19 avril 2019
La maturité politique des jeunes stigmatisés

La manifestation de ce neuvième vendredi du 19 avril 2019 à Oran était encore puissante portée principalement par des jeunes qui vous font partager leur enthousiasme et leur détermination. Quel contraste saisissant ! Il y a à peine deux mois, les jeunes âgés entre 22 et 25 ans, non reconnus socialement, stigmatisés dans les espaces périphériques de la ville, s’approprient aujourd’hui par la force de leurs convictions, mais aussi de leurs souffrances antérieures, le centre ville d’Oran. Ils sont présents pour crier leur indignation, faire barrage aux baltaguias payés par des agents du pouvoir ou des partis politiques dominants, porteurs de slogans en faveur de l’élection présidentielle prévue le 4 juillet 2019, mais aussi pour organiser des prises de parole dans une petite place située en face du lycée Lotfi, pour débattre de façon collective de leurs revendications politiques.

Refus de toute reconnaissance politique

Les jeunes étiquetés par le pouvoir politique, d’être à la quête d’une réussite sociale rapide, souhaitant quitter le pays pour « ramasser les fruits  dans les pays étrangers» selon les propos tenus avec mépris par l’ancien premier ministre, ont prouvé au contraire leur profond attachement à la Nation. Comprendre aujourd’hui les postures très engagées des jeunes de conditions sociales diversifiées dans le mouvement social du 22 février 2019, c’est remettre en question la production d’un patriarcat politique à leurs égards. Il fait référence à une moralisation de leurs pratiques sociales, en les considérant à tort comme des « enfants » en dehors du coup, peu à même de reproduire l’élan nationaliste de la génération qui a libéré l’Algérie de la colonisation. La mystification idéologique très pesante et culpabilisante a eu pour effet pervers de les marginaliser dans les coins de rue, les cafés ou dans les stades de football, pour ceux contraints d’abandonner leurs études. Les étudiants ne sont pas du reste. Ils caractérisent l’université comme un « lycée » ou un « centre de formation professionnelle » en contradiction avec leurs premières attentes et leurs rêves d’intégrer un véritable univers scientifique. Ils observent au contraire l’anomie de l’université dominée par les injonctions politico-administratives. Ils sont conduits à construire un rapport utilitariste et pragmatique avec celle-ci. Ils évoquent une expression récurrente : « fermer l’année », signifiant qu’en l’absence de la primauté de la science, il est plus vital de s’inscrire dans une logique d’accommodement qui consiste à obtenir le plus rapidement possible tous leurs modules pour quitter une institution dépendante du politique qui n’a cessé de l’instrumentaliser à coup de circulaires er de décrets, pour la rendre mortifère comme d’autres institutions qui fonctionnent moins à la règle qu’aux relations personnelles (Mebtoul, 2018).

La mobilisation déterminée des jeunes dans le mouvement social pacifique en Algérie est indissociable de l’absence de toute reconnaissance sociale et politique dans la société. Ne pas être reconnu comme des personnes qui méritent le respect et la dignité seuls à même de donner résonnance à leur vie quotidienne est ancré dans « un mépris institutionnalisé » (Mebtoul, 2015) à leur égard. Celui-ci a été plus radical durant les vingt dernières années avec l’ancien président Bouteflika qui affirmait sans retenue et sans modestie être « l’Incarnation de l’Algérie ».

Quelles significations faut-il attribuer à l’absence d’écoute des jeunes par les différents acteurs institutionnels ou de façon plus nuancée pour d’autres qui font semblant d’entendre leurs multiples révoltes de façon paternaliste ? Il nous semble important de mobiliser la notion de reconnaissance emprunté à Paul Ricoeur (2004). Il montre deux aspects importants : la reconnaissance sociale suppose le respect de l’Autre dans son identité, mais aussi éprouver de la gratitude à son égard. Or, le pouvoir a profondément méprisé le cri des jeunes. Ils n’ont pas oublié sa profonde indifférence à l’égard des « harragas » (les « jeunes qui brûlent) morts en mer en nombre important durant le mois de janvier2019, pour avoir voulu quitter le pays à la quête d’une autre existence. Les jeunes du mouvement social du 22 février 2019 ont brisé le déni et le mépris du pouvoir à l’égard de leurs camarades décédés, en portant haut et fort ce slogan très significatif : « Nous nous excusons auprès des harragas morts en mer ». Plus que cela, Ils participent à la construction de l’histoire d’en bas, en les reconnaissant comme des « martyrs » (« Harragas, chouhadas »).

Du temps « vide » au temps « plein »

En se réappropriant de façon pacifique l’espace public, les jeunes deviennent des acteurs de leur propre histoire. Le temps vide, « trop libre » celui qui était le leur antérieurement au 22 février 2019, est profondément inversé pour devenir un temps plein qui leur permet de déployer collectivement des actes créateurs (slogans, banderoles, drapeau, etc.). Ils s’appuient sur une revendication commune à tous les jeunes : rompre avec le système politique. Leur posture présente est celle de l’espérance qui se substitue à la détresse et au retrait de l’espace public. Il importe pourtant de tenter une explication liée à leur volonté farouche et irrévocable d’atteindre leurs objectifs politiques. Ils le disent clairement : « s’Il le faut, nous passerons toutes nos soirées de ramadhan dans la rue ». Un retour vers leur passé pas si lointain que cela, dominé par leur enfermement politique, permet d’élucider le sens de cette détermination.

En s’adossant au mur, dans un coin de rue devenu par la force des choses, leur espace « privilégié », ils n’ont que les échanges entre eux et l’invention des mots pour dire leur souffrance et leur marginalité dans une société qui ne leur appartient pas. «  Je suis hitiste (faire le mur). Mes journées passent sans rien faire du tout. C’est le vide. On est accolé au mur toute la journée quand on est dans le quartier. On regarde les passants. Il suffit de regarder les gens pour savoir ce qu’ils font ou vont faire…. Quand on est sans rien faire, on laisse passer le temps…. Le jeune ne peut pas avoir de respect pour l’Etat parce que l’Etat ne pense qu’à lui. Les jeunes comme nous, on n’a plus d’espoir » (Nacer, 22 ans, chômeur).

Pour Maurice Halbwachs (1967), le   temps « trop libre » est défini de la façon suivante : « on est livré à soi-même et on est sorti en quelque sorte du courant de la vie sociale. Ce pourrait être autant d’oasis, où précisément on oublie le temps, mais où on revanche on se retrouve. Au contraire on est sensible à ce que ce sont des intervalles vides et le problème est alors de savoir comment passer le temps » (cité par Beaud, 2002).

Les jeunes sont précisément à la quête d’un temps social qui leur donne la possibilité d’exister. Exister, c’est investir activement le champ sociopolitique pour enfin pouvoir dire leurs mots sur les questions qui les intéressent. Il y va de leur avenir dans un pays qui a pu être magnifiquement réapproprié grâce à leurs luttes quotidiennes menées avec panache depuis deux mois. Ils le disent clairement : « bladna ou ndiro rayna » (« Ce pays est le nôtre et nous imposerons notre point de vue) ».

Les significations de la liberté

Il s’agit de s’insurger contre un système politique qui ne leur a pas permis de construire de façon autonome leur vie quotidienne profondément instrumentalisée pour obtenir leur silence. Ils souhaitent briser les chaînes de cette instrumentalisation plurielle (historique, politique et culturelle) qui a contribué à leur exclusion du processus décisionnel. Celui-ci s’est construit de façon opaque et informelle par les tenants du pouvoir. Certains d’entre eux osent, aujourd’hui, en raison du retournement de l’histoire à leur désavantage, évoquer dans l’indignité, la prégnance à l’intérieur du pouvoir de « forces anticonstitutionnelles », c’est-à-dire informelles à l’origine d’un certain nombre de décisions, notamment celles liées à la reconduction de la candidature de Bouteflika pour un Vème mandat. Force est d’observer que le régime politique est prêt à conduire la société vers une profonde instabilité, lui qui s’est toujours prévalu de façon arrogante de la « stabilité » de l’Algérie, dans le seul but de continuer à jouir des privilèges du pouvoir.

Face à la « résistance » des intérimaires du pouvoir tous cooptés par Bouteflika, les jeunes clament haut et fort qu’ils souhaitent vivre « dans une République et non dans une monarchie » (slogan produit au cours des manifestations). Pour eux, la liberté ne s’arrête pas à leur propre personne. Ils font le lien entre leur moi et celui de la société « Algérie libre et démocratique ». La jonction entre leur avenir indissociable d’une liberté individuelle dans le but d’assurer de façon relativement autonome leurs différentes activités quotidiennes et l’appropriation collective de l’espace public et donc d’une citoyenneté active signifiant que la société ne peut plus être gérée de façon patrimoniale, privatisant les biens publics. Enfin, Ils sont loin d’être dans le spontanéisme naïf, conscients de la complexité des transformations qu’il faut opérer dans la société. Une jeune fille le dit explicitement dans une pancarte qu’elle soulève de façon fière et radieuse : «  Le changement est difficile au début, compliqué milieu et magnifique à la fin, il suffit d’y croire ». Les jeunes viennent en tout cas de déconstruire tous les stéréotypes produits à leur encontre par les différents pouvoirs. Ils montrent aux yeux du monde, leurs capacités à initier dans la sérénité le processus du changement politique

Références bibliographiques

Beaud Stéphane, 2002, 80% au Bac, et après ? Les enfants de la démocration scolaire, Paris, La découverte.

Mebtoul Mohamed, 2018, ALGERIE. La citoyenneté impossible ? Alger, Editions Koukou.

Mebtoul Mohamed, 2015 (sous notre direction), Les soins de proximité en Algérie. A l’écoute des patients et des professionnels de la santé, Oran, Harmattan-GRAS.

Ricoeur Paul, 2004, Parcours de la reconnaissance, trois études, Paris, Stock.