Les matériaux de la vie

Toucher les objets, sentir les matériaux

Je commencerai par décrire une expérimentation que j’ai menée avec les étudiants au cours de la première semaine du cours sur les 4 As1. Pour cette expérimentation, j’ai demandé aux étudiants de rassembler une sélection d’objets trouvés aux alentours des « choses » sur lesquelles ils avaient décidé de réaliser leur projet. Ils arrivèrent avec un assortiment hétéroclite d’objets divers : des pièces de monnaie, des trombones, des canettes de boisson, des balles en caoutchouc, des plumes de mouette et beaucoup d’autres choses. Nous avons commencé par faire de cet amas d’objets un tas au milieu de la pièce. Nous avons regardé ce tas hors duquel une araignée s’est précipitée pour traverser le tapis. Elle était arrivée tel un passager clandestin avec l’un des objets, sans que personne ne sache lequel. Mais faisait-elle partie de l’objet ? Ramassant chaque objet un à un, nous l’examinions, explorions sa forme, interrogions celui qui l’avait trouvé sur le lieu où il l’avait trouvé et la raison pour laquelle il avait attiré son attention, puis nous avons tenté de reconstituer le cheminement qui a pu le mener à cet endroit particulier. Les pièces de monnaie par exemple, parlaient des poches et des porte-monnaie et des innombrables transactions à double sens qui vont de la main à la caisse. Les trombones avaient un jour relié les documents d’un fonctionnaire occupé, alors que les canettes, antérieurement remplies de liquide, avaient été au contact de bouches assoiffées qui quelques instants plus tôt avaient inhalé la fumée d’une cigarette incandescente. Les marques de dent sur la surface attestaient que la balle en caoutchouc, couverte de sable de plage, avait été le jouet d’un chien, tandis que la plume avait un jour orné le panache d’un oiseau en plein vol. Autrement dit, tous ces objets portaient témoignage d’autres vies – humaine, canine, aérienne. Et pourtant, en devenant des objets ils avaient rompu avec ces vies, comme les branches mortes d’un arbre, et étaient livrés sans vie, comme un bric-à-brac échoué sur les berges d’une rivière. Seule l’araignée avait pu s’en échapper.

La semaine suivante, je demandai aux étudiants de retourner sur les lieux de leur projet et d’en rapporter une sélection de matériaux rassemblés dans les environs. Cette fois, beaucoup d’entre eux vinrent avec des récipients remplis de choses comme du sable, du gravier, de la boue et des feuilles mortes. Pourquoi des récipients ? Parce que, comme nous l’avons constaté en les vidant de leur contenu, les matériaux ne restent pas en place par eux-mêmes et n’étant pas délimités par une forme déterminée ils ont, de manière inhérente, la tendance à se répandre en tous sens. Nous connaissons tous la célèbre citation de Mary Douglas sur la saleté comme étant de la matière qui n’est pas à sa place, et effectivement, nos mains furent rapidement très sales. L’expérience tactile qui nous était ici proposée n’aurait pu être plus différente du détachement clinique avec lequel nous avions examiné les objets la semaine précédente. C’était comme si, à ce moment-là, nous avions porté des gants de protection de manière à éviter avec certitude l’échange de substance entre l’objet et les mains qui le tenaient. L’objet ne devait pas non plus être plié, cassé ou écrasé. Notre propos résidait principalement dans la stabilité de la forme et, comme des détectives, nous nous étions donné du mal pour prendre les objets avec délicatesse, comme pour ne pas falsifier les indices ou compromettre leur valeur de donnée. Avec les matériaux, au contraire, l’expérience tactile portait exclusivement sur le grain et la texture, sur la sensation de toucher une substance malléable avec une peau sensible, que ce soit du sable sec versé sur la paume et glissant entre les doigts, ou de la terre mouillée, collante, se transformant en croûtes lorsqu’elle séchait, ou encore les éraflures provoquées par le gravier, et ainsi de suite.

Il serait loisible d’examiner les divers objets rapportés par mes étudiants lors de la première session en se demandant ce que cela changerait si nous considérions toutes ces choses comme des matériaux. Par exemple, qu’est-ce après tout qu’une pièce de monnaie si ce n’est du cuivre ? Considérée de cette manière, la pièce s’offrirait alors à un examen de ses propriétés en la martelant de coups de marteau, ou en la chauffant ou en la mettant au contact d’une flamme (la flamme deviendrait verte). Un trombone ? Un segment de fil de fer. Nous aurions pu alors le déplier et le replier pour d’autres finalités. Des canettes ? De l’aluminium. Sentez comme c’est léger ! Les mégots de cigarette ? Eh bien, d’une certaine manière encore une cigarette puisqu’elles contiennent encore du tabac. Allumez-les et ils produiront de la fumée, et la fumée produit des volutes dans l’air, dont les contours correspondent aux flux et rythmes de notre respiration. Une balle ? Une chose en caoutchouc. Exercez sur elle une pression avec les mains et vous sentirez sa douceur et sa souplesse. On pourrait presque la coincer entre nos dents et sentir ce que cela fait d’être un chien. Et, bien entendu, le fait de considérer une plume comme étant elle aussi un matériau conduit à reconnaître qu’elle a poussé avec le corps de l’oiseau dont elle a un jour été partie intégrante, s’élevant haut dans le ciel pendant le vol. À chaque fois, en considérant ces objets abandonnés comme autant de matériaux, nous les retirions du cul-de-sac où ils avaient abouti et les réintégrions dans le cours de la vie.

Le faire et la croissance

Dessinez deux lignes : elles n’ont pas besoin d’être droites, d’ailleurs vous pouvez les laisser quelque peu serpenter. Quoi qu’il en soit, elles doivent se développer parallèlement, comme les pistes laissées par des personnes marchant côte à côte. Chacune forme comme un chemin dessiné par un mouvement. Supposez qu’une de ces lignes corresponde au flux de la conscience, saturée de lumière, de son et de sensation. L’autre correspondrait au flux de matières qui circulent, se mélangent et se confondent. Imaginez ensuite que chaque flux soit momentanément arrêté. Du côté de la conscience, cet arrêt prend la forme d’une image, comme un fuyard soudainement pris dans la lumière d’un projecteur. De l’autre côté, les matériaux prennent la forme solidifiée d’un objet, tel un rocher placé sur le chemin du fuyard et lui bloquant le passage. Sur notre diagramme, nous pourrions représenter ces deux arrêts par un point et par une tache respectivement sur chaque ligne. Ensuite, dessinez une flèche à double sens reliant les deux taches. Contrairement à la paire de lignes originelles, cette flèche n’est pas la trace d’un mouvement. C’est une représentation théorique, et non phénoménale, qui rend compte d’une forme de relation entre l’image et l’objet. Maintenant que le diagramme est complet, nous pouvons résumer les arguments de ce chapitre, mais aussi de l’ouvrage entier. Il s’agit de changer de perspective en rompant avec l’aller-retour incessant de l’image à l’objet et de l’objet à l’image, lequel détermine la caractéristique principale de l’écriture académique dans les champs de l’anthropologie, de l’archéologie, de l’art et de l’architecture, pour prendre conscience des flux de matières et des flux de sensations dans lesquels les images et les objets prennent forme réciproquement. Selon notre diagramme, cela implique une rotation à 90°, du latéral au longitudinal.

Nous sommes habitués à penser le faire en termes de projet. Faire quelque chose implique d’abord d’avoir une idée en tête de ce que l’on veut réaliser, puis de se procurer les matières premières nécessaires à cette réalisation. Et le travail s’achève lorsque les matières ont pris la forme qu’on voulait leur donner. Nous disons alors que nous avons produit un artefact. Un morceau de pierre devient une hache, un tas d’argile un pot, du métal fondu une épée. La hache, le pot et l’épée sont des exemples de ce que les chercheurs appellent la culture matérielle, une expression qui saisit parfaitement la théorie du faire au sens d’une unification de la matière fournie par la nature et de la représentation conceptuelle d’une tradition culturelle donnée. La « culture matérielle », comme le dit Julian Thomas, « représente à la fois des idées devenues matérielles et une substance naturelle transformée en culture ». Dans les écrits théoriques, cette pensée est connue sous le nom d’hylémorphisme, du grec hyle (matière) et morphe (forme). Lorsque nous lisons que, dans la fabrication d’artefacts, les praticiens imposent des formes issues de leur esprit à une matière du monde extérieur, nous avons affaire à une conception hylémorphique.

Je voudrais au contraire penser le faire comme un processus de croissance. Ceci place dès le départ celui qui fait comme quelqu’un qui agit dans un monde de matières actives. Ces matières sont ce avec quoi il doit travailler et le processus de fabrication consiste à « unir ses forces » aux leurs, les rassemblant ou les divisant, les synthétisant ou les distillant, en cherchant à anticiper sur ce qui pourrait émerger. En ce sens, les ambitions de celui qui fait sont beaucoup plus humbles que celle impliquée par le schéma hylémorphique. Loin de se tenir à distance d’un monde passif en attente de recevoir les projets qui lui seraient imposés de l’extérieur, le mieux qu’il puisse faire est de s’insérer dans les processus déjà en cours, lesquels engendrent les formes du monde vivant qui nous environne (les plantes et les animaux, les vagues de l’eau, la neige et le sable, les rochers et les nuages), en ajoutant sa propre force aux forces et aux énergies déjà en jeu. De ce point de vue, il ne suffit pas de dire, par exemple, que la différence entre une statue de marbre et la formation rocheuse d’une stalagmite est celle qu’il y a entre un objet fabriqué et un objet non fabriqué. La différence réside plutôt en ceci que le processus de formation de ce morceau de marbre est marqué, à un certain moment, par l’apparition d’un homme qui a entrepris d’extraire énergiquement des blocs d’une carrière à l’aide de marteaux et de cales. Après quoi un sculpteur s’est mis au travail à l’aide d’un burin pour délivrer la forme de la pierre. Or, de la même manière que chaque coup de burin contribue à faire émerger la forme d’une statue, de même chaque goutte de solution saturée qui tombe de la voûte de la grotte contribue à former la stalagmite. Lorsque, par conséquent, la statue est érodée par la pluie, le processus de génération de la forme se poursuit, mais dorénavant sans intervention humaine.

Penser le faire d’un point de vue longitudinal, comme la confluence de forces et de matières, et non plus latéralement, comme la transposition d’une image sur un objet, c’est concevoir la génération de la forme, ou la morphogénèse, comme un processus. Ceci permet d’atténuer la distinction qui peut être faite entre organisme et artefact. Car si les organismes croissent, c’est aussi le cas des artefacts. Et si les artefacts sont fabriqués, c’est aussi le cas des organismes. Ce qui fait la différence, parmi d’autres innombrables paramètres, c’est la part de l’implication humaine dans la génération de la forme : mais ce changement n’est que de degré et non de genre. Bien entendu, il ne s’agit en aucune manière de nier que le fabricant puisse avoir une idée dans la tête de ce qu’il veut faire. Il se peut même qu’il veuille copier une œuvre qui se tient devant lui. N’est-ce pas ce qui distingue radicalement une statue d’une stalagmite ? Y a-t-il un sens à parler de designsi ce n’est en référence aux seuls artefacts ? Bien que le fabricant ait une forme à l’esprit, ce n’est toutefois pas elle qui crée l’œuvre : cette dernière résulte plutôt de l’engagement du fabricant avec la matière elle-même. C’est donc cet engagement qu’il nous faut observer si nous voulons comprendre comment les choses sont faites. À lire ce que les chercheurs ont pu dire et répéter sur ce sujet, tout se passe comme s’il suffisait d’avoir le projet d’une chose pour que la chose soit déjà faite. Certaines versions de l’art ou de l’architecture conceptuelle ont porté ce raisonnement si loin que la chose elle-même en est devenue superflue. Celle-ci n’est plus alors qu’une représentation, une copie dérivée, du projet qui la précédait. Si le tout de la forme est préfiguré par le projet, alors pourquoi se donner la peine de le réaliser ? Mais ceux qui font (the makers)savent bien que rien n’est jamais si simple.

Paniers dans le sable

Par une journée froide et venteuse de février, les étudiants des 4 As et moi étions de sortie sur une péninsule de sable située entre la plage et l’estuaire de la rivière Don qui se jette dans la mer sur le flanc nord de la ville d’Aberdeen. Des amoncellements de neige parsemaient encore le sol. Nous apprenions à fabriquer des paniers en osier sous la direction de l’anthropologue artisan Stephanie Bunn. Pour composer un cadre, un nombre impair de branches en osier de différentes tailles avaient été enfoncées verticalement dans le sol, formant plus ou moins un cercle, et attachées au sommet. Des branches étaient ensuite enroulées sur le plan horizontal alternativement en dedans et en dehors du cadre vertical de manière à construire graduellement une surface qui forme un cône renversé. Les étudiants travaillaient seul ou à deux. Dès le commencement, me semble-t-il, de nombreux étudiants se sont montrés surpris par la nature récalcitrante du matériau. Dans un panier fini, l’osier semble se placer là naturellement, comme s’il avait toujours dû adopter cette forme. Parfois, une branche rebondissait en arrière et giflait le vannier au visage. Il fallait faire attention et être délicat. Plus tard, nous avons réalisé que c’était justement cette résistance, la friction provoquée entre les branches repliées les unes contre les autres, qui faisait tenir l’ensemble. La forme n’était pas imposée à la matière de l’extérieur, mais était engendrée par le champ de force qui se déployait dans les relations entre le vannier et l’osier. Par manque d’expérience, nous n’avions que très peu de contrôle sur la forme et les proportions précises de notre panier. La position accroupie que nous devions adopter pour le tressage demandait à notre corps (du moins à toute la partie située au-dessus des genoux) un effort musculaire important, si bien que les dimensions du panier étaient directement proportionnelles aux dimensions de l’extension du bras et de la hauteur des épaules. Les étudiants découvrirent qu’ils avaient des muscles placés à des endroits qu’ils n’avaient même pas imaginés, comme le leur rappelèrent les douleurs qu’après quelque temps ils commencèrent à éprouver. Mais d’autres forces aussi intervenaient dans le processus d’apprentissage, tel que le vent. Un vent fort et persistant pliait dans une direction particulière les branches verticales du cadre, dont l’inclination était proportionnelle à la hauteur. Il n’était donc pas étonnant de voir que de nombreux paniers, plus particulièrement ceux qui étaient le plus près du rivage, étaient quelque peu penchés suivant une courbe élégante mais complètement inintentionnelle.

Nous travaillâmes pendant presque trois heures, en développant progressivement un sens du rythme et en apprenant à maîtriser de mieux en mieux le matériau. Cependant, au fur et à mesure que travail avançait, un nouveau problème se présenta à nous : comment savoir à quel moment le travail serait achevé ? Question difficile, car la fabrication d’un panier ne comporte pas de point final évident. La fin nous est apparue, non pas lorsque nous avons abouti à une forme correspondant à nos attentes – puisque nous n’avions pas d’idée claire de ce que nous voulions obtenir –, mais avec le déclin de la lumière du jour, la perspective imminente d’une grosse pluie, le refroidissement de la température ambiante, l’apparition d’une sensation de raideur de plus en plus insistante dans nos membres, et avec l’impression que chaque nouvelle branche devenait quelque peu superflue. Il nous a alors semblé qu’il était temps d’intégrer une base tressée séparément, de couper les branches verticales à la hauteur que nous avions atteinte, puis de soulever la construction en osier du sol et de la retourner pour révéler que ce que nous avions fait était effectivement un panier. Chaque panier était différent, reflétant uniquement l’humeur et le tempérament, ainsi que la stature physique de celui qui l’avait construit. Finalement, les étudiants se dispersèrent à la tombée du jour, remportant fièrement chez eux le panier qu’ils avaient fait. Plus tard, ils me dirent qu’ils avaient plus appris au cours de cette après-midi que de beaucoup de cours et de lectures : en particulier sur ce que cela veut dire de faire des choses, sur la manière dont une forme émerge du mouvement, et des propriétés dynamiques des matériaux.

Retour à l’alchimie

Qu’est-ce donc que la matière ? De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de matériaux ? La matière et les matériaux sont-ils la même chose ou sont-ils différents ? Pour comprendre le sens des matériaux du point de vue de ceux qui travaillent avec eux, qu’ils soient artisans, peintres ou praticiens dans d’autres domaines, je pense que nous devons, comme l’historien de l’art James Elkins le recommande, « nous employer à oublier la chimie ». Plus précisément, nous devons nous rappeler de quelle manière les matériaux étaient compris à l’époque de l’alchimie. Le propos d’Elkin consiste à dire qu’avant l’introduction de la peinture de synthèse, la connaissance que le peintre avait de ses matériaux était fondamentalement alchimique. Peindre consistait à réunir, dans un seul mouvement, une certaine mixture matérielle sur le pinceau, en mettant en jeu une gestualité du corps à travers la main qui le tenait. Mais la science de la chimie ne peut pas plus définir cette mixture que la science anatomique ne peut définir le geste. Le chimiste pense la matière comme un invariant atomique ou une structure moléculaire. Ainsi l’eau se définit-elle comme H2O et le sel comme du chlorure de sodium. Pour l’alchimiste au contraire, le matériau est connu non pas par ce qu’il est mais par ce qu’il fait, en particulier lorsqu’il est mélangé avec d’autres matériaux et utilisé d’une manière particulière ou placé dans une situation particulière. Parmi d’innombrables choses, l’eau gargouille dans la goulotte, se transforme en vapeur lorsqu’elle est chauffée, se glace lorsqu’elle est refroidie et dissout le sel. Et le sel peut, entre autres, être broyé en petits grains blancs pour passer par le trou d’un flacon, prévenir la congélation de l’eau sur les routes ou trottoirs, et donner du goût aux aliments.

L’énigme des matériaux

La compréhension de la pierre pourrait fournir un autre exemple. Ce matériau a beaucoup intéressé les archéologues, ne fût-ce que pour ses propriétés présumées de dureté, de solidité et de durabilité. En effet, la manière dont ces propriétés sont mises en lumière va jusqu’à nous les faire apparaître comme universelles. Pour construire un monument qui dure dans le temps, la pierre est le matériau le plus approprié. Cependant, nous ne pouvons tenir pour acquis que l’étonnante résistance au passage du temps des éléments de pierre – par opposition aux autres matériaux utilisés pour la construction qui se sont depuis érodés – ait été voulue par les premiers constructeurs, et que c’est pour cette raison qu’ils ont choisi d’incorporer la pierre dans leur construction. Ne se pourrait-il pas que la pierre ait été choisie par le passé non pas tant pour sa solidité et permanence que pour des propriétés opposées comme la fluidité et la mutabilité ? Il ne fait pas de doute que les anciens tailleurs de pierre en appréciaient les bords les plus durs lorsqu’ils fabriquaient des outils de pierre. Mais le peintre formé à l’alchimie faisait de son côté l’expérience de la souplesse de la pierre lorsqu’elle était écrasée jusqu’à produire de l’ocre pour former des couleurs. Certains types de pierre sont lourds, d’autres légers, certains sont durs, d’autres souples ou friables, certains se composent de feuilles plates et d’autres ne peuvent se tailler que par blocs. Tout bien considéré, conclut Conneller, « il est clair qu’il n’existe rien de tel que «la pierre», qu’il y a autant de sortes de pierres que de propriétés et que ces pierres deviennent différentes en fonction des manières dont elles sont travaillées ».

Il n’est pas sûr toutefois que ce découpage typologique du genre « pierre » en un nombre incalculable de sous-genres puisse nous aider à répondre à notre question initiale : qu’est-ce que la matière ? Comme l’écrit l’architecte Peter Zumthor, « la matière est infinie » :

« Prenez une pierre : vous pouvez la scier, la raboter, la percer ou la polir, elle sera à chaque fois quelque chose de différent. Prenez ensuite une petite quantité de cette même pierre ou bien une grande quantité, elle sera autre à nouveau. Puis portez-la à la lumière, elle sera différente encore. Il y a des milliers de possibilités contenues dans un matériau. »

Mais s’il y a autant de pierres que de manières de les travailler, ainsi que Conneller finit par le reconnaître, alors deux pierres ne peuvent jamais être vraiment semblables. Si l’on allait jusqu’au bout de cette logique, le projet de classification aboutirait à la production d’autant de sous-genres qu’il y a de pierres dans le monde et nous n’en saurions pas plus sur ce qui consiste la « pierrosité » ! En effet, toute tentative visant à produire une classification des matériaux selon leurs propriétés ou attributs ne peut qu’échouer, pour la simple raison que ces propriétés ne sont pas fixes mais émergent continuellement avec les matériaux eux-mêmes. J’ai affirmé ailleurs, en faisant spécifiquement référence à la « pierrosité » de la pierre, que « les propriétés des matériaux ne sont pas des attributs mais des histoires ». Les praticiens les connaissent en connaissant leurs histoires : histoires de ce qu’ils font et de ce qui se produit lorsqu’ils sont utilisés de telle ou telle manière. De telles histoires résistent profondément à n’importe quel projet de classification. Les matériaux n’existent pas, en tant qu’objets, c’est-à-dire comme des entités statiques douées d’attributs déterminables. Ils ne sont pas, selon les termes de Karen Barad, « des petits morceaux de la nature », attendant, pour se réaliser, la marque d’une force externe comme la culture ou l’histoire. En tant que substances-en-devenir, elles insistent ou persistent bien plutôt, par-delà les destinations formelles qui, selon le moment, leur ont été assignées, et elles se transforment sans cesse. Quelle que soit la forme objective qui leur est donnée à tel ou tel moment, les matériaux sont toujours déjà en train de devenir quelque chose d’autre, ils sont toujours « déjà pris dans le cours d’une histoire ».

Les matériaux sont ineffables. Ils ne peuvent être épinglés par des concepts ou des catégories établis. Décrire un quelconque matériau, c’est se confronter à une énigme dont la clé ne peut être découverte qu’à travers l’observation et la relation active avec ce qui est là. L’énigme donne au matériau une voix et lui permet de dire sa propre histoire : c’est à nous, alors, de nous mettre à l’écoute des indices qu’il nous offre et de découvrir ce qu’il nous raconte. Pour revenir à un exemple mentionné précédemment : « Moi, jaune et brillant, qui brille davantage encore sous l’eau ruisselante. Qui suis-je ? » La réponse est évidente pour l’orpailleur sans qu’il ait besoin de le dire. Car il est là, scintillant dans le lit de la rivière. De la même manière que l’orpailleur passe au tamis l’eau boueuse à la recherche de l’or, il faut suivre les matériaux pour les connaître. Il faut « suivre la matière-flux comme productivité pure », ainsi que l’on toujours fait les artisans (Deleuze et Guattari). Chaque geste technique forme une question à laquelle le matériau répond en fonction de sa courbe naturelle. En suivant les matériaux, les praticiens se situent moins dans un rapport d’interaction que dans un rapport de correspondance avec eux. Faire consiste alors en un processus de mise en correspondance : non pas imposer une forme préconçue à une substance matérielle brute, mais dessiner ou délivrer les potentialités immanentes d’un monde en devenir. Dans le monde phénoménal, chaque matériau est en devenir, il ouvre un chemin ou une trajectoire dans un dédale de trajectoires.

Traduit de l’anglais par Hicham-Stéphane Afeissa & Sophie Gosselin

1 Nous reproduisons ici de larges extraits de « The Materials of Life », chapitre 2 de Making: Anthropology, Archaeology, Art and Architecture, Routledge, New York, 2013, dont une traduction a été publiée par les éditions Dehors en 2016. Nous remercions Elie Kongs et les éditions Dehors pour nous avoir autorisés à reproduire partie de cette traduction.

Ingold Tim

Anthropologue, il occupe depuis 1999 la chaire d’Anthropologie Sociale à l’Université d’Aberdeen. Il étudie et enseigne notamment les connexions entre l’anthropologie, l’archéologie, l’art et l’architecture (les « 4 As »), qu’il développe dans son essai Making: Anthropology, Archaeology, Art and Architecture (Routledge, London, 2013). Parmi ses livres, ont notamment été traduits en français Une brève histoire des lignes (Zones Sensibles, 2011), Marcher avec les dragons (Zones Sensibles, 2013), et Faire (Dehors, 2016).