du système-monde capitaliste est d’abord cette histoire de la mobilité des populations humaines que les employeurs et les instances juridiques vont par tous les moyens s’efforcer de fixer. L’histoire est d’abord histoire de la fuite devant l’astreinte au travail, devant la soumission aux employeurs, devant la perte intégrale des possibilités de vie que représentait le travail forcé. Suivre les linéaments, les traces de cette fuite incessante vers de nouvelles terres, de nouvelles espérances, de nouvelles relations, tel est le projet le plus fondamental de l’ouvrage.

Il s’agit dès lors toujours de retrouver aux parages d’une modification du système une série de révoltes qui ont conduit soit à des répressions et des durcissements, soit à des compromis. Au bout du compte, un véritable travail de sape des dispositifs multiples de fixation se révèle constamment à l’oeuvre, soit directement par la fuite (le marronnage pour prendre l’exemple des esclaves dans les Antilles) soit par la constitution de véritables communautés illégales de fuyards (quilombos) soit paradoxalement par des stratégies d’occupation illégales des terres (squatters d’Afrique du sud) soit bien sûr par d’innombrables émeutes aux degrés de violence variables. C’est ce travail de sape qui aura finalement imposé la relation salariale, non pas comme modèle intangible de statut social, mais comme conquête provisoire de la garantie juridique de ce que la rupture du contrat de travail par le salarié ne serait pas sanctionnée pénalement. Le salariat « libre » n’a pu être conquis qu’à la suite de ces multiples luttes, et non par développement automatique du marché.

La rupture de la relation de travail définit même selon l’auteur une liberté matérielle ou « matériale » (p. 317) en tout point opposée à la liberté formelle du contrat social conçu par les Lumières. Dans celle-ci, l’échange commercial que stipule le contrat de travail concerne la force de travail individuelle. La liberté conçue comme « propriété » de la force de travail est définie selon une optique commerciale ; en ce sens, le modèle du contrat est bien l’échange de marchandise, et l’idée d’une propriété de la force de travail appartient bien plus aux employeurs qu’aux travailleurs eux-mêmes. Mais surtout, ce point de vue élude ceci que, ce que le capitalisme achète, ce n’est jamais une force de travail individuelle, mais toujours « une force sociale, collective », car « la force de travail individuelle n’est pas une marchandise préexistant à l’échange. À la limite on pourrait dire que, comme entité distincte, atomique, assignable à un individu déterminé, elle est une fiction. » (p. 275). La mobilité en tant que liberté réelle permet dès lors, au plus loin du formalisme contractualiste, de distinguer le sujet véritablement présent dans le procès de production de l’assujettissement auquel il est soumis : « en tant qu’assujetti au travail pour autrui, au service dépendant, le sujet ne se pose pas comme indépendant ; en tant qu’activité capable de refuser ce service, de le quitter, il n’est pas soumis comme une chose inerte, une machine » (p. 252). La mobilité est l’expression permanente de cette activité, apparente dans les formes de résistance multiples à la fixation par le travail ; elle est en ce sens la dimension pleinement effective du subjectif.

Dans la tradition critique italienne, dont Moulier-Boutang se réclame, le sujet est pensé comme travail vivant, qui est très exactement ce que l’approche contractualiste-commerciale occulte, ou plutôt réduit : « la réduction de l’activité humaine à l’état de marchandise échangeable saisit le vif, le travail comme sujet » (ibid.). Le travail vivant était défini par Marx comme l’ensemble des capacités génériques de l’homme présentes en chacun, et transformé dans le procès de production capitaliste en travail mort. Mais il faut préciser deux choses : d’une part ces capacités génériques ne sont pas séparables de l’individu concret qui les effectue chaque fois singulièrement ; d’autre part cet individu lui-même n’est pas séparable de la collectivité dans et par laquelle il agit : « la non-séparation de la capacité de travail et du porteur (individualisé) de cette faculté se redouble en la non-séparation du porteur individuel de ce potentiel d’avec sa capacité de mise en oeuvre sociale » (ibid.). Autrement dit, une véritable approche du travail vivant se doit de contrevenir par deux fois à l’ontologie aristotélicienne, qui hante encore les énoncés de Marx : d’une part en plaçant à un même niveau d’être le générique ou général et l’individuel, au lieu de les concevoir comme deux ordres de réalité distincts et hiérarchisés ; d’autre part en montrant que l’acte de mise en oeuvre d’une puissance de travail est le lieu d’une indistinction entre l’individuel et le collectif.

Que faire de la liberté ?

Que voudrait dire prolonger dans la situation contemporaine le point de vue de la liberté matérielle comme histoire des fuites et des ruptures qui ont caractérisé l’évolution du système-monde ? La réponse est évidente : c’est considérer l’existence d’une mobilité internationale, d’une circulation incessante, quoique toujours bridée, de migrants transnationaux. La visée politique de l’ouvrage est bien de faire sauter la « rigidité de la division du travail à la baisse », qui est en un sens la pierre de touche du système actuel, et de promouvoir par là même une libre circulation qui suppose l’éradication des statuts spéciaux : « dans le domaine de la circulation des hommes sur cette terre et des droits civiques à l’intérieur de chaque pays, il reste quelques octrois et quelques Bastilles à abattre » (p. 85). Mais Moulier-Boutang ajoute que, faute de cela, « jamais la rigidité de la division du travail à la baisse ne se changera en demande effective sur laquelle asseoir un nouveau régime de croissance ».

La phrase peut surprendre : faut-il considérer que l’auteur reprend un tel objectif à son propre compte ? Sans doute Moulier-Boutang connaît-il assez les critiques dont les concepts de « croissance » et de « développement » ont fait l’objet pour qu’il ne soit pas soupçonnable d’une adhésion inquestionnée à leur égard. Dès lors, comment comprendre cette déclaration ? Il faut revenir à un aspect essentiel de la thèse centrale de l’ouvrage, et en particulier au moment où, après avoir distingué deux types d’accumulation, à savoir celle des moyens de production d’une part, et celle de la main d’oeuvre dépendante d’autre part, Moulier-Boutang écrit : « c’est la course à la liberté, et non la recherche du profit, qui fut le ressort secret de cette accumulation [celle de la main d’oeuvre dépendante nécessaire à la première, comme son double. Autrement dit [… ce qui explique la dynamique du processus, ce n’est pas le prolétaire en tant que tel, ni même le salariat déjà constitué mais la marche vers la liberté du travail dépendant quelles que fussent ses différentes formes » (p. 482).

Un peu plus loin dans l’ouvrage (nous l’avons vu au 3), Moulier-Boutang stigmatisera l’intégration de la classe ouvrière à la dynamique capitaliste. Le conflit de classe a été intégré au développement national par la forclusion de l’existence de la mobilité migrante, c’est-à-dire d’une partie essentielle de sa propre histoire. On aurait pu croire, par conséquent, que l’histoire de la liberté matérielle présentait la dynamique effective de ce que le capitalisme ne parvient justement pas à intégrer. Moulier-Boutang répondrait sans doute : c’est précisément parce qu’elle n’est pas simplement intégrable (c’est-à-dire assimilable par les institutions d’État et les structures représentatives) que cette histoire de la liberté peut constituer une dynamique secrète, un foyer caché de « développement » de l’économie-monde. La grande différence entre l’histoire de la liberté mise au jour par Moulier-Boutang et celle du mouvement ouvrier tient avant tout au fait que ce dernier a perdu de vue, en s’institutionnalisant et en se légalisant, ce qui a pourtant été sa raison d’existence et celle de la lutte ; en quelque sorte, il a perdu de vue le travail vivant lui-même. Restituer par-delà la forclusion historique du mouvement ouvrier la figure du travail vivant, comme résistance à l’astreinte et à la discipline, défection et fuite : tel est donc le projet de Moulier-Boutang, et cette restitution réclame un élargissement conséquent des repères spatio-temporels. La libre mobilité n’est dite le moteur dynamique du capitalisme qu’à envisager le système-monde pris en sa globalité et sa longue durée. Elle ne peut donc être intégrée au sens où l’a été le mouvement ouvrier officiel, précisément parce qu’il ne s’agit pas, pour le capitalisme, de la rendre visible pour elle-même, mais au contraire de l’utiliser tout en occultant sa réalité. À la limite on peut dire que le danger est peut-être qu’elle en vienne à être malgré tout « intégrée », mais alors selon de tout autres processus, qui ne passeraient notamment pas par les structures représentatives de l’État-Nation. De même que le conflit de classe est devenu un rouage essentiel de la dynamique d’accumulation après Keynes, de même serait-il possible de faire de la mobilité internationale aujourd’hui un élément parfaitement admis par des mécanismes d’accumulation reconstitués.

Dans le passage cité de la page 482, Moulier-Boutang semble reprendre en définitive l’idée développée dans les années 1960 par Mario Tronti, selon laquelle la classe ouvrière doit être pensée comme le moteur du capitalisme ; à condition d’entendre par « classe ouvrière » avant tout cette libre mobilité dont il est partout question dans ces pages, et d’étendre très largement la périodisation. Mais que devient au juste la mise au jour de cette liberté matérielle, dès lors que l’horizon révolutionnaire semble absenté ? L’analyse de Tronti, prolongeant celle de Marx, était encore inscrite dans un cadre révolutionnaire, et semblait trouver son sens dans un tel cadre. Que se passe-t-il lorsque celui-ci apparaît consumé ou disloqué ? Peut-il s’agir d’autre chose que de la tentative de faire reconnaître aujourd’hui l’existence de cette mobilité, et son rôle fondamental dans la production ? Autrement dit, de faire admettre aux instances supposées gérer le destin du capitalisme que le système repose sur le bridage de cette mobilité, et que celle-ci est pourtant sa condition sine qua non d’existence ? Disons que la reprise de cette hypothèse de la liberté-moteur de l’accumulation présente alors un risque, qui est de considérer que la possibilité de sortir du système capitaliste passe par une amélioration de celui-ci.

L’« internalisme » contre l’autonomie du politique

La thèse de Moulier-Boutang est très claire en ce qui concerne le rapport entre économie et politique (entendue ici comme structure juridico-étatique). Sur la question des rapports entre le droit (et plus généralement l’ensemble des institutions étatiques chargées de le faire appliquer) et le système économique, l’analyse se divise aujourd’hui en deux grandes tendances : une dite « externaliste », l’autre

« internaliste ». La première envisage l’économie, c’est-à-dire ici le marché, comme une réalité spécifique dotée d’une rationalité propre, renvoyant dans l’extra-économique ce qui ne relève pas de cette rationalité. C’est la position de l’économie « scientifique », dans la mesure où celle-ci a trouvé à se légitimer comme « science », ayant en tant que telle un objet spécifique, en posant l’élément juridico-institutionnel hors du champ de pertinence de son analyse, comme cadre « extra-économique », à l’intérieur duquel s’exercerait la pure rationalité du marché. De là une sensible « dépolitisation » (p. 45) de l’analyse économique. À l’inverse, les internalistes posent que l’élément juridico-institutionnel n’est compréhensible qu’une fois mesurée sa fonctionnalité au système économique. C’est là avant tout le point de vue marxiste. Mais on sait à quelles apories l’internalisme de la « détermination en dernière instance par l’économie » a pu conduire, quelles qu’aient pu être les subtilités introduites par l’école althussérienne. Selon cette perspective, issue d’une généralisation abusive de quelques énoncés de Marx, l’économie est en position d’infrastructure, et les autres déterminations (droit, culture…) en position de superstructure, c’est-à-dire d’effet conditionné. Moulier-Boutang adopte pour sa part un point de vue radicalement internaliste, mais qui va là encore retourner le marxisme qui fait fond sur le couple infrastructure/superstructure. L’économie n’est pas en position d’infrastructure, en ce qu’elle n’est pas une substance, car elle n’a pas par elle-même de véritable consistance : celle-ci ne lui est justement donnée que par l’existence du droit. « Une économie s’édifie partout sur un donné juridique et ce donné gouverne tellement sa construction qu’une sorte d’indivisibilité existe aujourd’hui pour toutes les branches de l’économie entre cette économie elle-même et ce qu’elle incorpore de droit. » (pages 32-33). Il faut dire alors que la production de droit est elle-même un élément intérieur à l’économie, mais non en tant que celle-ci en serait le déterminant en dernière instance, mais au contraire parce que l’économie n’est pas par elle-même un tout (l’autorégulation est un mythe libéral) : les opérations juridiques sont absolument immanentes aux processus économiques. Et inversement, la définition même de l’économie va se trouver élargie par la considération des « externalités » et des « coûts de transaction ». Double opération qui permet d’une part d’intégrer à l’analyse économique des éléments jusque-là renvoyés le plus souvent à « l’extra-économique », et d’autre part d’élargir la définition de l’économie au-delà des limites étroitement monétaristes.

La fonctionnalité du droit à l’économie n’est plus alors celle d’un conditionné superstructurel à un conditionnant substantiel. C’est celle d’une opération d’actualisation de structures bien précises, localement déterminées, nécessaires à un élément dynamique (le « marché ») qui ne peut exister que par et dans de telles actualisations. D’une façon générale, on pourrait dire que le point de vue ici défendu substitue radicalement à un schème causaliste d’explication un schème opératoire. Il y a moins un ensemble de causes cachées qui seraient à révéler qu’un certain nombre d’opérations identifiables, par lesquelles le marché existe selon des modalités singulières, et auxquelles répondent les différentes formes de résistance. À partir de là, il est possible de construire une compréhension du rapport entre économie et politique renouant paradoxalement avec les avancées réelles de Marx, qui sont justement celles qui n’ont pas été suivies par ses conti¬nuateurs, ou plutôt qui ont été entendues à l’envers. « Les deux idées les plus fortes qui traversent son oeuvre sont précisément de redécouvrir a) le politique présent sous forme d’économie ; b) l’économie instillée dans le politique là où on l’attendrait le moins [… Le double paradoxe qui s’est produit tient à ce que le marxisme héritier de ce programme de recherche a réservé en général le premier principe à l’accumulation, aux sociétés précapitalistes ou supposées telles, et le second à nos sociétés, alors qu’il aurait fallu faire l’inverse : donner une lecture économique de la violence la moins économique en apparence des phases d’installation des rapports de production marchands, et donner une lecture politique de l’’’accumulez, accumulez, c’est la nouvelle Loi et les Prophètes’’ de nos sociétés. » (p. 104). La violence, disait Marx, se comprend comme une « potentialité économique », non seulement en tant qu’elle est la marque de l’antagonisme entre les classes, mais en ce qu’elle est elle-même une opération essentielle pour l’instauration des rapports marchands, en ce que c’est par elle que s’inscrit dans la relation collective la nécessité de la marchandisation. Tout le travail de Moulier-Boutang sera ici de retrouver et de suivre les moments de cette violence, sous la forme du travail contraint ou forcé, et de la répression de la fuite. Symétriquement, ce sont les décisions politiques, recouvertes par le prétendu libre jeu du marché, qui apparaissent pour elles-mêmes (exemplairement à travers la politique migratoire).

Cette perspective oblige à envisager tout autrement le problème posé par un soi-disant « déferlement néo-libéral », auquel rien ne résisterait, pas même l’art et surtout pas la science, pour ne rien dire de la philosophie et de ses cafés. Il faut bien voir qu’il n’existe rien de tel, ou plutôt que cette vision des choses repose sur le présupposé constamment combattu par Moulier-Boutang selon lequel le marché se développerait de lui-même, automatiquement et irrésistiblement. C’est là en définitive le point de vue proprement libéral, qui est curieusement partagé par les tenants de la gauche morale, dénonçant « l’horreur économique ». C’est aussi en un sens le point de vue contenu dans les thèses soutenues par Polanyi (pris comme interlocuteur privilégié par Moulier-Boutang) selon lesquelles les institutions d’État apparaissent pour corriger les excès d’un marché que l’on suppose toujours d’abord livré à lui-même. C’est dans tous les cas ne pas voir que les instances de régulation étatico-juridiques ont eu avant tout historiquement pour fonction, non pas de contenir le marché, mais d’actualiser, de faire exister l’espace sur fond duquel il pouvait se développer à travers des opérations, des décisions toujours localement assignables. D’une façon peut-être plus générale, la dénonciation du capitalisme comme machine lancée vers le profit pour le profit reste toujours très limitée, en ce qu’elle demeure prisonnière d’une logique abstraitement économique. Car ce faisant, est manqué le moment proprement constitutif du capitalisme, qui est à la fois celui de la disciplinarisation et du contrôle et celui de l’antagonisme de classes : « la vis activa de l’accumulation n’est pas le désir de maximiser les profits ; cette passion de l’intérêt n’est que la conséquence d’une volonté de contrôle sur la plus grande portion de travail vivant, ou la concrétisation de sa réussite » (p. 276). Au coeur du capitalisme, il n’y a pas la pulsion immorale du profit et de l’intérêt : il y a la rationalité du contrôle. Mais cette approche reconduit autrement la question posée plus haut : si le capitalisme se définit par la mise au travail et par l’exercice d’un contrôle sur la force de travail, l’abolition de ce que l’auteur appelle « la rigidité de la division du travail à la baisse » ne suffirait sans doute pas elle-même pour mettre véritablement en danger un système dont les opérations de contrôle sont de plus en plus ramifiées et diffuses (cf. l’exemple des logiciels « libres »). Que celles-ci soient couplées à des mises au travail forcé archaïques mais nouvelles dans leurs fonctions productives (cf. l’exemple des prisons américaines) est indubitable. Mais la question est peut-être dès lors de savoir où faire porter l’attaque ; et il y a fort à parier que ce soit au niveau où communiquent justement le contrôle le plus subtil et le travail le plus contraint (ou les statuts spéciaux qui en sont indissociables, ainsi que le montre Moulier-Boutang). Et là, ni l’abolition des statuts spéciaux, ni la revendication qui peut lui être couplée d’un revenu garanti, aussi pertinentes qu’elles soient, ne sauraient suffire pour soutenir l’offensive.

Aspe Bernard

Philosophe, enseignant de philosophie en Bretagne. A été l'animateur de la rédaction de la revue Alice. A collaboré à l'ouvrage collectif dédié à Simondon (dir. P. Chabot, Vrin, 2002) et a publié, avec Muriel Combes, « Retour sur le camp comme paradigme biopolitique » dans Multitudes 1 (mars 2000).