Chez les Xtiengs Notes de voyage au Vietnam

Il y a 72 millions d’habitants au Vietnam. Environ neuf millions d’entre eux vivent sur les montagnes et les hauts plateaux qui représentent 75 % de la superficie du pays. Ils sont répartis entre 53 ethnies sur une aire qui est, selon Georges Condominas, « celle de la planète qui offre la plus grande richesse et la plus grande complexité du point de vue linguistique ! » [[Georges Condominas, in Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes, ouvrage collectif, L’Harmattan, 1993.. On y parle en effet pas moins de cinq grandes familles de langues (alors que, par exemple, le français, le russe et le bengalais appartiennent à la même). Ces groupes, appelés « minorités » dans la langue officielle du pays, représentent des populations d’une importance très variée, depuis les Tay (1 190 000), jusqu’aux O-du (une centaine). Les 87 % restant des habitants du Vietnam habitent dans les deux grands deltas (Mékong et Fleuve Rouge) et les petites plaines côtières qui les relient, et appartiennent à l’ethnie des Kinhs (ou Vietnamiens proprement dits).

C’est Trong qui m’a conduit quelque part entre Cholon et Saigon, dans une maison récemment rénovée et donc surélevée par rapport à ses voisines, où vit un phalanstère d’agronomes. Parmi eux, Amaury, mon guide chez les Xtiengs. Il m’écoute, impavide, balbutier des explications sur ma démarche : bien sûr, je ne prétends pas tout comprendre du Vietnam en deux mois de séjour. Si je dois tirer un livre de mon voyage, il sera surtout tissé de propos des Vietnamiens rencontrés. Puisqu’il travaille avec des minorités, j’aimerais qu’il m’amène sur le terrain et n’est-ce pas trop ennuyeux si nous sommes deux ? Un ouvrage des éditions The Gioi [[Dang Nghièm Van, Chu Son, Luu Hung, Les ethnies minoritaires du Vietnam, The Gioi, Hanoi 1993. m’apprend que les Xtiengs parlent le môn-kho-me, langue de la famille austro-asiatique. D’après la nomenclature officielle, leur groupe linguistique comprend 25 ethnies, la plus importante, celle des Kho-mê, représente 895 000 personnes et les moins nombreuses (Ro-mam, O-du), 250 et 100 personnes. Les Xtiengs, eux, seraient au nombre de 50 000. Aire d’habitat : surtout les districts de Phuoc Long, Binh Long, Dong Phu, dans la province de Song Bê (au nord de Saigon) et un peu dans la province voisine de Lâm Dong. Les Xtiengs sont considérés comme des autochtones, ce qui signifie qu’il s’agit d’une des anciennes populations présentes bien avant l’arrivée des Viêts, qui ont mis mille ans à unifier le pays, en partant du Nord.

Départ pour Phuoc Long

Amaury nous attendait près du minibus pour Phuoc Long en compagnie d’une jeune femme au visage poupin et ravissant, qu’il nous a présenté : Quynh, son interprète. Comme le véhicule ne démarre, bien au delà de l’heure officielle, que lorsqu’il est plein – archi-bondé selon nos normes – nous attendons longtemps sur les sièges du fond, où nous sommes déjà coincés. Tandis que Christine et moi acquerrons auprès d’un des marchands ambulants, une version de l’universelle alliance d’amidon et de sucre qui constitue le dessert du pauvre sous toutes les latitudes, Amaury nous explique que les hameaux dans lesquels il travaille sont situés à quelques dizaines de kilomètres de piste de Phuoc Long, gros bourg non loin de la frontière cambodgienne, à 140 kilomètres au nord de Saigon. Il dispose là-bas d’une moto qui lui permet de se déplacer avec Quynh. Nous, nous louerons des honda ôm, littéralement « honda embrasser », des motos avec chauffeur. C’est ainsi qu’après de longues heures compressées dans un minibus, j’ai perdu ma casquette à plusieurs reprises à l’arrière d’une moto qui filait sur un chemin de terre au milieu de plantations d’hévéas. Pendant que, derrière, le chauffeur de Christine, du bout du pied, cueille ma casquette au vol, Amaury, aux commandes d’un engin qui ressemble à la moto de Steve McQueen dans la Grande évasion, se porte à ma hauteur pour me fournir des informations par-dessus les vrombissements : le caoutchouc naturel, extrait de l’hévéa, demeure irremplaçable pour toutes sortes d’utilisations, en particulier pour la fabrication des préservatifs. Tout d’un coup, au bout d’une longue ligne droite, des maisons apparaissent, alignées régulièrement de part et d’autre de la route, et séparées d’elle par des lopins, quelques-uns vaguement cultivés, la plupart en friche. Au nombre d’une vingtaine, les habitations sont toutes bâties sur le même modèle très simple. Ce sont des baraques de planche, basses, avec un toit de palme et quelques fenêtres sans vitres. Les motos s’arrêtent, le soleil tape dur. Les chauffeurs repartent vers la ville, Amaury s’en va seul dans les rizières sèches, pour voir où en est l’application de ses recommandations. Il nous a confié aux bons soins de Quynh, qui a l’air un peu désorienté. Nous le sommes davantage. À sa suite, sous le soleil brûlant, nous remontons la route de terre en jetant des regards vers les maisons où quelques silhouettes dans l’ombre nous donnent la sensation d’être observés. Nous bifurquons vers l’une d’entre elles, où Quynh compte trouver un interlocuteur intéressant pour nous. À notre approche, sur l’arrière d’une maison, une vieille femme qui travaillait torse nu se couvre la poitrine. Au fur et à mesure qu’approche le moment du premier contact, on essaie de ne pas trop se demander ce qu’on fout là.

Première rencontre

Notre premier Xtieng est le sous-chef du village, il a soixante-huit ans. Chez lui : sol de terre battue jonché de débris, table de bois, quelques bancs, quelques hamacs accrochés aux piliers, un foyer délimité par quelques pierres. Sensation d’obscurité et de fraîcheur bienfaisante. Nous retrouverons partout, à quelques variantes près, cet intérieur très pauvre, sauvé du sordide par l’air et la lumière qui circulent, par-dessous et par-dessus les murs qui s’arrêtent à quelques centimètres du toit et du sol. Quynh explique qui nous sommes, et tandis qu’elle parle, je scrute le visage ridé et brun de notre interlocuteur, son expression si sérieuse, si concentrée, et je me demande s’il l’écoute vraiment, et ce que peut bien représenter pour lui un « écrivain français ». Est-ce une réponse à cette interrogation ? Quand il s’installe de l’autre côté de la table où il nous a invités à nous asseoir, il se place de profil, et nous parle sans nous regarder.

– Le village, c’est tout ce que vous pouvez voir de la route. Il n’y a rien d’autre. Les cultures sont tout autour. À l’époque de Diem et des Américains, on pouvait défricher loin de l’habitation, mais après, seulement autour. Autrefois, nous habitions dans des maisons communes mais le gouvernement nous a demandé de vivre séparément, avec des terres séparées. Mais quand on a plusieurs enfants qui vivent à la maison, le lot de terre ne suffit plus. Moi, je vis avec ma femme et mes enfants jeunes, un garçon de dix ans qui suit ses études, et une fille de quatre ans. Mes filles mariées ont suivi leur mari. Les années précédentes, je pouvais défricher encore de la terre, mais cette année, je ne peux plus, le gouvernement me l’interdit. Je suis obligé de me louer aux Kinhs.

Être sous-chef, ça consiste à s’occuper des activités d’administration et de sécurité. Dans le village, il y a des gens qui boivent beaucoup, s’il y a des conflits entre eux, je dois intervenir pour les calmer. Avant, on buvait beaucoup dans le village, mais à partir de 1990, grâce à l’arrivée de la religion protestante, on boit moins. Si des étrangers se présentent, je peux leur demander leurs papiers. Je suis élu par les habitants… On est élu d’après son mode de vie et son niveau de connaissance, il y a cinq candidats, l’élection se passe sous le contrôle de la Commune. Avant je m’occupais des activités de l’agriculture, mais j’ai fait des erreurs. C’est pourquoi j’ai été mis en prison, et maintenant, depuis 1990, je ne m’occupe plus que de la sécurité.

L’entretien est terminé. Le sous-chef nous salue d’un signe de tête, toujours sans nous regarder. Nous sortons de chez lui, et suivons un sentier parallèle à la grand-route, entre des habitations que j’ai du mal à nommer. Leur sol de terre battue, leurs murs de planches non-jointives, leurs piliers de bois simplement écorcés les rapprochent du caractère sommaire de la cabane, mais elles s’en éloignent par le travail minutieux des parois en lattes de bambou tressées alternant les bois obscurs et clairs, par la disposition savante des poutres du comble, par la riche tradition encore intacte dans le toit en chaume de palmier. Comme la crainte de l’« exotoc « incite à éviter le terme autochtone (ça tombe bien, je n’ai pas pensé à le demander), une fois revenu près de mes dictionnaires, j’opterai pour le terme de « bungalow ».

La distribution de cigarettes

Sur le seuil du bungalow suivant, un comité nous attend. Visages hilares et édentés avec cette expression entre béatitude abrutie et agressivité informe qui signale l’imprégnation alcoolique. Ils nous font signe d’entrer, lancent des invites à l’interprète. Christine et moi échangeons un regard. On se sent pas très malins sous nos casquettes d’ethnologues amateurs. Quynh n’a pas l’air bien plus à l’aise que nous.

– Amaury a dit qu’on pouvait interviewer tout le monde, hasarde-t-elle d’une petite voix.

Quand faut y aller, faut y aller. Dans la pénombre du bungalow, j’aperçois des femmes qui pouffent. On s’installe sur des bancs de bois. Distribution de cigarettes. Autour de la table, les hommes au torse nu ou en chemise kaki, le regard brillant, se penchent vers nous, rigolards. Les enfants, en grappes, nous observent d’un peu plus loin. Au fond de l’unique pièce, des femmes s’affairent, mais n’en perdent pas une. Répartition des rôles et disposition dans l’espace que nous retrouverons à chaque maison visitée. L’hôte, plus tout jeune, exagère manifestement ses démonstrations d’hospitalité, ce qui semble amuser beaucoup la compagnie. Un étudiant en première année d’ethno aurait honte de la question que je pose à notre hôte par le truchement de Quynh :

– Dis-lui que j’aimerais qu’il me raconte sa vie.

– Ma vie, c’est que je dois travailler toute la journée. Le gouvernement nous donne la terre, donc je dois travailler. Mais sur cette terre, je peux seulement faire pousser du cajou, pas d’hévéa, donc je ne gagne pas d’argent. Dans le hameau, il y a trois groupes différents qui n’ont pas de rapports entre eux. De toute façon, toute la journée, on va travailler, on voit pas les autres.

Après cela, nous avons beaucoup marché. Parfois parce qu’ils espéraient nous soutirer quelques dôngs, la plupart du temps parce que, introduits par l’agronome, nous représentions vaguement l’autorité, et toujours parce qu’ils sont curieux et bienveillants, des Xtiengs de tous âges nous ont accueillis sans réticence, deux jours durant. Dans un hameau offert sur un plateau nu au ciel brûlant, nous avons tourné en rond, saisis comme jamais par l’impression de n’être nulle part.

Quelle heure est-il ?

Un autre groupe de buveurs. Le maître de maison est pieds nus, en short violet, avec un tee-shirt bleu orné de l’inscription « Original Jazz Step ». En nous voyant, son frère, un grand dadais qui chancelle sous les coups de l’alcool enfile une veste à boutons dorés et se coiffe d’une casquette à écusson, restes d’uniforme. Le maître de maison forge des machettes, ainsi que de bizarres outils tranchants, contournés et peut-être aratoires. Impossible de lui faire dire à quoi ils servent. Ivre, exalté, il brandit ses ferrailles en déroulant un long discours d’où il ressort que son père s’est battu pour les Français. Puis, il me demande :

– Quelle heure est-il ?

Je le lui dis. Les mots se bousculent sur ses lèvres, il mâchouille ses phrases, Quynh peine à traduire.

– Comme beaucoup de gens d’ici, je me suis battu avec le Vietcong, je dirigeais un groupe de 35 hommes. Chaque soldat avait un surnom. J’avais un fusil B40 (?). J’ai été blessé par une bombe larguée d’un avion. Je n’ai pas pu aller à l’école, parce qu’il y a toujours eu la guerre, j’étais toujours dans la forêt, mais mon père m’a appris le français. Quelle heure est-il ?

Je le lui redis. Il se met à parler en xtieng, Quynh ne peut plus traduire et tout à coup, avec des efforts visibles, prenant appui sur la langue maternelle, il arrache à sa bouche des termes paternels : « parle français », dit-il en français. Puis, dans la même langue : « sergent-chef », et « indigène »…

Différence entre jeunes et vieux

Avec le vieux (74 ans) et le jeune (27 ans), comme j’ai remarqué des antennes sur quelques maisons, la conversation tombe sur la télé.

Le vieux – Quand il y a la lune, qu’on peut se déplacer d’une maison à l’autre, je vais regarder la te1évision chez les voisins.

Le jeune – Moi, ce que j’aime à la télévision, c’est la publicité pour le riz, les cultures.

Le vieux – Je ne comprends rien, mais je regarde les images, c’est joli.

« Ils ne font rien »

Cette fois la maison a deux foyers (sommairement délimités par quelques pierres), ce qui signifie, nous explique Amaury, que notre hôte a deux femmes, chacune faisant la cuisine pour ses enfants sur son propre feu. Devant le bungalow, il a remarqué des roues de charrette et demande ce qu’est devenu le véhicule. Le bois a servi à faire le toit, les boeufs ont été vendus pour acheter du riz, personne ne voulait des roues, alors elles sont restées là. Mais maintenant qu’ils font pousser du cajou, comme Amaury le leur a montré, ils n’ont pas de quoi racheter des boeufs. Tout juste de quoi acheter du riz quand ils en manquent. Notre hôte annonce qu’il est preneur de toutes les propositions de l’expert en développement. Avant, il faisait du manioc pour vendre à l’État, comme on le lui disait. Maintenant, si on lui donne les produits chimiques et les semences, il fera pousser du riz dans les bas-fonds, et il fera pousser du tarot pour nourrir les porcs.

Amaury – Ils veulent toujours faire quelque chose, mais pour finir, ils ne font rien.

Plus tard, en discutant avec lui, nous saurons qu’il n’y a nul mépris derrière cette phrase, seulement de l’amertume. Les Kinhs n’ont laissé à ce hameau que les terres inadaptées aux profitables plantations d’hévéas. Le but de l’activité d’Amaury, c’est que les habitants puissent subvenir de manière satisfaisante à leurs besoins, en combinant une culture vivrière, le riz pluvial (c’est-à-dire dans des champs non inondés), et une culture pour le marché, la noix de cajou, qui leur permettrait, dans un premier temps, d’assurer la jointure entre deux récoltes de riz (au moment où ils ont fini de manger la récolte précédente et où la suivante n’est pas encore mûre), et ensuite de dégager quelques surplus pour acheter un peu de matériel, ou un boeuf pour les travaux des champs. Beaucoup de facteurs, humains ou non, se conjuguent pour les empêcher de sortir d’une situation précaire et assistée (fort mal). C’est pourquoi ils accueillent toujours les propositions de nouvelles cultures ou de nouvelles techniques avec un enthousiasme d’une sincérité variable, pour se décourager ensuite rapidement.

Le chef

Quarante ans, un collier de barbe, deux femmes, cinq enfants, il nous apprend que le hameau a 612 habitants. Il fait des statistiques et des plans économiques pour la commune. Il s’occupe des impôts (lui n’en paie pas). Les Xtiengs paient 800 dôngs par kilo de riz récolté, 6000 par kilo de cajou [[A l’époque de ce voyage, 800 dôngs valaient environ quarante centimes, soit 6000 dôngs pour 3 francs.. Nous lui demandons pourquoi les hommes sont à la maison dans la journée, et les femmes aux champs. Il nous explique que le rôle des hommes, c’est de défricher, de nettoyer les parcelles, mais que le désherbage, qui est la tâche principale en cette période, c’est le rôle des femmes.

– Mais ma femme, en ce moment, se loue chez un Kinh, elle reviendra à quatre heures. Je l’ai connue avant la Libération, nous étions regroupés dans des camps. Nous avons eu beaucoup d’enfants, mais beaucoup sont morts de maladies, il ne nous en reste que cinq. Ici, les enfants meurent souvent de dysenterie, il faudrait les emmener à l’hôpital, mais c’est cher, et personne n’a d’argent. Mon père avait cinq femmes. Je lis beaucoup [il montre des fascicules en vietnamien, ce sont des contes populaires, c’est très instructif. Je lis aussi le journal de la police, il y a des histoires de meurtres et de conflits, cela me fait connaître des expériences, mais je lis aussi les journaux, chaque province a son journal, si dans une province voisine, il y a de nouvelles techniques, on le découvre dans le journal. Mais je n’ai pas de contacts avec des techniciens qui pourraient m’expliquer comment les appliquer. Mes enfants, eux, ils lisent les livres scolaires, je leur raconte aussi les contes que je lis. Comme tous les enfants du village, mes enfants vont à l’école des minorités. C’est un pensionnat [niveau primaire et début du secondaire à Phuoc Long. Quelquefois, il y a des réunions entre les jeunes, on chante, on danse. Autrefois, il y avait de grandes fêtes, on tuait des porcs, des buffles, mais depuis que nous sommes protestants, nous avons arrêté. Maintenant, on fête le Têt, comme tous les Vietnamiens. Autrefois, on fêtait le Têt des minorités, tous les trois ans. Chaque fois, on devait tuer cinq ou six buffles, huit porcs et quelques boeufs. Cette fête-là, je ne l’ai pas pratiquée, j’étais trop petit quand la dernière a été célébrée. La dernière grande fête à laquelle j’ai assisté, c’était en 1979-1980, la fête de la récolte. Avant, il y avait deux fêtes pour le riz : la floraison, et la récolte. On met le riz récolté dans un hangar, avec des boîtes en bambou dans lesquelles on met le foie des poules et de l’alcool. Pendant la cérémonie, on remerciait le dieu de la bonne récolte, et, après avoir bu de l’alcool, on dansait, on chantait, on jouait du gong. Mais tout cela est fini depuis que nous sommes protestants.

Son fils, 17 ans, raconte qu’il est en quatrième année, au pensionnat des minorités. Il est entré à l’école à 10 ans, il avait dû s’interrompre pendant trois ans. Il apprend la littérature, la grammaire, la rédaction, les mathématiques. L’école est mixte et reçoit aussi des membres d’autres minorités : des Khmers, des Mnongs. Ils dorment à six par dortoir, ils portent un uniforme fourni par l’école (deux par an). Une fois par an, on les emmène à la plage. À la télé, il aime les films sentimentaux. Il lit de la BD japonaise.

Le vieux qui aimait la forêt

Visage carré, yeux pétillants, côtes saillantes sous la peau du torse nu, ce beau sexagénaire nous sourit. Il s’intéresse à nous, nous interroge sur nos professions.

– Autrefois, dit-il, les Français obligeaient les minorités à travailler 15 jours par an aux routes. Mon père travaillait avec eux, il était chef du hameau. Mon grand frère parlait bien le français, il a travaillé avec l’armée. Mais il est mort, je me suis remarié avec sa femme. Elle vient de mourir. J’avais quatre boeufs, j’ai dû en vendre deux pour payer l’enterrement. Il faut acheter du riz, un cercueil et de l’alcool pour les familles qui s’invitent. Ma femme est morte le vendredi, elle a été enterrée le samedi, sans les prières du pasteur. Le jour de la mort, il faut prier trois fois le jour, trois fois la nuit, entre les deux, on mange et on boit. Cet enfant que vous voyez a trois ans, c’est le fils de mon frère, quand celui-ci est mort, l’enfant était déjà dans le ventre de sa femme. Avant, on attendait que l’enfant ait huit mois pour lui donner un nom. Celui-ci, on lui en a donné un tout de suite, parce qu’il pleurait tout le temps, on lui a donné pour qu’il arrête ! J’ai eu huit enfants, mais il ne me reste qu’une fille. Nous n’avions pas de médicaments, les enfants sont morts dans les trois jours après leur naissance. L’hôpital est trop loin. Chaque année, à cause de la famine et de la misère, je dois tuer un boeuf. Dans ma famille, je n’ai pas de main d’oeuvre. Les femmes vont dans les champs, il n’y a plus de forêt ici, je ne peux pas chasser. J’avais une parcelle près du ruisseau, dans ma jeunesse, mais la parcelle a été prise par les gens de la plantation. La terre est au gouvernement, on ne peut rien dire. Quelquefois, nous avons des conflits avec les Kihns, on se bat à coups de pieds et de poings, mais ça se résout devant l’administration de la Commune.

Un jeune homme timide qui porte une impeccable chemise blanche est entré sur ces derniers mots. Les autres le saluent en plaisantant : il vient de se marier. Sa femme est derrière lui, un marmot sur la hanche.

– Pourquoi les hommes ne portent-ils jamais les bébés ?

– Parce que leurs mains sont trop dures, explique le nouveau marié. Les femmes ont la peau plus tendre… Autrefois, pour prendre femme, il fallait offrir deux anneaux d’or. Si on n’avait pas de quoi les payer, on devait rester dans la famille de la jeune fille jusqu’à ce qu’on ait gagné assez pour payer. Mais j’ai dit à la famille de ma future femme que je n’aurais jamais assez d’argent, que j’allais devoir me séparer d’elle, et j’ai pu partir avec elle.

– S’il vous arrive de ne pas avoir de travail qui vous attend, qu’est-ce que vous faites ?

– Les hommes vont boire s’ils ont de l’argent, les femmes vont chercher des légumes dans la forêt. Ou bien on va pêcher, ou chercher du bois, pendant la saison sèche, ou alors, chasser les pangolins, pendant la saison des pluies…

– La télévision ?

– Moi, j’aime surtout les films sentimentaux de Hong Kong. Mais ma fille, qui va à l’école, elle regarde et elle comprend tout ce qu’on y voit.

– Autrefois, reprend le vieux, il y avait encore des vieilles forêts avec des tigres, des éléphants, des sangsues. En 1982, encore, on avait des forêts. Maintenant, c’est fini, il n’y a plus que des hévéas.

Un jeune homme raisonnable

28 ans, une femme, trois enfants de 7, 8, et 10 ans.

– C’est à l’époque de mon père que la vie est devenue très difficile pour les Xtiengs. Mon père a fait la guerre dans l’ARVN. Après, il devait se louer aux Kinhs pour nourrir sa famille. Autrefois, on devait se louer beaucoup, mais on pouvait aussi défricher la forêt. Quand même, il y avait beaucoup d’interdictions. Quand on a fini de défricher une parcelle, si quelqu’un meurt juste à ce moment, on est obligé d’abandonner la parcelle. Quand les laies mettent bas, si les petits sont trois ou treize, ou s’ils sont tous du même sexe, c’est très mauvais, il faut les tuer. Mais nous avons abandonné toutes ces interdictions depuis que nous nous sommes convertis au protestantisme, il y a deux ans.

Je lui montre au mur un grand chromo saint-sulpicien flambant neuf, avec vierge bleutée et couronne de saints coloriés. Est-ce que ça a un rapport avec sa foi ? Non, ça, il l’a acheté récemment, c’est pour faire joli.

– Avant, reprend-il, les gens de la plantation étaient plus pauvres que nous, mais comme ils n’avaient pas d’interdits, ils ont vite été plus riches. Ici, il y a assez de terres mais pas assez de main d’oeuvre. Et puis, il y a le caractère des gens du hameau. S’ils ont de l’argent, ils font des fêtes, ils dépensent tout. Après la récolte des cajous, on dépense tout pour boire de l’alcool, et après, on va se louer. Depuis que je suis protestant, j’ai arrêté de faire ça. J’ai économisé depuis deux ans, mais j’ai été malade, j’ai dû dépenser mes économies. Depuis que j’ai arrêté de boire, je suis toujours malade.

– Mais il y a des gens qui continuent à boire ?

– Parce qu’ils n’ont pas la foi… De toute façon, les minoritaires ont toujours dû se louer. À l’époque des Français, aux Français, à l’époque des Américains, aux Américains, et maintenant qu’il y a les Kinhs, aux Kinhs. À l’époque des Américains, on travaillait un jour, et avec ce qu’on avait gagné, on pouvait manger quatre jours. Maintenant, avec les Kinhs, on travaille un jour, on mange deux. De toute façon, si Amaury n’avait pas payé pour qu’on change de cultures, personne n’aurait travaillé. Si Amaury n’était pas là pour surveiller, on ne ferait rien, on prendrait les semences qu’il donne, on les mangerait et après on irait se louer. Tout le monde veut se louer, mais il n’y a pas assez de travail. On est payé 15 000 à 16 000 dôngs par jour, on les dépense et on recommence… Moi, je ne suis jamais allé à l’école, j’ai dû me louer pendant 3 ou 4 ans, à mi-temps. L’après-midi, je gardais mes frères. À cette époque, on buvait beaucoup, et les femmes seules travaillaient. Les hommes gardaient les enfants.

– C’est un peu pareil, aujourd’hui, non ?

– Les hommes travaillent un peu plus depuis qu’il y a le protestantisme.

– Mais pourquoi la foi protestante, et pas catholique ?

– Parce qu’il y a des protestants dans cette région. Le temple est au marché de Phuoc Long. C’est là que j’ai rencontré le pasteur.

– Et le bouddhisme ?

– C’est une superstition. Le pasteur m’a expliqué qu’il ne faut pas adorer une statue avec des oreilles et des yeux. Autrefois, il y avait beaucoup de cérémonies, pour la récolte du riz, pour la naissance des porcs, pour la maison, pour un accouchement… Quand on était malade, la ba bongo disait qu’il fallait tuer une poule, si elle n’était pas contente de la poule, elle demandait un porc et si on n’en avait pas, il fallait emprunter celui des autres. Ma femme a été malade, j’ai dû tuer le porcelet de trois kilos de mes voisins. Moi, je ne regarde pas la télévision parce qu’on se couche tard, on ne peut pas travailler le lendemain. Les gens d’ici qui regardent la télé n’y comprennent rien parce qu’elle est en vietnamien. Par exemple, si elle présente de nouvelles techniques, les hommes en discutent, mais ils n’y croient pas. Les gens, ici, ne croient en rien. Ils sont devant la télé, mais ils parlent pendant qu’elle marche, ils ne la regardent pas. Je vais souvent au marché pour acheter du poisson et du glutamate, et pour vendre mes marchandises. Mais les marchandises des Xtiengs se vendent mal parce que les Kinhs disent qu’elles sont de moins bonne qualité. Nous, on ne connaît pas le vrai prix des produits. Les Kinhs nous les achètent à un prix « spécial minorité » [nettement inférieur. Les femmes vont au marché pour acheter des bijoux et des dents en or.

Une bonne partie des femmes ont un trou très important qui leur déforme le lobe de l’oreille. Nous l’interrogeons à ce sujet.

– C’est pour mettre un pendentif en ivoire. Depuis que nous sommes protestants, elles ne le mettent plus. Moi, j’ai arrêté de jouer de la musique. Nous avions un instrument fait avec deux bambous et des cordes, tout le monde en jouait mais maintenant, on préfère la musique du marché.

– Le karaoké ?

– Non, ça, je n’aime pas. La musique des cassettes. Et puis quand on chante au District, après les rencontres organisées par les autorités. J’aime aussi écouter la station de radio qui est aux Philippines, et qui fait des émissions deux fois par semaine en langue xtieng, celui qui les fait, c’est un homme qui est passé ici voilà longtemps, le seul Blanc qui parlait le xtieng.

Le soir, quand nous rentrons à Phuoc Long, l’impression de revenir d’une réserve indienne est d’autant plus forte que la ville, alignement de maisons basses le long de deux grandes routes abondamment poussiéreuses et défoncées, présente tous les attributs de la cité-champignon du Far West. Même notre hôtel, le meilleur de la ville, paraît-il (à moins que ce soit le seul ?), n’est pas sans ressemblance avec un saloon : le grand nombre de jeunes femmes qui y travaille signale qu’il s’agit d’un bia ôm, littéralement, un « bière-embrasser », un bar où chaque soir, des bureaucrates viennent se saoûler en compagnie d’entraîneuses. Cela se passe derrière le long comptoir de la réception, dans des salons à peu près hermétiques, où des haut-parleurs canonnent du standard musak. Au restaurant, attablé un peu plus loin devant un coca, un type n’a cessé de nous regarder pendant tout le repas, en riant d’un rire bizarre, au bord du sanglot. Quand nous avons fini de manger, il vient nous demander l’autorisation de finir nos plats.

Seconde visite

Le deuxième hameau que nous visitons est situé à une plus grande distance de Phuoc Long. Deux heures de moto, dans un beau reste de forêt. On arrive dans une clairière cernée de grands arbres, sur une place où des arachides sèchent sur une toile, à terre, devant deux bâtiments de bois disposés en L. L’un des deux bâtiments du L est dépourvu de paroi en façade. Une femme nous y accueille et nous fait asseoir dans des fauteuils d’osier autour de la table de bois. Moins frêle et moins timide que les Xtiengs, c’est une Kinh, comme son mari, qui arrive bientôt. Pendant qu’elle nous sert le thé, il se raconte.

– J’ai travaillé autrefois avec les Français dans une plantation d’hévéa, à la frontière du Cambodge et du Laos. Mon patron français m’a autorisé à aller combattre les Américains sous les ordres du gouvernement socialiste vietnamien. J’ai gagné beaucoup de médailles et j’ai encore quelques éclats dans le bras. Je suis venu ici en 1982, quand je suis sorti de l’armée. J’étais déjà passé ici et j’avais aimé cet endroit et les gens qui y vivaient. Ici, c’est une nouvelle zone économique [une zone où le gouvernement encourage l’installation de nouvelles populations). Il y avait beaucoup de forêt. J’ai défriché moi-même sans demander l’autorisation. C’est le gouvernement qui m’a envoyé ici pour vendre des marchandises aux minoritaires. Dès le début, les gens m’ont bien aimé, et comme la Commune me trouve sérieux, ils mont nommé chef du village. Il y avait deux autres cadres, mais ils ont abandonné parce qu’ils n’étaient pas payés. J’ai neuf enfants et ma femme en attend un dixième. Je cultive cinq hectares de cajou, je fais presque tout, parce qu’un seul de mes enfants travaille la terre. Les autres ne veulent pas rester ici. La vie s’est améliorée depuis deux ans. Quand je suis arrivé, il n’y avait qu’un buffle et personne ne savait planter le cajou et les haricots. Je le leur ai appris et ils ont commencé à planter les haricots, quatre ou cinq familles le font. Maintenant, il y a cinquante buffles. Mais les boeufs et les buffles ici ne savent pas labourer parce qu’autrefois, on ne labourait pas. C’est moi qui ai acheté la première télévision. À notre arrivée, les gens étaient en pagne. C’est moi qui leur ai dit de mettre des pantalons. C’est ma femme qui fabrique les shorts et qui les leur vend. Si les habitants restent dans la forêt, ils n’ont pas besoin de pantalon, mais maintenant qu’ils en sortent, qu’ils ont des contacts, il faut qu’ils s’habillent. Les gens ici regardent beaucoup la télévision, ils regardent tout le programme, de 19 heures à 22 heures [heure d’arrêt des programmes vietnamiens. Ils aiment surtout le théâtre chanté rénové. J’ai acheté une balance pour vérifier les poids dans les transactions au marché, entre les Xtiengs et les Kinhs. Les commerçants volent les Xtiengs, quand ils leurs apportent dix kilos de cajou, ils leur font croire qu’il n’y en a que six. Depuis que j’ai la balance, c’est plus difficile pour eux, mais maintenant, ils ont trouvé une parade : ils viennent jusque dans les champs pour acheter, et je ne peux pas surveiller partout. Les minoritaires ont peur des Kinhs, ils sont très endettés envers eux. Le taux des prêts consentis par les commerçants n’est pas très élevé, mais ils les escroquent dans les comptes. Ma femme vend aussi des marchandises, mais à des prix raisonnables. Ici, il n’y a presque pas d’alcoolisme, et pas de polygamie. Les Xtiengs sont des gens moraux. On ne doit ni voler, ni divorcer. Si tu aimes quelqu’un, tu dois l’épouser. Tous les Xtiengs sont très opposés au divorce. Mais ils ont commencé à abandonner leurs coutumes, depuis qu’ils se sont convertis au protestantisme. On ne fait plus le culte du riz, on n’utilise plus les gongs, c’est interdit par la religion protestante. C’est vrai qu’avant, on dépensait beaucoup pour les malades, quand il fallait faire appel à la ba bongo. Et puis, le gouvernement a autorisé les pasteurs à venir ici, ils ont converti les Xtiengs, ils leur ont dit qu’ils devaient prendre des médicaments quand ils sont malades, ça coûte moins cher que la ba bongo, et que toutes les autres cérémonies. Autrefois, quand quelqu’un mourait, au moment du partage de l’héritage, tous les membres de la famille apportaient un animal à partager avec les gens du hameau, cela revenait cher. Mais cela revient cher aussi d’être protestant. Les Xtiengs ne tuent plus de bête, mais dépensent plus d’argent : deux fois par semaine, ils doivent donner 400 dôngs à l’église. À la saison sèche, ils doivent aller passer le samedi et le dimanche à l’église, ils y dorment, et pendant ce temps, ils ne travaillent pas. Moi je suis bouddhiste, mais pas trop. Je fais seulement le culte des ancêtres. Les pasteurs protestants ne me supportent pas, parce que je veux que les Xtiengs gardent leurs traditions. Si on se rencontre, ça fait des étincelles. Je pense que si les vietnamiens perdent leurs coutumes, ils ne sont plus vietnamiens. Et si les minoritaires perdent les leurs, ils ne sont plus eux-mêmes. Je raffole de la musique des gongs et je regrette beaucoup qu’ils n’en jouent presque plus, c’est très beau. Quand j’ai fait le banquet-anniversaire de la mort de mon père, j’ai invité tout le monde, mais les gens n’ont pas voulu manger parce qu’ils disaient que c’était une cérémonie interdite par la religion protestante. Quand je suis arrivé ici, il n’y avait que trois maisons dans la clairière, les autres étaient éparpillées dans la forêt, c’est moi qui ai encouragé les minoritaires à se regrouper. C’est plus pratique, et c’est plus facile pour commercer.

– Votre femme était d’accord pour vivre ici ?

– Ma femme doit me suivre. Je lui ai dit que nous n’aurions jamais faim, j’ai tenu ma promesse. Je suis bien ici. Je veux que mes enfants suivent des études, qu’ils fassent leur vie ailleurs, mais moi, quand je suis loin des Xtiengs plus de trois jours, ils me manquent.

La grande maison sur pilotis

Nous avons rendu visite aux habitants de la grande maison sur pilotis. Longue d’une bonne trentaine de mètres, large de six environ, avec ses douze piliers principaux, ses murs obliques, parallèles aux pieux qui soutiennent le vaste auvent prolongeant le toit, dans tous ses détails, c’est un chef d’oeuvre. Le vieux père de famille qui nous reçoit en avait dirigé la construction. Mais il raconte qu’il n’a pas eu besoin de donner beaucoup d’explications, tout le monde savait très bien ce qu’il avait à faire. Des buffets bas manufacturés délimitent jusqu’au milieu de la largeur cinq espaces réservés chacun à la famille d’une des filles de la maison, et qui ne contiennent que des nattes roulées. Devant chacun d’eux, une plaque métallique supporte la cendre et la marmite noire du foyer. Le vieux rit quand nous lui demandons où il mange. Chez toutes ses filles, à tour de rôle, répond-il. Sur l’insistance du chef qui a tenu à nous accompagner, deux jeunes gens exhibent deux gongs de bronze et les cognent vaguement.

Une femme aux dents limées et laquées arrive en haut de l’échelle et nous jette un regard interrogateur avant de s’installer devant son foyer. Dans l’ensemble, les femmes Xtiengs, quoi qu’elles travaillent bien davantage, sont beaucoup plus belles et soignées dans leur tenue que les hommes. Elles nous regardent avec une dignité impressionnante, ne nous parlent pas volontiers et nous ne nous y sommes guère risqués. Je demande si je peux faire des photos, ils en sont ravis, le chef veut que la femme qui vient d’arriver – la fille aînée à ce qu’il semble, mette ses plus beaux atours. Elle s’acquitte de cette tâche supplémentaire avec une aristocratique sérénité, et bien sûr, derrière l’objectif, on se sent con.

La maison suivante est vaste, mais à terre. Quand nous sommes entrés, sur une espèce de mezzanine, une vieille femme s’est couvert la poitrine. Le vieux est venu s’asseoir à la grande table à côté de son fils. Christine, Amaury, et moi leur faisons face. Quynh occupe sa place d’interprète, sur le côté, entre les deux. Cette fois, c’est Amaury qui conduit l’entretien. Derrière les deux Xtiengs, une grande armoire flambante neuve. Le jeune a 29 ans, deux enfants. En ce moment, il doit se louer. Il se loue souvent, quand il a faim. Amaury lui demande des nouvelles d’une parcelle de haricots. Il répond qu’elle n’a pas donné grand chose.

Question d’Amaury – Pourquoi ?

Réponse par le truchement de Quynh – Parce qu’il y a beaucoup de perroquets là-bas, ils mangent la récolte. Et puis, il n’a pas pu s’en occuper très bien parce qu’il y a 1h30 de trajet à l’aller et 1h30 au retour.

Amaury – Mais pourquoi est-ce qu’il ne dort pas là-bas, le temps de faire la récolte ?

– Parce qu’il ne veut pas dormir seul. Il est triste quand il est seul, il préfère dormir avec sa femme.

Le vieux intervient – Et puis, il y a des fantômes, la nuit.

Le jeune – Je ne crois pas aux fantômes. Autrefois, si, mais maintenant, je suis protestant.

Le vieux – Moi, je ne suis pas protestant.

Le jeune – Mais si, il l’est.

Amaury – Et sa femme, qu’est-ce qu’elle fait ?

Le jeune – Actuellement, elle cherche des pousses de bambou dans la forêt.

Amaury – Et elle ?

« Elle «, c’est la vieille femme sur la mezzanine, penchée sur un métier à tisser.

Le jeune – Elle tisse du coton qu’elle teindra avec des couleurs tirées des plantes.

Amaury – Qu’est-ce qui l’oblige à se louer ?

Le jeune – Autrefois, il ne dépensait pas trop d’argent, maintenant, il en a besoin pour acheter du riz. Cette année, il n’y avait pas assez de riz, à cause des mauvaises herbes.

Amaury – C’est uniquement pour acheter du riz, pas des médicaments, aussi ?

Le jeune s’agite sur son banc, mal à l’aise. Le vieux s’est levé et est allé s’occuper ailleurs. Le chef du village vient d’entrer. Il a enfilé un tee-shirt qui porte l’inscription « Parfums Revillon Paris ». Je demande au jeune ce qui lui plaît dans la religion protestante. Il répond « les chants en xtieng ». Il va nous chercher son livre de chants, il en est fier. Avant, il travaillait le dimanche, mais grâce à la religion protestante, il se repose un jour par semaine.

Amaury revient à la charge – Comment vend-il le riz aux Kinhs ? À l’oeil nu ou avec une balance ?

Le jeune – A l’oeil nu. Il n’a pas de balance, et il n’a pas confiance dans les balances des commerçants. Il plante surtout le riz des minoritaires dont les Kinhs ne veulent pas.

Amaury – Est-ce qu’il emprunte de l’argent ? Si oui, combien de temps met-il à rembourser ?

Le jeune – Oui, il emprunte. Il met un ou deux ans à rembourser sa dette, à la récolte du riz.

Amaury – Pourquoi vend-il son riz, si, après, il n’en a pas assez pour manger et qu’il est obligé d’emprunter ?

Le jeune – Parce qu’il n’a pas assez de riz pour manger tout le temps, alors, autant vendre le peu qu’il a, et aller se louer.

Amaury – Mais, après la récolte du riz, pourquoi est-ce qu’il ne s’occupe pas plutôt de désherber les cajous, ça lui ferait une bonne récolte, et il pourrait rembourser ses dettes, au lieu d’avoir à se louer ?

Le jeune – Parce qu’il préfère aller dans la forêt avec les autres, c’est plus gai, de travailler ensemble.

« C’est plus gai », répète Amaury, et il nous lance un regard mi-séduit, mi-découragé avant de reprendre l’entretien, qui ressemble de plus en plus à un interrogatoire. Visiblement, notre interlocuteur commence à en avoir franchement marre.

Amaury – Mais quand il a emprunté de l’argent, pourquoi est-ce qu’il n’a pas acheté des désherbants ? Il a acheté des choses qui lui ont fait plaisir ?

Le jeune – Oui, des choses qui lui ont fait plaisir. Des vêtements pour pouvoir se promener en ville.

Amaury – D’autres choses, aussi ?

Christine, Quynh et moi échangeons un regard. Le jeune homme a l’air de plus en plus mal à l’aise mais Amaury s’obstine.

Le jeune – A la saison sèche, tout le monde achète des meubles, des tables, des chaises.

Amaury – Cette armoire, derrière lui, il l’a achetée à la saison sèche ?

Le jeune – Oui.

Amaury – Il a vendu le riz avec lequel il aurait pu se nourrir pour acheter cette armoire ?

Le jeune – Quand il l’a achetée, il lui restait encore un peu de riz.

Amaury – Mais s’il n’avait pas vendu le riz, il se serait loué quelques jours de moins, ce qui lui aurait peut-être laissé le temps de s’occuper de sa parcelle de cajou, ce qui lui aurait peut-être permis de faire la soudure cette année, et en même temps d’acheter l’armoire sans avoir à emprunter. Est-ce qu’il comprend ça ?

Le jeune homme nous jette des regards éperdus. Je me rends compte de quoi nous avons l’air, alignés tous les trois face à lui, Amaury en grand inquisiteur, Christine, une femme, témoin silencieux, et moi prenant des notes. Je pose mon stylo et ni Christine, ni moi ne le reprendrons plus chez les Xtiengs.

L’identité xtieng pour seule richesse

Plus tard, nous disons à Amaury notre malaise, et Quynh nous appuie avec véhémence. L’agronome admet qu’il a sans doute exagéré. Mais, explique-t-il, l’inconséquence de certains Xtiengs l’énerve, il veut leur montrer dans quelle merde ils se mettent, où ils ont été mis. Vaste programme. On aura compris que les tâches traditionnelles des hommes, liées à une jungle moribonde, disparaissent, aggravant d’autant la charge de travail des femmes. Perdus entre l’alcoolisme, la rapacité des commerçants Kinhs, l’acculturation imposée par les protestants, et les restes d’une culture inadaptée au nouveau milieu naturel qu’on leur laisse, ces gens ne connaissent plus qu’une seule « soudure » réussie : celle qui les tient ensemble, le fait même de se dire Xtieng. Un jour ou l’autre, et notamment grâce à la télévision, ils s’apercevront qu’ils ont rejoint les centaines de millions d’habitants de la planète, à qui la raison économique laisse une « identité » pour seule richesse. Pour combien de temps encore ? Un xtieng sans forêt, qu’est-ce d’autre, que, au sens originel, un prolétaire ?

Le soir, au restaurant, emportés par notre élan ethnologique, nous questionnons Quynh, interprète et professeur de français de 24 ans qui espère émigrer bientôt dans un pays moderne et qui déclare qu’elle aussi croit aux fantômes. Quand je vois Quynh prendre un air pensif et arrondir ses lèvres parfaites et parfaitement vermeilles pour aspirer une nouille, ou lécher une pomme-cannelle d’une langue enfantine, ou répondre à une plaisanterie d’un battement de cil plus ravissant qu’un envol de moineaux, je me rappelle une conversation peu avant notre départ, avec un vieil ami de Christine, rentré depuis peu du Vietnam. Ce diplomate passionné par les peuples qu’il rencontre (tout existe) nous a avoué qu’il a dû envoyer successivement en congé maladie en métropole trois de ses subordonnés, jeunes coopérants, parce qu’ils avaient succombé aux charmes des Vietnamiennes avant d’entrer en collision avec les barrières culturelles. En particulier, ils ne s’étaient pas rendus compte que ce n’était pas avec une femme seule qu’on nouait une liaison, mais avec toute une famille, et qu’il était inévitable que, dans les rapports avec l’étranger, la famille tout entière songe à l’Occident, à son territoire et à ses marchandises. Est-ce parce qu’il est conscient de ces périls qu’Amaury a toujours l’air d’avoir avalé un manche à balai ? Et si je me mêlais de ce qui me regarde ?

Retour en bus

Pour prendre le bus, le lendemain, nous devons nous lever à quatre heures, réveiller le portier pour qu’il défasse la demi-douzaine de cadenas derrière lesquels l’hôtel était barricadé pour la nuit. Ensuite, nous traînons nos bagages dans le noir sur ce qui doit être le bord de la route, au milieu de chiens errants qui grondent. Heureusement, nous n’avons pas fait dix pas que le miracle se produit. Même au coeur de la nuit, au fin fond du Vietnam, il y a toujours une honda ôm pour le touriste… Ainsi retrouvons-nous la joie adolescente de monter à deux avec de gros paquets sur le porte-bagages d’une motocyclette. À la gare routière, il faut jouer des coudes pour acheter les billets du minibus, et pour y entrer. Nous manquons de rester sur place, jusqu’à ce que le chauffeur débusque un resquilleur. C’est l’homme qui a terminé nos assiettes au restaurant hier soir. Il ne rit plus, il s’est efforcé de prendre une mine dégagée, mais le chauffeur a vite fait de le repérer. Il le fait descendre. Nous rentrons à Saigon et il reste à Phuoc Long. Chacun à sa place.